jeudi 3 mars 2011

Régions parisiennes



rues créées en 1626 par l'entrepreneur Charlot. 3e ardt.

L'autre place qui avoit été projetée par Henri IV auroit été appelée la Place de France, à cause que chaque rue y aboutissant auroit porté le nom d'une des provinces du royaume. Ce prince, pour en arrêter le dessin, se transporta sur le lieu. Il y en a même qui veulent que c'est lui qui en étoit l'inventeur, et qu'en sa « présence Alaume et Châtillon ses ingénieurs en tracèrent le plan et l'élévation. Le « marché en fut fait avec Carel et les autres entrepreneurs, à la charge d'y travailler  incessamment, et avec ordre au duc de Sully d'y tenir la main. Pour ce qui est des rues qui devoient y conduire, le dessin en partie étoit déjà commencé.
La place auroit été faite en demi-cercle, terminée par les remparts, et située presque vis-à-vis la place du Calvaire, où se viennent rendre la vieille rue du Temple et celle de Saint-Louis. Sa profondeur devoit être de quarante toises (240 pieds), sa longueur de quatre-vingts (480 pieds), sa circonférence de cent trente-neuf (834).
Dans les murailles de la ville, il y auroit eu une porte, appelée la Porte de France, ayant en vue le milieu de la place, entre deux grands corps de logis bâtis de brique et de pierre, qui non-seulement auroient couvert les remparts, mais encore les angles contraints du plan, par le moyen des halles et des marchés qu'on y auroit construits.
On seroit entré (dans la place) par huit rues, larges de six toises (36 pieds), bordées de logis uniformes, lesquelles auroient eu pour noms : Picardie, Dauphiné, Provence, Languedoc, Guienne, Poitou, Bretagne, Bourgogne, noms des huit plus grandes provinces de France. Elle auroit été environnée de sept pavillons doubles, à trois étages, de brique et de pierre, de treize toises de face, avec un portique au premier étage (rez-de-chaussée), composé de sept arcades de pierre, deux tourelles en saillie dans les angles, trois lucarnes faites en croisées dans le comble, et un dôme octogone sur le faite de la couverture.
A quarante toises aux environs, il y auroit eu un demi-cercle de sept rues, concentriques, à la demi-circonférence de la place et des portiques de ses pavillons. Ces rues se seroient appelées : Brie, Bourbonnois, Lyonnois, Beauce, Auvergne, Limosin, Périgort, qui composent les gouvernements moins considérables.
Les rues qui auroient conduit aux premières et aux secondes, et passé tout au « travers, devoient se nommer : Saintonge, la Marche, Touraine, le Perche, Angoulême, Berri, Orléans, Beaujolois, Anjou. » (1)
C'est bien là la pensée la plus nationale, la plus française qu'aucun souverain ait jamais conçue. Henri appelait la nouvelle place Place de France, comme il avait, dans les mêmes idées, changé le nom de Collège Royal en celui de Collège royal de France. La royauté qui s'était produite encore et mise en évidence à la place Royale, à la place et à la rue Dauphine, s'effaçait ici et faisait place au pays. Toutes les provinces, toutes les parties du territoire comparaissaient, étaient représentées dans cette sorte de Panthéon national : un grand monument, en frappant les imaginations et les yeux, en donnant un corps aux idées purement morales et politiques, était employé à les répandre, à les propager parmi le peuple, dans ce qu'elles avaient de plus utile et de plus élevé.
(...)
Ce projet, dans son vaste et majestueux ensemble, périt avec Henri IV. Quand Richelieu, devenu maître des affaires, y mit la main en 1626, il n'en prit que les petites parties. La Place de France fut abandonnée, et des vingt-quatre rues dont Henri IV l'avait percée, ou qu'il avait tracées aux environs, le ministre n'en fit ouvrir que onze, les rues de Poitou, Bretagne, Beauce, Saintonge, la Marche, Touraine, le Perche, Berri, Orléans, Beaujolais, Anjou.

(1) Sauval. Histoire et Recherches des antiquités de la ville de Paris, Tome 1, p. 632.

Auguste Poirson, Histoire du règne de Henri IV, Paris, 1866





Lettre sur le changement du nom des rues de Paris.

