samedi 12 février 2011

Vitraux de Guerre




Église Sainte Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A eux l'immortalité"







Vous ne tarderez pas à comprendre que ces petites choses matérielles sales et basses ont beaucoup plus d'importance pour vous que tout l'esprit supérieur du combat. Brusquement au milieu d'une bataille qui semblait se dérouler pour des besoins spirituels légitimes, vous sentez qu'en réalité on vous a illégalement imposé un simple débat entre vous-même et la douleur, vous-même et la nécessité de vivre, vous-même et le désir de vivre, que tout est là ; que si, simplement vous mourez, il n'y a plus ni bataille, ni patrie, ni droit, ni raison, ni victoire, ni défaite et qu'ainsi on vous fait tout simplement vous efforcer douloureusement vers le néant. Il n'y a pas d'épopée si glorieuse soit-elle qui puisse faire passer le respect de sa gloire avant les nécessités d'un tube digestif. Celui qui a construit l'épopée avec la souffrance de son corps sait que dans ces moments dits de gloire, en vérité, la bassesse occupe le ciel.
Sous le fer de Verdun les soldats tiennent. Pour un endroit que je connais nous tenons parce que les gendarmes nous empêchent de partir. On en a placé des postes jusqu'en pleine bataille, dans les tranchées de soutien, au-dessus du tunnel de Tavannes. Si on veut sortir de là il faut un ticket de sortie. Idiot mais exact ; non pas idiot, terrible. Au début de la bataille, quand quelques corvées de soupe réussissent encore à passer entre le barrage d'artillerie, arrivées là, elles doivent se fouiller les cartouchières et montrer aux gendarmes le ticket signé du capitaine. L'héroïsme du communiqué officiel, il faut ici qu'on le contrôle soigneusement. Nous pouvons bien dire que si nous restons sur ce champ de bataille, c'est qu'on nous empêche soigneusement de nous en échapper. Enfin, nous y sommes, nous y restons ; alors nous nous battons ? Nous donnons l'impression de farouches attaquants ; en réalité nous fuyons de tous les côtés. Nous sommes entre la batterie de l'hôpital, petit fortin, et le fort de Vaux, qu'il nous faut reconquérir. Cela dure depuis dix jours. Tous les jours, à la batterie de l'hôpital, entre deux rangées de sacs à terre, on exécute sans jugement au revolver ceux qu'on appelle les déserteurs sur place. On ne peut pas sortir du champ de bataille, alors maintenant on s'y cache. On creuse un trou, on s'enterre, on reste là. Si on vous trouve on vous traîne à la batterie et, entre deux rangées de sacs à terre, on vous fait sauter la cervelle. Bientôt il va falloir faire accompagner chaque homme par un gendarme. Le général dit « ils tiennent ». A Paris est un historien qui s'apprête à conjuguer à tous les temps et à toutes les personnes (compris la sienne) le verbe « tenir à Verdun ». Ils tiennent, mais, moi général, je ne me hasarderais pas à supprimer les gendarmes ni à conseiller l'indulgence à ce colonel du 52ème d'infanterie qui est à la batterie de l'hôpital. Cela dure depuis quinze jours.






Steinlen, " Transport des blessés "





Depuis huit jours les corvées de soupe ne reviennent plus. Elles partent le soir à la nuit noire et c'est fini, elles se fondent comme du sucre dans du café. Pas un homme n'est retourné. Ils ont tous été tués, absolument tous, chaque fois, tous les jours sans aucune exception. On n'y va plus. On a faim. On a soif. On voit là-bas un mort couché par terre, pourri et plein de mouches mais encore ceinturé de bidons et des boules de pain passées dans un fil de fer. On attend. que le bombardement se calme. On rampe jusqu'à lui. On détache de son corps les boules de pain. On prend les bidons pleins. D'autres bidons ont été troués par les balles. Le pain est mou. Il faut seulement couper le morceau qui touchait le corps. Voilà ce qu'on fait tout le jour. Cela dure depuis vingt-cinq jours. Depuis longtemps il n'y a plus de ces cadavres garde-manger. On mange n'importe quoi. Je mâche une courroie de bidon. Vers le soir, un copain est arrivé avec un rat. Une fois écorché, la chair est blanche comme du papier. Mais, avec mon morceau à la main j'attends malgré tout la nuit noire avant de manger. On a une occasion pour demain : une mitrailleuse qui arrivait tout à l'heure en renfort a été écrabouillée avec ses quatre servants à vingt mètres en arrière de nous. Tout à l'heure on ira chercher les musettes de ces quatre hommes. Ils arrivaient de la batterie. Ils doivent avoir emporté à manger pour eux. Mais il ne faudrait pas que ceux qui sont à notre droite n'y aillent avant nous. Ils doivent guetter aussi de dedans leur trou. Nous guettons. L'important c'est que les quatre soient morts. Ils le sont. Tant mieux. Cela dure depuis trente jours.









Steinlen " Les échappés de l'enfer "





C'est la grande bataille de Verdun. Le monde entier a les yeux fixés sur nous. Nous avons de terribles soucis. Vaincre? résister? tenir? faire notre devoir? Non. Faire nos besoins. Dehors, c'est un déluge de fer. C'est très simple : il tombe un obus de chaque calibre par minute et par mètre carré. Nous sommes neuf survivants dans un trou. Ce n'est pas un abri, mais les quarante centimètres de terre et de rondins sur notre tête sont devant nos yeux une sorte de visière contre l'horreur. Plus rien au monde ne nous fera sortir de là. Mais ce que nous avons mangé, ce que nous mangeons se réveille plusieurs fois par jour dans notre ventre. Il faut que nous fassions nos besoins. Le premier de nous que ça a pris est sorti ; depuis deux jours il est là, à trois mètres devant nous, mort déculotté. Nous faisons dans du papier et nous le jetons là devant. Nous avons fait dans de vieilles lettres que nous gardions. Nous sommes neuf dans un espace où normalement on pourrait tenir à peine trois serrés. Nous sommes un peu plus serrés. Nos jambes et nos bras sont emmêlés. Quand on veut seulement plier son genou, nous sommes tous obligés de faire les gestes qui le lui permettront. La terre de notre abri tremble autour de nous sans cesse. Sans cesse les graviers, la poussière et les éclats soufflent dans ce côté qui est ouvert vers le dehors. Celui qui est près de cette sorte de porte a le visage et les mains écorchés de mille petites égratignures. Nous n'entendons plus à la longue les éclatements des obus ; nous n'entendons que le coup de masse d'arrivée. C'est un martèlement ininterrompu. Il y a cinq jours que nous sommes là-dedans sans bouger. Nous n'avons plus de papier ni les uns ni les autres. Nous faisons dans nos musettes et nous les jetons dehors. Il faut démêler ses bras des autres bras, et se déculotter, et faire dans une musette qui est appuyée sur le ventre d'un copain. Quand on a fini on passe la saleté à celui de devant, qui la passe à l'autre qui la jette dehors. Septième jour. La bataille de Verdun continue. De plus en plus héros. Nous ne sortons toujours pas de notre trou. Nous ne sommes plus que huit. Celui qui était devant la porte a été tué par un gros éclat qui est arrivé en plein dedans, lui a coupé la gorge et l'a saigné. Nous avons essayé de boucher la porte avec son corps. Nous avons bien fait. Une sorte de tir rasant qui s'est spécialisé depuis quelques heures sur ce morceau de secteur fait pleuvoir sur nous des éclats de recul. Nous les entendons frapper dans le corps qui bouche la porte. Malgré qu’il ait été saigné comme un porc avec la carotide ouverte, il saigne encore-à chacune des ces blessures qu’il reçoit après sa mort. J'ai oublié de dire que depuis plus de dix jours aucun de nous n'a de fusil, ni de cartouches, ni de couteau, ni de baïonnette. Mais nous avons de plus en plus ce terrible besoin qui ne cesse pas, qui nous déchire. Surtout depuis que nous avons essayé d’avaler de petites boulettes de terre pour calmer la faim, et aussi parce que cette nuit il a plu et, et comme nous n'avions pas bu depuis quatre jours, nous avons léché l'eau de la pluie qui ruisselait à travers les rondins et aussi celle qui venait de dehors et qui coulait chez nous par-dessous le cadavre qui bouche la porte. Nous faisons dans notre main. C’est une dysenterie qui coule entre nos doigts. On ne peut même pas arriver à jeter ça dehors. Ceux qui sont au fond essuient leurs mains dans la terre à côté d'eux. Les trois qui sont près de la porte s'essuient dans les vêtements du mort. C'est de cette façon que nous nous apercevons que nous faisons du sang. Du sang épais mais absolument vermeil. Beau. Celui-là a cru que c'était le mort sur lequel il s'essuyait qui saignait. Mais la beauté du sang l'a fait réfléchir.







Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIè ardt. Détail




Il y a maintenant quatre jours que ce cadavre bouche la porte et nous sommes le 9 août, et nous voyons bien qu'il se pourrit. Celui-là avait fait dans sa main droite ; il a passé sa main gauche à son derrière ; il l'a tirée pleine de ce sang frais. Dans le courant de ce jour-là nous nous apercevons tous à tour de rôle que nous faisons du sang. Alors, nous faisons carrément sur place, là, sous nous. J'ai dit que nous n'avons plus d'armes depuis longtemps ; mais, nous avons tous notre quart passé dans une courroie de notre équipement car nous sommes à tous moments dévorés par une soif de feu,et de temps en temps nous buvons notre urine. C'est l'admirable bataille de Verdun.







Steinlen " Les trois compagnons "




Deux ans plus tard, au Chemin des Dames, nous nous révolterons (à ce moment-là je survivais seul de ces huit derniers) pour de semblables ignominies. Pas du tout pour de grands motifs, pas du tout contre la guerre, pas du tout pour donner la paix à la terre, pas du tout pour de grands mots d'ordre, simplement parce que nous en avons assez de faire dans notre main et de boire notre urine. Simplement parce qu'au fond de l'armée, l'individu a touché l'immonde.

JEAN GIONO-Extrait de « Recherche de la pureté »








Église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux.








Église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux. Détail.








Aux Mères Douloureuses

Rien n'est plus merveilleux que la beauté des morts.
Si l'on vous dit jamais que la balle, en frappant,
Que l'obus, en fauchant, avaient meurtri leurs corps,
Assez pour qu'on n'y vît que la terreur du sang,

N'en croyez rien ! Ce n'est pas vrai. Graves, superbes,
Sculptés par le génie insensé de la mort,
Tous ces soldats raidis se sont couchés dans l'herbe,
Comme des rois, vêtus de fer, de pourpre et d'or.

On vous dira : « Hachés, mutilés, c'est à peine
» Si l'on voyait, de la couverture de laine,
» Emerger le point noir de leurs souliers à clous. »
Ou bien : « Ils étaient droits, au contraire, debout,

» Mais démantibulés ! Plus des hommes. Des choses!
» On aurait voulu les secouer pour qu'ils bougent,
» Et que, rectifiant la tenue, ils imposent
» La beauté du linceul à leur pantalon rouge.

» Car la mort est grotesque, abjecte. Elle profane ;
» Et du plus noble fait une caricature !... »
Ce n'est pas vrai ! C'est un blasphème, je le jure.
Fronts d'ivoire, profils sereins, chairs diaphanes,

Ils semblaient façonnés par quelque Praxitèle,
Avec des majestés augustes, sans souillure,
Ayant bien su tomber pour la pose éternelle...
J'en suis certain. J'ai soulevé la couverture.

Depuis plus de mille ans rien ne fut aussi beau !
Jamais plus de grandeur calculée ne donna
Semblable majesté aux choses du tombeau.
D'ordinaire, le sang, c'est de l'assassinat.

Ce fut une splendeur de gestes et de poses !
Il faut croire au hasard correct de la beauté,
Qui sait tout ordonner, et qui place à côté
De l'enfant gracieux le vieillard grandiose,

Qui fait tout comme il faut, couvre, atténue, efface,
Compose, simplifie et met tout à sa place...
Cette fois-ci, ce fut du sublime agrandi.
Ceux qui l'auront nié, comme Pierre, ont menti !








Église Ste Marthe des Quatre Chemins Aubervilliers, 3 rue Condorcet, 93500 Pantin. Verrière de Tournel, 1925






Mères ! Mères en deuil! Mères de mon pays !
Que l'indicible horreur de votre cœur s'arrache !
Ils étaient là très doux, très sages, très petits,
Avec leur joue en fleur, tous ces enfants sans tache,

Ce n'est pas vrai qu'ont ait abîmé leurs figures !
Mères, rassurez-vous. Ecartez vos deux mains
Du visage qui fuit la vision... Je jure
Qu'ils avaient, tous, la face empreinte du divin,

Pas un, entendez-vous, pas un qui ne fût tel !...
Il faut le croire. Il faut. J'en atteste le Ciel.
Mères, levez le front. J'en viens ! Je les ai vus !
Tous vos enfants étaient aussi beaux que Jésus.

Henri Bataille
Lyres Françaises. Un livre pour nos soldats. Œuvre de reconnaissance nationale.









Église Saint Pierre-Saint Paul, 5 place Ferrari, 92140 Clamart. Verrière de l'atelier Champigneulle, 1921









Nous aurons beau faire, nous aurons beau faire, ils iront toujours plus vite que nous, ils en feront toujours plus que nous, davantage que nous. Il ne faut qu’un briquet pour brûler une ferme. Il faut, il a fallu des années pour la bâtir. Ça n'est pas difficile; ça n'est pas malin. Il faut des mois et des mois, il a fallu du travail et du travail pour pousser une moisson. Et il ne faut qu’un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme, il a fallu du pain et du pain pour le nourrir, et du travail et du travail et des travaux et des travaux de toutes sortes. Et il suffît d’un coup pour tuer un homme. Un coup de sabre, et ça y est. Pour faire un bon chrétien il faut que la charrue ait travaillé vingt ans. Pour défaire un chrétien il faut que le sabre travaille une minute. C'est toujours comme ça. C'est dans le genre de la charrue de travailler vingt ans. C'est dans le genre du sabre de travailler une minute ; et d'en faire plus ; d'être le plus fort. D'en finir. Alors nous autres nous serons toujours les moins forts. Nous irons toujours moins vite, nous en ferons toujours moins. Nous sommes le parti de ceux qui construisent. Ils sont le parti de ceux qui démolissent. Nous sommes le parti de la charrue. Ils sont le parti du sabre. Nous serons toujours battus. Ils auront toujours le dessus dessus nous, par dessus nous.
Nous aurons beau dire.
Un silence.
Pour un blessé qui se traîne au long des routes, pour un homme que nous ramassons au long des routes, pour un enfant qui traîne au bord des routes, combien la guerre n'en fait-elle pas, des blessés, des malades, et des abandonnés, de malheureuses femmes, et des enfants abandonnés; et des morts, et tant de malheureux qui perdent leur âme. Ceux qui tuent perdent leur âme parce qu'ils tuent. Et ceux qui sont tués perdent leur âme parce qu'ils sont tués. Ceux qui sont les plus forts, ceux qui tuent perdent leur âme par le meurtre qu'ils font. Et ceux qui sont tués, celui qui est le plus faible, perdent leur âme par le meurtre qu'ils subissent, car se voyant faibles et se voyant meurtris, toujours les mêmes faibles, toujours les mêmes malheureux, toujours les mêmes battus, toujours les mêmes tués, alors les malheureux ils désespèrent de leur salut, car ils désespèrent de la bonté de Dieu. Et ainsi, de quelque côté qu'on se tourne, des deux côtés c'est un jeu où, comment qu'on joue, quoi qu’on joue, c’est toujours le salut qui perd, et c’est toujours la perdition qui gagne. Tout n'est qu'ingratitude, tout n’est que désespoir et que perdition.








Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir"









Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail










Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail










Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A eux l'immortalité"








Labour suprême

C'est l'automne. On laboure, à l'arrière, à l'avant,
A l'arrière, un sol doux et léger que la pluie
Détrempe et qu'un regard du bon soleil essuie ;
Sur le Front, un sol dur, tragique, que défend
Le squelette du mort ou le poing du vivant.

Le laboureur du sol docile de l'arrière,
C'est notre ami Jacques Bonhomme, et quelquefois
Sa bru veuve, ou sa fille, ou d'autres faibles doigts
Plutôt faits pour l'aiguille ou les grains du rosaire
Que pour les mancherons de métal ou de bois.

Le maître-laboureur des terres reconquises,
C'est Foch, cœur chaud, poing ferme et clair regard d'acier
L'homme des plans savants et des brusques surprises,
Guide prudent et sûr du terrible levier
Qui du mur Hindenburg fait crouler les assises.

Et son équipe, c'est Pétain, Mangin, Humbert,
Gouraud et Debeney, Pershing, Haig et vingt autres
Laboureurs alliés et qui valent les nôtres,
Et qui, d'un même élan, auront avant l'hiver,
Achevé leur labour des Vosges à la mer.








Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt.







Leur géante charrue a des socs d'Angleterre
Et d'Amérique, en pur acier souple et tranchant;
A cette heure la France hélas! fournit le champ;
On éventre, on meurtrit la vieille Terre-Mère ;
Demain fécond, le coutre est aujourd'hui méchant.

Et ce sont ses enfants encor qu'on couche en elle,
C'est de leur jeune sang qu'on arrose et pétrit
Le flanc qui les porta, le sein qui les nourrit ;
Pour la rendre à nouveau fertile et maternelle,
Fallait-il donc qu'en cimetière elle fleurît?

Bombarder, piétiner, souiller ce qu'on adore,
Le pré, Le clos, les champs, les côteaux mordorés,
Et puis les déchirer, les retourner encore,
S'arrêter à la nuit pour reprendre à l'aurore ;
S'acharner sur les bois qu'on avait massacrés ;

Enfouir où jadis on semait d'un beau geste
Le grain blond de froment qui donnait vingt pour un,
Une ignoble ferraille, un gaz qui sent la peste,
Et des morts sur des morts!... Et puis, raser le reste
De ce qu'en s'enfuyant aura laissé le Hun,

Voilà leur tâche, en Flandre, en Champagne, en Argonne
Et, de quelque pitié que nous soyons remplis
Pour les cités et pour les champs sur lesquels tonne
La foudre, dont il faut fouiller tous les replis
Où le Boche résiste encore et se cramponne,

Nous leur crions: «Hardi, suprêmes laboureurs!
Poussez vos socs ardents pointés sur la frontière ;
Tournez et retournez, même en broyant nos cœurs,
Ce sol sacré, s'il n'est demain qu'un cimetière,
Nos morts vous béniront, car vous serez vainqueurs!