J'ai passé, Messieurs, cinq années a Paris ; dans cet intervalle, j'y ai fait quelques connaissances : cependant, quoiqu'il n'y ait pas tout à-fait le même tems que j'en suis de retour, j'ai oublié le nom de la plupart des rues de cette ville, que je connoissais parfaitement ; j'ai perdu le souvenir des adresses de quelques uns de mes amis. Cet oubli vient d'un défaut de mémoire de ma part, ou plutôt ne seroit il pas la suite de la barbarie du plus grand nombre des noms des rues de cette ville ; car quelle idée peuvent vous laisser dans l'esprit les noms de Mouffetard, de la Truanderie, des Ecouffes, etc. Je veux croire que ces mots ont signifié quelque chose dans le tems : mais avouez qu'ils sont aujourd'hui bien baroques : il y a cependant une infinité de rues dans le même cas.
Un second inconvénient, c'est qu'il y en a qui portent le même nom dans deux & même trois quartiers différens, telles que les rues d’Enfer dans l'Isle, près des Chartreux & dans la nouvelle France, les rues de St. Louis, près le palais, au Marais & au quartier St. Honoré, les rues Traversière, du Battoir, des Double Portes & une foule d'autres ; ce qui nécessite encore à retenir, outre le nom de la rue, celui du quartier. D'autres rues portent le même nom dans le même quartier, & sont distingués par l'épithéte de vieilles, de neuves, de grandes ou de petites ; quelques unes conservent le même nom dans l'espace de demi lieue, comme les rues St. Honoré, de l'Université, de St. Denis, tellement que vous n'êtes pas plus avancé en sachant le nom de la rue, si vous ne retenés celui de quelque édifice voisin ; tandis que d'autres enfin ont à peine trois maisons dans leur étendue comme les rues Trop-Va-Qui-Dure, de Vuide Gousset, du Hurepoix, &c.
Si ces inconvéniens embarrassent les Parisiens qui ont continuellement sous les yeux Ies noms & les différences de ces rues, jugés des difficultés qu'ils occasionnent aux Provinciaux qui ont des relations dans cette ville. N'y aurait-il pas un moyen plus simple de distinguer les rues de Paris, & qui fut à la portée de tout le monde ? Je crois en avoir imaginé un, & je me hâte, Messieurs, de vous en faire part, afin que si vous pensés qu'il mérite d'être consigné dans votre Journal, ceux de qui dépend cette reforme en soient instruits par cette voye.
Ne pourrait-on pas envisager la ville de Paris comme la carte géographique du royaume ; chaque quartier & la principale rue prendraient le nom d'une province, & les autres rues de ce quartier, celui des villes, fleuves, montagnes de cette province ; par exemple, l'Isle du Palais serait nommé l’Isle de France, la rue qui communique du pont Notre-Dame au Petit-Chatelet, en porterait le nom, & les autres rues celui des principales villes de cette province : les quartiers qui sont dans les fauxbourgs St. Germain & St. Marceau, les noms des provinces meridionales à l'Isle de France ; ceux de St. Honoré & du Marais, des septentrionales. Pourvu que ceux qui seraient chargés de cet ouvrage, fussent exacts dans l'application du nom, ne serait-ce pas un moyen d'apprendre ou de retenir la géographie du royaume ou même des états voisins ? car rien n’empêcherait que les fauxbourgs ou leurs extrémités ne portassent les noms des royaumes étrangers , &c.
J'avoue qu'il faudrait quelque tems pour deshabituer le public de donner à une rue son ancien nom ; mais ne pourrait-on pas afficher le nouveau nom d'un côté de la rue, tandis qu'on laisserait subsister, pendant quelque tems, l'ancien du côté opposé ?

Impasse du Boeuf, 1er ardt.

CHAPITRE CXI

 
Les écriteaux des rues.