Car si d'un tel labour, à la saison nouvelle,
Ne monte point le blé qu'attendent nos greniers,
Ni l'alouette aux alléluias printaniers,
La Paix en sortira que l'Univers appelle
Et dont la robe en fleurs cachera ces charniers!

Octobre 1918.

M.F. Fabié - Bulletin de l'Académie du Var.







Steinlen " La Gloire "









Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt.









Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt. Détail.












Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt. Détail.








La Cathédrale

Ils n'ont fait que la rendre un peu plus immortelle.
L'Œuvre ne périt pas, que mutile un gredin,
Demande à Phidias et demande à Rodin
Si, devant ses morceaux, on ne dit plus : « C'est Elle! »

La Forteresse meurt quand on la démantèle,
Mais le Temple, brisé, vit plus noble ; et soudain
Les yeux, se souvenant du toit avec dédain,
Préfèrent voir le ciel dans la pierre en dentelle.

Rendons grâce – attendu qu'il nous manquait encor
D'avoir ce qu'ont les Grecs sur la colline d'or :
Le Symbole du Beau consacré par l'insulte!–

Rendons grâce aux pointeurs du stupide canon,
Puisque de leur adresse allemande il résulte
Une Honte pour eux, pour nous un Parthénon!

EDMOND ROSTAND

Lyres Françaises. Un livre pour nos soldats. Œuvre de reconnaissance nationale.








La cathédrale de Reims en flamme, église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux. Détail.









AYANT-PROPOS

« Si tous les monuments, tous les chefs-d'œuvre d'architecture allaient au diable, cela nous serait parfaitement égal... On nous traite de Barbares. Qu'importe ! nous en rions. Qu'on nous épargne ce bavardage oiseux, qu'on ne nous parle plus de la cathédrale de Reims, de toutes les églises, de tous les palais qui partageront son sort !... »
Général von DITHFURT.

(…)
Le corps gigantesque de la cathédrale, couvert de plaies, n'a pas cessé d'être le but préféré des batteries allemandes depuis l'incendie du 19 septembre 1914. Ceci suffisait à ruiner la thèse teutonne. Si même une fière et méprisante déclaration du maréchal Joffre n'avait réfuté l'allégation ennemie relative aux mitrailleuses prétendument juchées sur les tours, depuis trente mois que ces mitrailleuses, aussi invisibles que les avions français qui furent censés bombarder Nuremberg le 1er août 1914, auraient cessé de tirer, il ne fût subsisté nulle raison de canonner la basilique. Or, chaque fois que les Allemands ont enregistré un échec ailleurs, ou simplement par fantaisie, Reims et son sanctuaire ont reçu de nouveaux obus et en recevront sans doute jusqu'à ce que les lignes des adversaires aient été forcées.
Camille MAUCLAIR.

L'IDÉAL DE LEUR "KULTUR"
Au moment où la Gazette populaire de Cologne est autorisée à publier la lettre par laquelle le Pape « invite l'Allemagne à faire son possible pour que les cathédrales pussent être protégées contre les intempéries et que les dégâts qu'elles ont subis pussent être réparés» et la réponse du Kaiser déclarant à Benoît XV, qu'« il s'efforcera d'épargner les horreurs de la guerre aux lieux vénérables consacrés au culte religieux ainsi qu'aux monuments artistiques qu'il considère comme la propriété commune de toute l'humanité » (1), il est bon de mettre sous les yeux du monde civilisé quelques-uns des numéros de guerre publiés par L'Art et les Artistes, notamment La Cathédrale de Reims, les Vandales en France et L'Art assassiné, et de prouver, —combien petitement— par l'image, la tartuferie éhontée de l'autocrate prussien dont le respect « pour les lieux vénérables consacrés au culte religieux et les monuments artistiques» ne s'est traduit, jusqu'à ce jour, partout où ses hordes ont passé, qu'en blasphèmes de feu, en crachats de mitraille, en ruines, en décombres, en dévastations de toutes sortes. Oh ! toutes ces nefs éventrées, tous ces autels pulvérisés, tous ces monuments anéantis ! Il est bon aussi de rafraîchir les mémoires en rappelant ce que le professeur Théobald Ziegler écrivait au lendemain du sacrilège de Reims (2) :

« Il nous faut vaincre coûte que coûte. Le respect des œuvres d'art ne vient qu'en seconde ligne, et même disparaît totalement, quand notre victoire est en cause. Voilà dans quel sens nous sommes et voulons être des barbares. Pour nous, cela s'appelle être humain. »

A comparer ces paroles à la réponse du Kaiser.

C'est la même fourberie effrontée, la même outrecuidante hypocrisie qui a présidé à la fameuse proposition de paix faite par le gouvernement boche aux puissances alliées.
Lorsqu'on lit les principes sur lesquels le professeur A. Lasson a établi les lois de la Kultur et de son « idéal » on est saisi d'une stupeur profonde. Eh quoi! ceux-là mêmes qui ont écrit qu'« on ne doit demander à un État ni pitié ni bienveillance » et que « la contrainte seule pourra assurer l'exécution du droit » proposent aujourd'hui la paix et basent leur offre sur « leur amour du genre humain » ?
(1) Le Figaro, 18 janvier 1917.
(2) Paroles allemandes, Berger-Levrault, éditeur, Paris.










Cathédrale de Reims, église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail.





LA CATHÉDRALE DE REIMS

UNE LETTRE DU FRONT
Monsieur,
J'ai lu votre article sur la Cathédrale de Reims. Oui, c'est l'avis de nous tous officiers : il ne faut pas la réparer. Il faut la consolider, la recouvrir adroitement et la laisser comme un témoin de la barbarie teutonne. Il faut y transporter les ossements des soldats épars sur les champs de France. Il faut inscrire, en lettres d'or, sur des plaques de marbre noir, les noms des héros morts pour la Patrie. Il faut entourer cet ossuaire, des canons pris à l'ennemi, mis debout et reliés par des chaînes fondues dans du bronze allemand. Et que tous les ans, à la date de la signature de la paix, proclamant l'écrasement de l'Allemagne, la France aille s'agenouiller devant les morts; et que l'Armée envoie ce jour-là tous ses drapeaux, avec une délégation d'officiers et de soldats, saluer les héros
C T.

(…)

LETTRE DE RODIN

L'idée de défendre les ruines de la cathédrale de Reims contre toute restauration sacrilège et d'en faire le Panthéon des héros inconnus morts pour la Patrie, et dont les ossements sont aujourd'hui dispersés à travers tous les champs de bataille, est tout simplement sublime. J'y applaudis bien vivement comme aussi au projet de cette cérémonie annuelle où la France précédée par les drapeaux des régiments, irait s'agenouiller devant le glorieux ossuaire. Ce serait une sorte de sacre nouveau, et comme vous le dites, très justement, la vieille basilique mutilée, mais non défigurée par de profanes restaurations, verrait se renouer à travers l'histoire, les anneaux brisés de ses traditions nationales. Ce projet grandiose né dans l'âme d'un soldat et fait pour émouvoir l'âme de la France entière, doit aboutir.
Auguste RODIN.

(…)








Joseph Felix Bouchor,  la cathédrale de Reims, Septembre 1917







Mais si sur ce point assez délicat, j'en conviens, les consciences catholiques se montraient dogmatiquement irréductibles, ne pourrait-on pas, sans porter une atteinte profonde à la grandeur du projet initial, élever sur l'emplacement même où fut l'Archevêché, tout à côté de la cathédrale, solidement consolidée et riche de ses glorieuses blessures, le monument commémoratif aux héros inconnus morts pour la patrie, le Panthéon ossuaire, le tumulus honorarius sous lequel, dans de cryptes profondes,reposeraient pour l'éternité les ossements épars sur l'immensité du sol. J'entends bien l'objection de M. Henri Lapauze : « Les ossuaires seront constitués sur le champ de bataille. C'est bien le moins que les restes de nos glorieux soldats attestent leur héroïsme, là où il se manifesta. » Sans doute, mais je me demande, avec une certaine anxiété, ce que deviendront tous ces restes humains qui gisent aujourd'hui, deçà delà, des bords de l'Yser aux forêts des Vosges, sous des tertres hâtivement élevés, lorsque les socs impitoyables des plus formidables charrues et les dents des herses perfectionnées auront rétabli l'ordre dans le sol chaotique des batailles à travers les débris de fer et les ossements confondus :
« Ayez pitié des morts des sauvages assauts,
« Pêle-mêle enfouis sous terre par monceaux. »
Et, puis, en admettant même qu'à l'aide de réglementations municipales très sévères ces tertres mortuaires puissent être préservés contre toute injure involontaire, quel spectacle de désolations éternelles à travers nos campagnes de la Somme, de l'Aisne, de la Marne,de la Meuse... que celui de ces ondulations funèbres sur lesquelles le voile de l'oubli « double linceul des morts » s'étendrait d'année en année. Les restes identifiés seraient ramenés au pays natal et y reposeraient entourés des soins les plus pieux. Quand au Panthéon ossuaire de Reims, il ne renfermerait lui, dans ses cryptes profondes, véritables catacombes, dont l'hermétisme calmerait les appréhensions hygiéniques de M. Louis Bonnier, l'éminent architecte, que les restes des héros inconnus. Et, alors même que ces souterrains ne serviraient d'éternel refuge qu'aux pauvres restes dispersés seulement dans les plaines de la Champagne, leur suprême destination suffirait à justifier le pèlerinage dont parle l'auteur de la lettre anonyme citée plus haut et qui, suivant la belle expression de la comtesse de Noailles, deviendrait : « la fête de la douleur et de la gloire française ». Je vois déjà, vision poignante et sublime, se dérouler au milieu du frisson des drapeaux, au bruit des marches funèbres ou triomphales, le cortège immense des foules silencieuses, à l'ombre même de la cathédrale mutilée, mais toujours debout comme une éternelle protestation contre l'infamie des Barbares. Et cela dans la plus noble des cités, dans la ville martyre, qui fut, pendant l'interminable bataille, comme le cœur toujours saignant de la patrie envahie. Aujourd'hui, plus que jamais, s'affirme le devoir d'en faire le lieu sacré du pèlerinage annuel à la gloire des soldats du peuple, des héros morts pour la patrie.








Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt. Détail. On aperçoit la cathédrale de Reims en feu à gauche.





Je n'ignore pas que le vénérable archevêque de Reims s'élève contre tout projet qui consisterait à s'opposer à la restauration de la cathédrale, " Nous réparerons la cathédrale, a-t-il déclaré — cela il le faut — nous avons les moulages de ses statues, les photographies en couleurs de ses verrières Puis le jour viendra où les portes se rouvriront pour l'exercice du culte, car je tiens, avant toute chose, que la cathédrale où fut baptisé le premier roi chrétien, reste la première église de France. " Que Son Éminence me permette de lui faire observer qu'aux yeux de l'humanité toute entière, la basilique de Reims est aujourd'hui même, avec ses glorieuses mutilations, non seulement la première église de France, mais encore la première église de la Chrétienté. N'est-ce pas elle, en effet, que visait le geste incendiaire de l'impérial iconoclaste lorsqu'il s'écriait dans un accès de piétisme hypocrite : « Les églises catholiques du romanisme papal dont on vous impose l'admiration excessive sont parfois des injures au Tout-Puissant. Dieu y est injurieusement oublié au profit de saints imaginaires, véritables idoles substituées à la divinité par la superstition latine. Des maîtres allemands dignes de notre race ne doivent pas décrire de telles églises sans s'élever avec indignation contre les superstitions du romanisme... »

L'Art et les artistes : revue mensuelle d'art ancien et moderne. 1918








Louis Orr Intérieur de la cathédrale de Reims en janvier 1918









Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean










Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.











Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.









Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.












Steinlen " Chanson de Route "









Quand au bout d’huit jours, le repos terminé,
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civelots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête…


Refrain :

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés,
C'est nous les sacrifiés !
Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.




Steinlen " Permissionnaires "





Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe,
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes… (au refrain)
C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là. (au refrain)
Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les troufions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez faire la guerre,
Payez-la de votre peau !



Variante:
Quand on est au créneau
Ce n'est pas un fricot,
D’être à quatre mètre des Pruscos.
En ce moment la pluie fait rage,
Si l’on se montre c’est un carnage.
Tous nos officiers sont dans leurs abris
En train de faire des chichis,
Et ils s’en foutent pas mal si en avant d’eux
Il y a de pauvres malheureux.
Tous ces messieurs-là encaissent le pognon
Et nous pauvres troufions
Nous n’avons que cinq ronds.

Refrain :
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes
C’est pas fini, c’est pour toujours
De cette guerre infâme
C’est à Verdun, au fort de Vaux
Qu’on a risqué sa peau
Nous étions tous condamnés
Nous étions sacrifiés

La Chanson de Craonne




Chapelle Ste Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927. Détail. Cette phrase est extraite d'un poème de Charles Péguy.










Chapelle Ste Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927. Détail.









Chapelle Sainte Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927.












Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt.









Steinlen " Femme et blessé "















Voir ici L’œuvre de Guerre de Steinlen

samedi 5 février 2011

Osiris

"I" comme Iffla, "O" comme Osiris. Balcons de l'hôtel particulier de Daniel Iffla Osiris, 9 rue La Bruyère, IXe ardt (1867)

AU JOUR LE JOUR

Les papiers de M. Osiris

Le dépouillement des papiers personnels de M. Osiris s'est terminé hier en présence de MM. Emile Loubet, Bétolaud, Loiseau, Bizouarne, Philippot, Ader, Cornette, commissaire de police, et le représentant du juge de paix du 9° arrondissement. Encore que ce travail ait toujours été tenu secret, nous pouvons dire qu'à l'exception d'un seul les documents examinés n'aideront guère à préciser le caractère réel du multimillionnaire.
Doit-on ranger M. Osiris parmi les grands bienfaiteurs de l'humanité? Etait-ce l'homme au cœur sec, dur aux autres comme à lui-même, avide seulement de distinctions longtemps désirées et d'honneurs tard venus, tel que certains le dépeignaient? Non sans doute.
On peut supposer qu'il fut hypnotisé par l'idée des sommes énormes qu'il accumulait. Ce n'est point d'ailleurs qu'il comptât et recomptât son or, ni qu'il songeât beaucoup à l'incomparable puissance de l'argent. Mais il s'était assigné une tâche sévère, la seule qu'il eût jugée digne de ses efforts après la mort des êtres qui lui étaient chers. Il voulait laisser après lui un monument impérissable son testament.
On a vu que la mort l'avait surpris avant que cette œuvre suprême fût achevée et jamais elle ne l'eût été. On pourrait presque faire une collection des testaments de M. Osiris testament instituant légataire universel un membre de sa famille, puis un de ses amis, puis un autre, testament mystique, etc., jusqu'au dernier en date (mars 1906) dans lequel l'institut Pasteur se voit attribuer les trois quarts des 46 millions de la succession. Après le legs initial venaient une quantité de codicilles qui auraient singulièrement réduit les 30 millions de l'institut Pasteur, si, en place d'être seulement arrêté dans son esprit M. Osiris, avait, eu la foi ce de les noter sur son testament à l'heure de la mort.
Ces hésitations perpétuelles permettent de penser que le légataire ne voyait pas clairement le meilleur emploi à faire de son énorme fortune, qu'il n'obéit point durant toute son existence à la seule préoccupation d'accumuler des capitaux qu'il jugeait mal utilisés pour les rendre d'un coup à la société sous la forme la plus avantageuse pour elle, et que ce testament inachevé, œuvre de-sa vie, n'était point comparable à l'œuvre d'un savant demandant encore un an de grâce à la mort pour parfaire le travail commencé.
Aussi ne laisse-t-il guère pour prendre soin de sa mémoire que les institutions qu'il eut le temps d'inscrire sur son testament.
Pourtant un document irréfutable vient de nous révéler un Osiris au cœur très tendre, un Osiris gardant, sous ses cheveux blancs, la chaleur de cœur et la piété de sentiments d'un amoureux de la belle époque, qui sait quand il le faut se hausser sans ridicule jusqu'au plus émouvant tragique. Et peut-être M. Osiris jugea-t-il qu'après la mort de sa femme et de ses enfants il n'avait plus personne à aimer ici-bas et que seule l'humanité était digne de ses bienfaits.
Voici le document dont je viens de parler. C'est une sorte de fragment de mémoires, tout entier écrit de la main de M. Osiris et signé par lui.
6 juillet 1888, 6 h. du matin.
Je sors de mon lit pour me rendre de bonne heure au cimetière Montmartre, où j'ai donné rendez-vous aux entrepreneurs de sépulture et au conservateur du- dit cimetière pour procéder à l'exhumation des restes de ma bien chère Léonie, ma femme, et de-nos deux enfants, ensevelis depuis sa mort, 13 octobre 1855. Après trente-trois ans de persévérance, de lutte, je suis parvenu à accomplir le vœu qu'elle avait formé alors qu'elle n'était que ma fiancée. Un jour, passant avec moi dans ce cimetière, elle remarqua la séparation qui existait entre les cimetières chrétien et israélite. Un mur placé entre les deux parties du grand cimetière indiquait que d'un côté il y avait la porte réservée aux cultes catholique et protestant et l'autre destinée à recevoir les familles Israélites.
Etant chrétienne et catholique, elle ne pouvait être enterrée que dans la partie réservée au culte catholique ; elle me dit, après lui avoir donné les explications à ce sujet et qui paraissaient l'intéresser sérieusement
– Je désirerais, mon ami, dans le cas où je viendrais à mourir avant vous, être enterrée à cette place, comme étant la plus proche de celle que vous occuperez un jour. Vous me le promettez ?
– Oui.
Un an plus tard, elle mourut en couches, mettant au monde deux enfants qui furent étouffés au passage : trois cadavres en un jour !
La place qu'elle m'avait désignée me fut refusée par le géomètre Feydeau, qui ne pouvait donner le terrain choisi par Mme Osiris que sur l'ordre du consistoire lequel s'y refusait énergiquement en raison du plan qu'il avait adopté antérieurement de faire placer une grande et longue porte grillée, afin de fermer le cimetière Israélite les jours de fête et de sabbat.
Il fallut accepter le caveau provisoire du marbrier et attendre de longues années. Ce que je fis. Armé de beaucoup de courage et d'une conviction profonde, j'ai lutté avec mon cœur de mari, et après avoir fait de nombreuses exhumations du corps de ma chère Léonie et de mes enfants, je suis arrivé après trente-trois ans de luttes de toutes sortes à occuper définitivement et perpétuellement le terrain qu'elle avait désigné. Pour comble de bonheur, le Conseil municipal ayant fait enlever toutes les barrières qui séparaient les divers cultes, laissant il chacun le droit de faire enterrer selon ses désirs, je pourrai désormais espérer dormir à côté de ma chère Léonie. Je viens de reconnaître ma place. C'est à ses pieds que je dormirai de mon dernier sommeil, dans ce caveau qui sera surmonté d'une magnifique statue de Moïse, sculptée par Mercié, copie exacte du Moïse de Michel-Ange.