 
Les écriteaux du nom de chaque rue ne datent que de 1728 : avant cette époque, la tradition désignait chaque rue. On avait commencé par une plaque de fer-blanc ; le tems & la pluie en effaçaient les caractères ; aujourd'hui ils sont gravés dans la pierre même.
On verra à la place de la nouvelle salle de la comédie française, les rues de Corneille, de Racine, de Molière, de Voltaire, de Crébillon, de Regnard ; ce qui scandalisera d'abord les échevins (il faut s'y attendre), comme en possession de la glorieuse & antique prérogative de donner seuls leurs illustres noms à des rues. Mais peu-à-peu ils s'accoutumeront à cette innovation, & à regarder Corneille, Molière & Voltaire, comme les compagnons de leur gloire. Enfin, la rue Racine figurera à côté de la rue Babille, sans trop étonner les quarteniers, les dizeniers, & autres officiers de l'hôtel-de-ville.
L'ANNÉE littéraire a fait dernièrement une assez bonne plaisanterie, en disant que derrière la nouvelle salle de spectacle, on trouverait le cul-de-sac la Harpe. Cela est gai, point méchant ! l'auteur des Barmecides devrait lui même en rire : car c'est toujours quelque chose en passant dans ce monde, que de donner son nom à un cul-de-sac ou à une impasse.
M. de Voltaire a eu beau prêcher pour ce mot impasse, on ne s'en est point servi ; & l'on continue à dire le cul-de-sac du fort aux dames, le cul-de-sac des feuillantines, le cul-de-sac de Jérusalem, le cul-de-sac du petit Jésus, le cul-de-sac des quatre vents, etc. 


rue Chapon, 3e ardt.
On avoit commencé à numéroter les maisons des rues ; on a interrompu, je ne sais pour quoi, cette utile opération. Quel en seroit l'inconvénient ? Il serait plus commode & plus facile d'aller tout de suite chez M. un Tel, N°. 87, que de trouver M. un Tel au cordon bleu, ou à la barbe d'argent, la quinzième porte cochère à droite ou à gauche après telle rue ; mais les portes cochères, dit-on, n'ont pas voulu permettre que les inscripteurs les numérotassent. En effet, comment soumettre l'hôtel de M. le conseiller, de M. le fermier-général, de Monseigneur l'évêque à un vil numéro, & à quoi serviroit son marbre orgueilleux ? Tous ressemblent à César, aucun ne veut être le second dans Rome : puis une noble porte cochère se trouverait inscrite après une boutique roturière. Cela imprimerait un air d'égalité qu'il faut bien se garder d'établir. Bientôt sur les petites affiches, le convoi d'un fermier qui sera décédé, ne se trouvera plus à côté de celui d'un Marquis son voisin dans la sépulture. L'on fera une petite barre pour les distinguer, & cela a été proposé !
Louis Sébastien Mercier, Tableau de Paris, nelle éd.1782

rue du Perche, 3e ardt.


Noms des rues changés

J’ai lu un projet de géographie, dont Paris serait la carte, et les fiacres les professeurs. Certes, j'aimerais mieux que Paris fût une carte de géographie, qu’un volume du calendrier romain, et les noms des Saints, dont les rues sont baptisées, ne peuvent être mis en comparaison ni pour, l'harmonie, ni pour l’utilité, avec les noms de villes qu'on propose d'y substituer : ainsi le faubourg S. Denis s'appellerait, dans cette supposition, le faubourg de Valenciennes ; le faubourg S. Marceau, le faubourg de Marseille ; ainsi la place de Grève s'appellerait place de Tours ou de Bourges, etc.
Plaisanterie à part, si les noms des rues doivent subir un changement, celui-ci est plus raisonnable et mieux senti que celui que la barbarie et la rage révolutionnaire leur ont fait éprouver en supprimant le mot de Saint.