Sépulture Osiris, cimetière de Montmartre, XVIIIe ardt. Sculpture d'Antonin Mercié, d'après Michel Ange
Le vœu de ma chère Léonie est accompli ; j'en remercie Dieu et le Conseil municipal de Paris de tout mon cœur.
Le rendez-vous avait été pris pour huit heures au cimetière où j'avais commandé à mon ébéniste de me faire un cercueil de chêne tout doublé de satin blanc, avec une poche sur le côté, presque au sommet de la tête. J'y ai déposé les portraits de ma mère, de mes sœurs, de Nelly Mase ma mère et de son mari. Puis j'en ai placé une à moi dans un coussin de soie fait avec du varech et surmonté d'une guirlande de roses et de pensées.
J'ai opéré moi-même le transbordement du précédent cercueil dans le nouveau de la façon suivante : après avoir déposé la tête de ma chère Léonie sur le coussin, après l'avoir examinée, et embrassée, je l'ai recouverte de fleurs. Puis j'ai détaché sa robe de mariée dans laquelle elle avait été ensevelie et qui ne représentait plus que des lambeaux. J'ai cherché tous les ossements réunis les uns à côté des autres, et je n'ai permis à personne de m'aider dans ce travail qui me permettait de revoir encore pour la dernière fois la dépouille de celle que j'ai toujours aimée et jamais oubliée. Aussi suis-je allé lui rendre mes derniers devoirs en costume de marié. J'avais mis ce que j'avais de plus beau pour me présenter devant elle et lui dire un éternel adieu.
On sait que le désir de M. Osiris a été exaucé. Il dort son dernier sommeil auprès de sa femme bien-aimée. Et sans doute ne serons-nous pas les seuls à penser que ses magnificences posthumes sont moins touchantes sinon moins admirables que la constance, la force et la tendresse de son unique amour.

FRANÇOIS PONSARD.
Le Temps, Paris. N° 16691, mercredi 5 mars 1907
Sépulture Osiris, cimetière de Montmartre, XVIIIe ardt.

INFORMATIONS DIVERSES

M. Osiris vient de demander au préfet de la Seine, « dans une pensée pieuse », l'autorisation de procéder, à ses frais, à divers travaux de construction, de réparation ou d'aménagement aux sépultures, tombeaux ou monuments d'un certain nombre de personnages illustres qui reposent dans les cimetières parisiens et dont les sépultures sont dans un état de délabrement qui fait peine.
Tels sont, au cimetière de l'Est, les tombeaux des musiciens Bellini, Grétry et Méhul ; des poètes Delille, La Harpe et Boufflers ; du peintre Prudhon, des savants comme Lakanal et Fourcroy ; de Mme de Genlis, des maréchaux Sérurier, Pérignon au cimetière du Sud, de l'abbé Grégoire et de Rude.
Le préfet de la Seine a répondu qu'une autorisation spéciale devrait être demandée pour chaque monument, autorisation qu'il se ferait un plaisir d'accorder après avoir reçu communication du plan des travaux.

(...)
Scriwaneck chantera, Scriwaneck, la voisine de Marie Sasse en ce logis qu'elle a quitté, comme une grisette s'échapperait, lasse à la fin d'être en cage, Scriwaneck, octogénaire, chantera la Lisette du chansonnier
Si vous saviez, enfants,
Quand j'étais jeune fille
Comme j'étais gentille.
La musiquette de Bérat apportera son concours à l'interprète de la musique de Wagner. Et Scriwaneck sera heureuse de se faire applaudir encore en faisant ce qu'elle a fait toute sa vie un peu de bien.
Elle n'est pas riche, Scriwaneck. Elle est d'un temps où l'on ne thésaurisait guère: « Nous avions trop de coeur, que voulez-vous » Mais elle est indépendante et elle ne demande rien à personne. Si. Bravement elle voulut, un jour, être certaine d'avoir un tombeau.- Elle le dit gaiement à D. Osiris qui, avec ses quarante ou cinquante millions, pouvait bien lui donner
dans l'herbe une tombe à l'écart.
comme disait Béranger en parlant de soi-même.
Le millionnaire répondit
« Chère demoiselle, chère grande artiste, » J'ai le plaisir de vous dire que je n'ai pas oublié le désir que vous aviez d'être assurée de dormir paisiblement votre dernier sommeil au cimetière Montmartre.
» J'ai obtenu d'un de mes amis, M. E. P. l'autorisation d'avoir pour vous une place dans sa sépulture. J'ai préparé une rédaction qui vous conviendra, je pense, et que je vous ferai parvenir.
» Je souhaite et j'espère que vous en userez le plus tard possible.
» Croyez, chère,et grande artiste, à mes sentiments bien dévoués,
» 2 octobre 1900. »
C'est inattendu, étonnant et macabre. Et voilà, dit en riant celle qui fut Frétillon et Gentil-Bernard après Déjazet, voilà comment je dormirai finalement avec un M. E. P. que je ne connais pasl l
En attendant, alerte et vive, elle va, la cigale ayant chanté tout l'été, chanter en son hiver pour Marie Sasse, et chanter ce qu'aimait le chansonnier qu'elle adore :
La liberté, Lisette et le printemps.
Jules Claretie

Un israélite fort connu à la Bourse, M. Osiris Iffla, ayant fait construire de ses deniers la synagogue de la rue de Buffault, demandait pour toute récompense la faveur d'inscrire le nom de Mme Osiris, une catholique, au-dessus de la rosace du fond. Le Consistoire ne l'a point permis. Le nom d'une chrétienne ne pouvait se trouver gravé dans un temple élevé à Jehovah. De même, il y a grand tapage pour les noms de juifs illustres que M. Osiris a fait inscrire, en lettres d'or, à la droite du tabernacle, sur une plaque de marbre blanc. Les noms de Spinosa et de Henri Heine, gravés là, à côté de celui de Meyerbeer, ont fait pousser les hauts cris aux dévots du judaïsme.


LE TESTAMENT DE M. OSIRIS

On a beaucoup parlé de ce testament depuis un mois, sans l'avoir. Vu, et, forcément, on a, d'après de simples « on dit », publié pas mal d'erreurs.
Nous pouvons, aujourd'hui, préciser les libéralités de M. Osiris, en citant le texte même de son testament, que nous avons sous les yeux.
D'abord, il n'y est pas fait mention d'un legs de 25 ou de 30 millions à l'Institut Pasteur. Quelle sera la part de cet établissement dans l'héritage ? La liquidation, seule, la fera connaître, ainsi que l'a très sagement déclaré, dès le premier jour, le docteur Roux.

Voici les termes du document, daté du 15 mars 1906, en ce qui concerne l'Institut Pasteur

J'institue pour mon légataire universel l'Institut Pasteur, établi à Paris, rue Dutot. Tous les legs particuliers que je. vais faire dans le présent testament et tous ceux que je pourrai faire par la suite seront délivrés aux légataires, francs et nets de tous frais et droits de mutation quelconques, qui seront supportés par ma succession. Ils ne seront productifs d'aucun intérêt s'ils sont payés au cours des six premiers mois qui suivront l'ouverture de ma succession mais si, par suite de mes legs particuliers, ces capitaux ne pouvaient être payés dans ce délai, j'entends, qu'ils soient productifs d'intérêts au taux légal qui commenceront à courir du 1er jour du 7e mois qui suivra mon décès.
Je veux que l'émolument net de l'Institut Pasteur, mon légataire universel dans ma succession, ne soit dans aucun cas inférieur à trois millions de francs. Par suite, en cas d'insuffisance, et s'il était nécessaire, tous mes legs particuliers seraient réduits proportionnellement à leur importance pour qu'il reste ait moins trois millions de francs nets à l'Institut Pasteur.

Si la fortune laissée par M. Osiris atteint les chiffres que l'on a cités, il est certain que le minimum de 3 millions assuré a l'Institut Pasteur sera de beaucoup dépassé. Mais M. Osiris lui-même, qui devait connaître à peu près sa fortune, que l'on a peut-être exagérée, n'ose se prononcer au delà de ce minimum
Le testateur lègue à la Société des Gens de Lettres 20,000 francs; à la Société des Auteurs dramatiques 20,000 francs :

A l'Académie de médecine, à Paris, une somme de 25,000 francs à l'effet de fonder, avec les arrérages accumulés pendant trois ans, un prix perpétuel et triennal qui sera décerné à l'auteur du meilleur ouvrage de chirurgie médicale paru pendant chaque période triennale.
Je désire que ce prix. porte le nom de mon excellent ami, M. le professeur Potain, en reconnaissance des soins qu'il a donnés tant à moi-même qu'à des personnes qui me sont chères.

Le philanthrope attendri qu'était M. Osiris se révèle surtout par les dispositions suivantes. On le voit se soucier du sort des humbles dès leur naissance, s'intéresser à leur développement moral et même physique, car il pense même à leur donner de salutaires exercices de gymnastique :

Je lègue à la Société d'allaitement maternel et des refuges-ouvroirs pour les femmes enceintes, dont le siège est à Paris, rue de Miromesnil, 11 bis, une somme de 2,000 fr. pour la fondation de deux lits qui porteront, l'un, mon nom de Daniel Osiris, l'autre, celui de ma défunte femme Léonie Osiris; à l'Orphelinat des hôpitaux ouvriers, dont le docteur Bergeron fut le président, 25,000 francs; à la Société générale de l'enfance abandonnée ou coupable, dont le président est M, Bonjean, 30,000 francs; à l'Orphelinat des arts, 25,000 francs; à la Société du pain pour tous, dont je suis membre, 10,000 francs; la Société d'assistance par le travail du neuvième arrondissement de Paris, 2,000 francs; à l'établissement de Belleville dirigé par Mlles Kopp, 25,000 francs; à la Ville de Paris une .rente annuelle et perpétuelle de 500 francs pour la fondation d'un prix annuel de pareille somme, qui devra être décerné à celui des professeurs de gymnastique des écoles communales laïques de la Ville de Paris qui aura obtenu les meilleurs résultats au point de vue de l'amélioration de la santé et des forces des enfants débiles et difformes. Ce prix portera le nom de colonel Dérué, fondation Osiris.

Passons sur un legs de 25,000: francs à la Société de protection des engagés volontaires, dont le président est M. voisin, conseiller à la Cour de cassation, et sur une disposition de 4,000 francs en faveur de la Société amicale et de prévoyance de la Préfecture de police, pour regarder sous un autre angle l'intéressante figure de M. Osiris.
Voici l'idéaliste :

Je laisse une somme de 50,000 francs pour élever, à Lausanne, aussi près que possible du monument de Guillaume Tell, une chapelle qui sera exclusivement consacrée à ce héros
Une autre somme de 50,000 francs, pour élever un temple israélite, pour la construction duquel on s'inspirera sur celui que j'ai fait édifier à Paris, rue Buffault.

Et voici le patriote :

N'ayant pu acquérir la maison où est née Jeanne d'Arc, je voudrais que la belle statue de Frémiet, offerte par moi à la ville de Nancy, fût déplacée, et qu'elle occupât, au centre de la ville, le plus bel emplacement, au milieu d'un square.
Je voudrais aussi que le monument soit entouré d'une grille artistique et que tous les ans, le jour de sa fête, une couronnes d'immortelles soit déposée en mon nom au pied de cette immortelle Jeanne d'Arc.
Dans ce triple but je donne et lègue à la ville de Nancy une somme de 100,000 francs.

D'autre part, M. Osiris lègue à la Société d'encouragement à l'escrime une rente perpétuelle de 1,500 francs, pour la fondation de prix annuels de cent francs, « lors du concours d'escrime des écoles militaires et civiles du gouvernement, ainsi que des lycées et collèges ».
Il donne à la Ville de Paris une rente de 1,200 francs pour la fondation de prix aux élèves les plus dignes et lés plus méritants à tous égards de l'école Turgot, où il fut lui-même élevé, dit-il, sous la direction de M. Pompée.
On a dit qu'il voulait faire élever des statues à Mmes Boucicaut et Furtado-Heine. C'est d'un groupe de Mmes Boucicaut et de Hirsch qu'il s'agit

Je lègue à la Ville, deParis 100,000 francs pour élever un monument à la, mémoire de deux femmes de bien, Mmes Boucicaut et la baronne de Hirsch. Je désire qu'un groupe en marbre blanc représente ces deux excellentes femme sous les traits de la Bonté et de la Charité, et qu'il soit placé dans le square des Ménages, situé entre les rues de Sèvres et de Babylone. Je désirerais que ce square prit alors le nom du docteur Potain, ancien membre de l'Institut et de l'Académie de médecine.
"Daniel Ilffa Osiris 1828-1907" [sic]. Portrait gravé au dos du Monument Boucicaut-De Hirsch, sculpté par Paul Moreau-Vauthier (1912), square du Bon Marché, VIIe ardt.
Ce dernier vœu a été récemment exaucé par la commission des dénominations des voies parisiennes au Conseil municipal.
Autres legs intéressants à la Ville de Paris, une rente perpétuelle de 2,000 francs, aux villes de Lyon, Bordeaux, Marseille, Nancy, Arcaçhon, Berne, Géniac et Lausanne, huit rentes de 1,000 francs « pour la fondation de prix annuels destinés à récompenser les élèves jugés les plus dignes et les plus méritants des écoles communales, filles et garçons, de ces villes, sans distinction de culte »
Au Conservatoire de musique et de déclamation, 5,000 francs de rente pour la fondation d'un prix annuel de pareille somme à un lauréat, homme ou femme, « ayant obtenu un premier prix dans les classes d'art lyrique et d'art dramatique, c'est-à-dire opéra, opéra-comique, tragédie et comédie »
Par codicille du 5 juillet 1900, Osiris fait la disposition suivante :

Je donne et lègue à l'Etat français ma propriété située sur la commune de Bommes, près Sauternes, (Gironde), appelée le château de la Tour-Blanche (sauf les meubles, œuvres d'art et tout le mobilier proprement dit). Dans ce vignoble, l'Etat donnera un enseignement pratique populaire gratuit de viticulture et de vinification, sans aucuns frais pour l'Etat, le legs devant se suffire à lui-même et au delà, au moyen des produits du vignoble.
La propriété portera en façade ces mots : Fondation Osiris.

"Enfin, M. Osiris lègue à la ville de Bordeaux, où il est né, deux millions « pour la fondation d'un asile de jour, installé dans un bateau qui sera amarré au milieu de la Gironde ».

Le testament ne porte d'autres dispositions qu'en faveur de particuliers.
Ch. Dauzats.

Hôtel particulier de Daniel Iffla Osiris, 9 rue La Bruyère, 9e ardt.

JARASSÉ, Dominique. Osiris : Mécène juif, nationaliste français. Esthétique du divers, 2008
Synagogue Buffault

samedi 22 janvier 2011

J'écoute

37, rue du Cherche Midi, VIe ardt. Bureau central téléphonique "Littré", 1913

Mais qu'est-ce que le bureau téléphonique ?

Le bureau téléphonique est la salle où sont centralisés tous les fils d'une même ville et où les employés font communiquer entre eux tous les abonnés.
Appel du bureau. Chaque abonné étant relié au bureau central, par une ligne spéciale, doit, lorsqu'il veut communiquer avec un des autres abonnés, décrocher le récepteur suspendu au crochet mobile pour appeler le bureau central. Porter aussitôt à l'oreille et attendre la réponse de la téléphoniste qui signale sa présence en disant «J'écoute».
L'abonné demande alors à être mis en communication avec tel autre abonné, dont il donne le numéro d'appel ; exemple : Gutenberg 64-96 pour Pigier, 19, boulevard Poissonnière.
Le récepteur doit être maintenu à l'oreille jusqu'à ce que l'abonné ait signalé sa présence ou que la téléphoniste ait donné l'avis : N° pas libre; ne répond pas, etc.

Quiconque n'est jamais entré dans un grand bureau téléphonique s'imaginerait volontiers qu'il y doit régner une épouvantable cacophonie et que des : " Allo ! allo! " continuels y doivent alterner sans interruption avec d'infernales sonneries. Eh bien ! il n' en est rien. Point de sonneries, tout au plus un petit grésillement à l'oreille de l'employée, que coiffe une bande de métal garnie de deux récepteurs... et, quant aux cris, les demoiselles du téléphone savent fort bien que mieux vaut, pour être entendue, parler bas en articulant nettement que de crier à tue tête dans l'appareil, comme le font tant de personne inexpérimentées. Les demoiselles du téléphone, ainsi que le montre notre gravure, sont assises en face d'un immense tableau, et chacune d'elles a mission de servir une centaine d'abonnés. Elles travaillent une moyenne de sept heures par jour, mais la tension d'esprit qui résulte de leurs fonctions et la rapidité avec laquelle elles sont quelquefois obligées d'opérer déterminent chez elles un état nerveux qui ne permettrait pas d'augmenter leur temps de présence à l'appareil sans nuire à leur santé déjà bien ébranlée par ce dur service. Il faut noter d'ailleurs, que la sollicitude de l'administration ne leur fait pas défaut. Une doctoresse est à leur disposition. En cas de maladie elles touchent la moitié de leurs appointements ; elles ont, par an un mois de vacances payé ; droit à la demi-place en chemin de fer ; et M. Bérard leur accorde assez facilement de petits congés réconfortants. Leurs émoluments sont de 1,000 francs au début, avec en sus, à Paris, 250 francs par an de frais de séjour et une légère indemnité de repas. Tous les deux ans environ, on les augmente de 200 francs, et elles arrivent ainsi au maximum, qui est de 1,800 francs. Vous voyez que ce n' est point là une profession qui permettra jamais à celles qui l'exercent "d'acheter un château sur leurs économies".