Le "St" de "saint" a été martelé en 1793

Les auteurs de ce dernier changement ont cru porter un coup mortel à la religion catholique en lui ravissant l'antique honneur de consacrer nos rues étroites et dégoûtantes ; mais c'était une précaution d'enfant qui ferme les yeux en traversant des halliers. Ces noms de Saints, depuis si long-temps inconnus
et depuis plus long-temps appliqués aux rues de Paris, ne rappelaient pas plus les apôtres ni les martyrs de la religion catholique, que la rue du Pélican ne rappelle à ceux qui la traversent les mœurs de l'oiseau lourd et pêcheur dont elle porte le nom.
Quel est celui d'entre nous, quel est le dévot même qui, en passant dans les rues S. Honoré ou S. Antoine, se soit avisé du nom ou des faits de l'habitant des cieux qu'elles rappellent ? Nous passions dans ces rues, comme les Anglais passent dans la rue S. Paul à Londres ; les Turcs dans la rue Ste. Sophie à Constantinople,  les Romains dans la rue Flaminia à Rome, sans qu'aucun d'eux songe jamais ou, à Flaminius, ou à Ste. Sophie, ou à S. Paul. Il  y avait un moyen de nous y faire penser, nous autres Français, c'était de nous le défendre, et c'est le sage parti qu'ont pris nos modernes iconoclastes. Outre l'hiatus barbare introduit dans la langue, et introduit par la suppression du mot Saint dans les rues Honoré, Roch, Antoine, etc., ils sont allés directement contre leur but, en nous plaçant entre les douceurs de l'habitude et la crainte de passer pour aristocrates, an nous forçant, par cela même, à nous rappeler sans cesse et nos préjugés et leurs motifs : aussi, n’ya-t-il pas un républicain raisonnable qui attache aujourd'hui la moindre importance à ce sujet, et s'il fallait opérer un changement dans les rues de rues de Paris, il n'y a pas un homme sensé qui ne préférât celui du géographe dont nous avons parlé, lequel porte au moins avec lui un moyen d'instruction et un caractère d'originalité.
 
Louis Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris, 1800


rue Vide Gousset, 2e ardt.
CHAPITRE XIX.

Noms des Rues.

Je ne connais rien de plus ridicule, de plus incohérent que les noms des rues, places et impasses ou culs-de-sac de Paris. Prenons au hasard quelques-uns de ces noms, dans un des plus beaux quartiers, et nous allons remarquer cette incohérence, cette bizarrerie. J'arrive par la rue Croix-des-Petits-Champs ; je traverse la place des Victoires, j'entre dans la rue Vuide-Gousset, qui me conduit au passage des Petits-Pères, d'où il n'y a qu'un pas pour aller au Palais-Égalité.
Quel salmigondis ! Le premier nom rappelle l'objet d'un culte et un aspect champêtre ; le second offre des triomphes militaires et le troisième, un guet-apens ; le quatrième, le souvenir d'un sobriquet donné à un ordre monastique ; et le dernier, un mot dont l'ignorance, l'intrigue et l'ambition ont tour-à-tour abusé.
Le ridicule de cet assemblage a été augmenté depuis quelques années par une foule de noms de circonstances. Comme c'est à ceux des hommes qu'on s'est attaché plutôt qu'aux idées saines et immuables, il s'ensuit que plusieurs rues, à Paris, ont changé trois fois de noms depuis dix ans, et ces baptêmes partiels n'ont fait qu'ajouter à l'incohérence qui existait.
Qui ne voit d'ailleurs que les noms anciens sont, pour la plupart, en contradiction avec la situation ou la destination actuelle de ces rues ?


rue du Cherche Midi, 6e ardt.
La rue des Fossés-Montmartre rappelle à-la-fois des fossés comblés depuis longtemps , et le Mont de Mars, aujourd'hui le mont des ânes : celle de Saint-Germain-des-Prés n'est plus au milieu des vastes prairies qui entouraient cette riche abbaye. Où sont les moulins qu'indique la rue de ce nom sur la butte Saint-Roch, ont ils existaient encore au milieu du 17e siècle ? Que sont devenus les revenans qui habitaient le château qui fut donné aux Chartreux pour y bâtir leur couvent ? -- Ces revenans ont disparu, et la rue d’Enfer les rappelle sans doute.
Je ne vois plus ni ces chambres données à de pauvres bourgeois, qui étaient francs d'impositions, ni le bâtiment plus vaste qui renfermait les lions de François 1er ; mais je passe encore quelquefois dans la rue des Francs-Bourgeois et des Lions-Saint-Paul.
Et cette rue Vuide-Gousset me rappellerait-elle qu'il y a soixante-dix ans on y volait en plein jour, si depuis trois ans le voisinage de la bourse n'en avait fait le rendez-vous des agioteurs en sous-ordre, qui lui conservent à si juste titre son ancien nom ?
Je ne vois plus ni Bons Enfans, ni le collège qu'ils habitaient dans la rue qui porte encore ce nom.
Enfin, puisqu''on a eu assez de pudeur pour effacer une partie du nom obscène que portait la rue Tire-Boudin, l'une de celles affectées dans le quatorzième siècle aux filles publiques, pourquoi n'aurait-on pas le courage de l'effacer tout-à-fait ? (1)
Mais, dira-t-on peut-être, il ne s'agit pas de toujours blâmer, de changer sans cesse, il ne faut pas suivre la marche trop commune depuis quelque temps d'abattre sans rétablir : offrez -nous un projet de dénominations raisonnables, stables, qui, sur-tout, fasse abstraction de toute opinion particulière. -- Je vous entends et j'ai prévu l'objection ; lisez le chapitre suivant. 