Abordons maintenant, s'il vous plaît, un chapitre assez délicat : celui des sentiments de l'abonné pour la demoiselle du téléphone. J' ai entendu déclarer, par un abonné grincheux, que ces petites fonctionnaires avaient été suscitées par la Providence pour mettre à l' épreuve notre patience. Il est certain que rien n'est plus exaspérant que de se morfondre devant un appareil sans pouvoir obtenir la communication demandée. Mais les demoiselles du téléphone ne sont pas toujours responsables du retard qui nous irrite. A certaine heures et dans certains quartiers, la besogne les écrase ; les demandes de communications arrivent de tous côtés à la fois et se succèdent, ininterrompues ; et puis, il faut bien le dire, la responsabilité des lenteurs incombe, en réalité, le plus souvent à l'administration dont les installations ne sont pas toujours en rapport avec les exigences modernes. Beaucoup d'abonnés, d'ailleurs, savent cela, et les demoiselles du téléphone se plaisent, en général, à reconnaître l'urbanité du plus grand nombre. Si des mots durs, des injures même, leur sont adressées quelquefois, elles les doivent uniquement aux clients de passage, aux anonymes, voire même aux désœuvrés et aux mauvais plaisants qui téléphonent dans les cafés ou dans les endroits publics. En bonne conscience, elles auraient grand tort de s'en chagriner. Les gens bien élevés, au demeurant, si pressés qu'ils soient, ne peuvent oublier que les demoiselles du téléphone sont des femmes, de vaillantes jeunes filles, de familles honorables, qui travaillent pour gagner péniblement leur vie ; et, conséquemment, - même quand elles tardent à leur donner la communication - ils se garderaient bien de leur manquer de respect.

Dans un prochain numéro nous présenterons à notre public les dames du télégraphe qui sont non moins intéressantes et non moins méritantes que leurs camarades du téléphone.


37, rue du Cherche Midi, VIe ardt. Les écouteurs.
Un matin, Saint-Loup m’avoua, qu’il avait écrit à ma grand’mère pour lui donner de mes nouvelles et lui suggérer l’idée, puisque un service téléphonique fonctionnait entre Doncières et Paris, de causer avec moi. Bref, le même jour, elle devait me faire appeler à l’appareil et il me conseilla d’être vers quatre heures moins un quart à la poste. Le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui. Et pourtant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mystère les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma communication immédiatement, la seule pensée que j’eus ce fut que c’était bien long, bien incommode, et presque l’intention d’adresser une plainte. Comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère c’était Paris), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné. Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu’il en exprime, fait apparaître dans une clarté surnaturelle sa grand’mère ou sa fiancée, en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réellement. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler – quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien – les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu’il soit permis de les apercevoir : les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons ; les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute » ; les servantes toujours irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone !

Marcel Proust, Le côté de Guermantes, Paris, 1921

Les demoiselles du téléphone sur Wikipedia
JULLIARD, Virginie. Une "femme machine au travail", la demoiselle du téléphone". Quademi. 2004. n° 56

mardi 18 janvier 2011

Pin de Verre et de Pierre chez Lalique



Porte de l'hôtel Lalique. 40, Cours Albert 1er, Paris VIIIe ardt


LA MAISON DE RENÉ LALIQUE
Que M. Lalique ait réalisé entièrement ou non son idéal en construisant lui-même au Cours-la-Reine la maison où il vient de transporter son domicile et ses ateliers, les préoccupations dont elle est le résultat, la volonté, l'esprit qui y domine n'imposent pas moins cet effort et notre attention. Toute œuvre sortie de la main et du cerveau d'un véritable artiste doit, en effet, nous être précieuse, car, en dehors de sa valeur propre, elle sert à compléter notre connaissance de sa personnalité ; surtout quand, comme c'est ici le cas, elle ne dépend point du domaine de sa compétence technique et de ses travaux habituels. S'il est en outre, un art qui se peut, sans études préalables, pratiquer avec originalité, c'est bien l'architecture, car il reste prouvé par la présence, trop durable, hélas! de la plupart des édifices contemporains, que ce que les architectes appellent la science architecturale est non seulement inutile mais nuisible aujourd'hui pour la création d'une belle œuvre de cet ordre. Au lieu d'apprendre à l'architecte à toujours laisser prédominer la raison, la logique, les lois d'utilisation, on se soucie uniquement de lui meubler la mémoire de formules toutes faites, de règles et de principes en opposition totale avec les mœurs, les besoins, le sens de la vie actuelle. Les fruits de cette éducation irrationnelle, nous n'avons qu'à regarder autour de nous pour les contempler : voici la nouvelle gare de Lyon, la nouvelle gare d`0rléans, le Grand Palais. l'hôtel de la New-York, etc. ; mais arrêtons ici ces considérations générales. Le plus grand reproche que l'on puisse adresser à M. Lalique c'est de n'avoir pas osé rompre entièrement avec les formes du passé dans la conception de sa façade. Est-ce de sa part manque de courage, impuissance à créer une chose complètement neuve dans un art autre que celui ou il est passé maitre, ou tendresse pour une époque pour un style dont les productions séduisent le plus son œil et son esprit, il serait difficile de se prononcer. Que ne s'est-il laissé aller aux caprices de son imagination, aux élans de sa fantaisie, plutôt que de rester fidèle à la Renaissance?



Il nous eût sûrement donné une œuvre plus expressive de lui-même et, par suite, plus intéressante à tous les points de vue, plus originale, plus une. Car ce qui manque le plus ici, en dépit du parti-pris de décoration adopté, c'est dans les lignes architecturales elles-mêmes, l'unité, je veux dire la cohésion absolue entre les divers éléments, l'équilibre entre les différentes parties de l'œuvre. Je sais, certes, combien sont tyranniques les règlements de la voirie parisienne, et toutes les entraves qu'ils mettent au libre exercice de l'imagination architecturale ; il semble, cependant, que M. Feine, l'architecte qui collabora avec M. Lalique, aurait pu tirer un meilleur parti de la distribution de sa façade. Elle parait trop haute, eu égard à sa largeur ; cela tient uniquement à la manière dont la surface a été divisée. et il est presque certain que l'impression eût été tout autre, si au lieu d'interrompre la saillie du balcon du premier étage, pour réserver à la porte d'entrée et à toute la partie qui s'élève au-dessus d'elle une importance spéciale, -idée heureuse en soi, mais irréalisable ici! -on eût laissé régner largement les mêmes reliefs et les mêmes lignes.




Mais certains détails d'architecture sont fort réussis : par exemple l'encorbellement des grands balcons, l'élancement et les ajourements des hautes lucarnes,





les corniches, la belle percée des cinq baies du rez-de-chaussée, qui indiquent si nettement la destination de l'intérieur. Ces formes de style Renaissance. M. Lalique les a décorées avec beaucoup de logique et d'art et en choisissant dans la nature, pour les orner, le pin toutes les espèces de pin, depuis l'épicéa jusqu'au pin sylvestre, il a fait preuve d'un rare sens pratique.






La décoration de cette façade, si elle ne fait absolument corps avec l'architecture, s'harmonise, s'associe, du moins, fort heureusement avec elle. Peut-être pourrait-on désirer une transposition, pour ne pas dire une stylisation plus volontaire des lignes naturelles, et dans certaines parties une accentuation plus ferme, des reliefs plus accentués, et aussi plus de souplesse et de modelé dans le parti-pris décoratif, en même temps qu'une plus grande variété d'interprétation. selon les divers matériaux employés. En revanche, on se plaira à remarquer comme tout motif de décor épanouit bien à sa place, strictement justifie par les formes architecturales. La porte a naturellement la plus grande importance.

Deux troncs de pins s'élèvent à droite et à gauche de l'embrasure, et leurs branches montent et s'étendent, déployant les masses des fines ramilles au-dessus de l'ouverture, jusqu'au balcon de fer forgé du premier étage. La porte elle-même, non encore achevée, sera en fer et émail.




Le seuil franchi, un pénètre dans un grand vestibule de pierre blanche sans aucun ornement d'où l'on accède, au fond, au grand escalier de l'immeuble, et à gauche, par quelques marches, à la salle d'exposition et aux ateliers de M. Lalique, par la curieuse porte de fer forgé aux bas-reliefs de verre que nous reproduisons ici.





L'effet est charmant, d'une simplicité exquise et en même temps du plus subtil raffinement. L'intérieur est malheureusement trop inachevé pour que l'on puisse en parler longuement. Au rez-de-chaussée, largement éclairée par les cinq fenêtres à impostes qui donnent sur le Cours-la-Reine, se développe une vaste salle d'exposition. Des piliers de marbre jaune mi-engagés dans le mur divisent le tour de la pièce en une série de panneaux et se continuent, pour ainsi dire, au-dessus des chapiteaux de bronze formés de branches et de pommes de pin, jusqu'au plafond, d'où ils s'élancent encore en nervures, pour rejoindre les piliers qui séparent les fenêtres. La cheminée, incomplète encore, est en marbre noir, très peu ornée. Les murs sont revêtus d'une étoffe beige, assez soutenue de ton et toute unie, et une frise décorée de branches de pin se développe autour de la pièce. A gauche de la porte d'entrée, un escalier de bois donne accès à une sorte de petit salon de repos surélevé d'un demi-étage par rapport à la salle d'exposition, quelque chose comme une loggia en miniature, d'où l'œil plonge dans la large pièce. Ici encore, dans les chapiteaux, les piliers de la rampe, c'est le pin qui sert d'ornement ; le détail de pilier que reproduit une de nos gravures donne une idée de la façon fort originale, en vérité, dont M. Lalique a conçu cette décoration. Quatre lustres électriques en bronze et verre coulé, formés de serpents et de caméléons et suspendus au plafond par de grosses chaines de fer forgé assureront l'éclairage artificiel. Telle est, dans ses grandes lignes et dans les détails dont il est permis actuellement de parler, cette œuvre d'architecture et d'art décoratif. En maints endroits s'y révèle le goût raffiné et parfois un peu étrange, du créateur de tant d'exquis bijoux, de tant de merveilleuses pièces d'orfèvrerie, son amour de la somptuosité et des belles matières. Ainsi la porte de fer forgé et de verre qu'il a voulu placer entre le monde extérieur et lui dénote nettement ses prédilections intimes. M. Lalique est un solitaire et un farouche qui vit, sans se désintéresser certes de la vie, dans une sorte de rêve laborieux ; la solidité et en même temps la fragilité de cette barrière qu'il a ornée, comme symboliquement, de ces gestes d'hommes nus cherchant à en forcer l'accès pour pénétrer dans le sanctuaire de son travail et de ses songes, semblera à tous les raffinés profondément expressive de l'idée qu'il est permis de se faire de son caractère et d'après les œuvres de l'artiste et d'après le commerce de l'homme. Dans cette demeure construite selon un idéal caressé par lui depuis longtemps sans doute, il s'est réservé d'habiter à la fois tout près de la terre et tout près du ciel ; par les grandes baies de la salle d'exposition contiguë à ses ateliers il pourra plonger un regard sur les réalités ordinaires de l'existence, et, penché au balcon des hautes lucarnes par ou s'éclairent ses appartements privés il pourra s'enivrer d'azur et voir se refléter le soir dans l'eau moirée de la Seine le lent passage des nuées. Quoi qu'il en soit de tout ceci. la tentative de M. Lalique demeurera caractéristique de sa pensée et de son talent: j'y discerne surtout avec joie une tendance de plus en plus marquée de sa part vers les simplifications rationnelles et les constructions logiques ; il y a dix ans, cinq même, M. Lalique eût édifié une tout autre demeure, quelque palais fantastique peuplé de formes inquiétantes et paré d'abondantes polychromies. Ceux qui savent son ardent amour de la nature, les rares qualités de son imagination, l'infinie variété, la belle souplesse de son talent, ceux qui se sont toujours réservé le droit de l'admirer sans aveuglement éprouvent une vraie satisfaction à le voir ainsi se modifier, évoluer dans le sens que j'essayai d'indiquer plus haut. L'art du décor est l'art qui exige le plus de tact et d'à propos, la plus profonde science de l'équilibre et de la logique ; les gothiques et les Japonais ne demeurent les décorateurs les plus parfaits, les plus originaux, les plus exquis que parce qu'ils possèdent, au plus haut degré, ces qualités maîtresses, et leurs œuvres contiennent toutes les leçons de beauté. C'est auprès de ces incomparables maitres que tous les décorateurs actuels de vraie valeur se sont formés, ont pris conscience d'eux-mêmes, ont développé leur personnalité. l'essai architectural de M . René Lalique impose ces réflexions ; un effort médiocre et conventionnel ne les susciterait certainement point.
Tristan Destève



Art et Décoration 1902

jeudi 23 décembre 2010

M.A.C.L.


Plaque de tôle émaillée. Rue du Capitaine Lagache, XVIIe ardt.

M.A.C.L.

On lisait ces quatre lettres majuscules sur le frontispice d'une infinité de maisons ; cela voulait dire : Maison assurée contre l'incendie. Mais un sans-culotte s'avisa de les interpréter ainsi : Marie-Antoinette cocufie Louis (1).
Cette licence bouffonne fit le plus grand tort au roi que le hasard attaquait jusque dans l'arrangement de quelques lettres, et l'on trouva plusieurs fois ces deux vers, parodiés de Voltaire, affichés au coin des rues :
Les cornes ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ;
Ils furent tous cornards, tous ces beaux rois de France !

(1) Sous la Restauration, ce fut un autre sens : Mes amis, chassons Louis. (note de l'éd. 1862, Paris)


Immeuble de style Louis-Philippe. 9, rue Henri Monnier, IXe ardt.

L'autre Compagnie se nommait Compagnie Royale d'Assurances Générales contre l'incendie. Son fondateur, M. Labarthe, installa son siège social 115 rue Richelieu, en face la Bibliothèque du roi ; ses contrats étaient de un à dix ans.
A chaque maison assurée par la Compagnie était apposée une petite plaque en métal portant en relief les lettres suivantes : M.A.C.L., ce qui veut dire : maison assurée contre l'incendie.
Depuis ce temps, il est de mode pour l'assureur de clouer, au dessus de la porte d'entrée principale de chaque immeuble, des emblèmes qui souvent présentent une extrême originalité.


Almanach royal, 1841
Immeuble de 1855. 6, rue Pernelle, IVe ardt.


samedi 11 décembre 2010

Garde-Note

Pierre Tombale (1694) dans l'Église Saint Nicolas des Champs, 254 rue Saint Martin, Paris IIIe ardt


Adieu aussi, Roial Tabellion !
Qui bien prisé vaut plus d'un milion ;
Tes grands bienfaits mis en mon Protocole,
Incessament à part moi je récole ;
Par moi verras toujours gent garde-note
Ton los chanté sur air en douce note.
Anti-Rousseau par le Poëte sans fard, François Gacon,
Fritsch et Böhm, 1712


Garde-note ou Tabellion, est un Officier qui ne passe pas les actes & contrats, mais qui en conserve les notes & minutes.
En plusieurs Villes, les Notaires reçoivent & passent seulement les minutes & notes des contrats, & les peuvent délivrer aux Parties en brevet ; mais ils font tenus de les porter aux Tabellions ou Gardes-Notes, pour les garder & délivrer en grosse aux Parties, si elles le requièrent, pour avoir une exécution parée.

En l'an 1597 que le Roi Henri IV rendit héréditaires les Offices de Notaires, il unit & incorpora les Offices de Notaires, Tabellions & Gardes-Notes ; desorte que la garde des minutes fait aujourd'hui partie de l'Office des Notaires.
II faut excepter quelques Villes où les fonctions des Notaires & celles des Tabellions n'ont pas été réunies ; & en ce cas , comme nous venons de dire, le Notaire reçoit la minute, & le Tabellion en délivre l'expédition après l'avoir mise en forme.
Mais presque par-tout le Royaume, les Notaires prennent la qualité de Notaires & Gardes-Notes ; c'est-à-dire, qu'ils gardent les minutes des contrats que les Particuliers passent devant eux.
Dictionnaire de Droit et de Pratique, Claude Joseph de Ferriere, Brunet, 1749


Garde-Note. f. m. Qualité que prennent presque tous les Notaires de Paris. Par devant les Conseillers Garde-notes du Roi au Châtelet de Paris.

Dictionnaire hollandais-français, Pierre Marin, Changuion, 1782








La famille POUTREL à Paris
(Transcription par Jean-Philippe de VIVIE de REGIE 09/12/1998)
(avec d'énormes compléments de Paul RENDU, sur intervention d'Hubert SALMON-LEGAGNEUR 09/03/1999)
Alexandre Lemaistre, Nre
Inventaire après décès de Claude Barbe VITRY

Inventaire
Dernier septembre
1698

1 L'an mil six cent quatre vingt dix huit le mardi trentieme et dernier jour de septembre
2 deux heures de rellevée a la requeste du sieur Pierre Poutrelle maistre
3 tissutier rubannier a Paris demeurant rue Neuve Saint Martin paroisse Saint
4 Nicolas des Champs en son nom à raison de la communaute d'entre luy
5 et feue Claude Barbe Vitry sa femme en secondes noces et comme tuteur
6 de Robert aagé d'environ neuf ans Marie Jeanne aagée de sept ans
7 Marie Barbe de quatre ans et de Catherine Poutrelle de neuf
8 mois le tout ou environ lesd. enfans mineurs habilles a se porter heritiers
9 chacun pour un quart de ladite Vitry leur mere et en la presence de
10 Robert Vitry aussy maistre rubannier a Paris ayeul maternel
11 et subroge tuteur desd. mineurs demeurant rue de la Lune
12 paroisse Nostre Dame de Bonne Nouvelle estant ausdites charges
13 de l'avis des parens et amis desdits mineurs omologue par sentence
14 rendue au Chatelet de Paris le vingt septiesme des presents mois et an estant
15 aux registres de Maistre Pierre Tauxier greffier de la chambre
16 civille, lesquelles charges ils ont accepté Pour la conservation
17 des droits des partyes et autres qu'il appartiendra. [Il] a esté par les conseillers du roy
18 notaires et gardenotes au Chatelet de Paris soussignés fait inventaire
19 et description des biens meubles meublants, ustenciles de menage,
20 vaisselle d'estain et d'argent, marchandises, argent comptant, lettres,
21 titres, papiers et enseignements estant de ladite communauté
22 et de la succession de ladite Vitry, trouvés et estant dans
23 les lieux cy-apres déclarés ou ledit Poutrelle demeure en lesquelles
24 ladite Vitry est deceddée le dix decembre dernier representés
25 par ledit Poutrelle -apres serment par luy fait es mains desdits notaires
26 de n'en avoir destourné et caché aucunnes soubs les peines de droit
27 à luy exprimées et données a entendre par l'un desdits notaires, l'autre présent
28 prisez et estimez par Pierre Vaillant huissier priseur vendeur
29 de biens mobiliers au Châtelet de Paris, a sommes de deniers, selon
30 et ainsy qu'il ensuit eu égard au cours du temps present. Et ont signé
31 Robert Vitry Poutrel
32 Hurel P. Vaillant
33 Le Maistre
34 Dans la cave de ladite maison
35 Premierement une verge de bois de coudrier [?] flotté, prisée huit livres
Mention marginale: Tenu pour clos le onze octobre mil six cent quatre vingt dix huit. Tauxier