(1) Ce n'est pas seulement à Paris qu'on a conservé de sales et indécentes dénominations ; je pourrais en rapporter qui existent encore à  Bordeaux et dans d'autres villes, et qui présentent les idées les plus dégoûtantes.

CHAPITRE XX.

Projet sur les Dénominations à donner aux Rues de Paris,

Plus un projet embrasse de petits détails, plus l’idée principale doit en être simple. Si les plans les plus futiles en apparence renferment une idée juste et morale, ils peuvent faire éclore des conceptions plus heureuses.
On a vu dans le chapitre précédent le ridicule assemblage qu'offrent ces noms bizarres, donnés à différentes époques aux rues et places publiques. Il n'est pas. inutile d'observer qu'un étranger qui, en arrivant dans une ville, commence par tout juger sur les apparences, peut bien penser, en lisant ces dénominations incohérentes et insignifiantes, que les idées de ceux qui l'habitent ne sont pas mieux liées dans leurs raisonnemens ; et certainement, si plusieurs rues lui présentent des noms abjects ou obscènes, il sera fondé à croire à l'immoralité de ses habitans.
Que l'on donne à Paris le nom de capitale, ou que dans les divisions politiques et territoriales de la France on mette cette yille sur le même rang que le plus petit village, cela importe peu, puisque cette dénomination n'influe en rien sur l'opinion que les Français et les étrangers se sont faite de cette cité, le centre des arts et des sciences, dans le sein de laquelle se sont formés tant d'hommes qui ont honoré l'esprit humain.
Ainsi, quand je considère Paris et que je m'isole du point où je suis, du moment où j'écris je dois nécessairement chasser de ma mémoire cette foule d'événemens qui, à  diverses époques, ont fait de cette ville la sentine de tous les vices, le réceptacle de tous les crimes. On a oublié les détails des guerres de la ligue et de la fronde, qui ne se retrouvent plus que dans quelques histoires particulières ; mais l'Europe, le monde entier est plein des grands travaux qu'enfantèrent Corneille, Turenne, La Fontaine, Molière, Racine, Vauban, Fénélon, Perrault, et tant d'autres, qui environnèrent l'époque ou ils vécurent ensemble d'une auréole de gloire qui ne s'éclipsera jamais. 


rue de Poitou, 3e ardt.
J'ai donc considéré Paris comme le centre d'un vaste état et j'ai pensé qu'on pouvait exécuter un projet sur les dénominations à  donner aux rues sur cette idée, qui se lie aux principes d'unité, de simplicité, qui doivent être la base de tous les plans de ce genre.
Ce projet, d'ailleurs, est indépendant de tout système particulier, soit poliique, soit religieux ; ce qui le met à l'abri des haines, des changemens qu'amène trop souvent l'esprit de parti. Enfin, il a un avantage important, c'est qu'il se lie naturellement à une partie de l'instruction du peuple.
Ce plan n'a pas besoin de grands développemens pour être apprécié ; il suffit de l'indiquer, pour en faire concevoir l'ensemble.(1)
Il consiste à donner aux rues, impasses ou culs-de-sac, places et quartiers, les noms des villes, bourgs et villages de France, en conservant non seulement les positions générales, mais encore, autant qu'il est possible, les situations relatives de ces communes entre elles.
Les fleuves, les rivières, les montagnes, qui ont donné leurs noms aux divisions terriloriales et administratives, pourraient servir aux dénominations de ces longues rues qui traversent plusieurs quartiers. Comme le nombre des communes de France surpasse celui des rues de Paris, on prendrait de préférence les plus considérables, en ayant l'attention d'assimiler, autant que
les localités le permettraient, la longueur des rues à la grandeur des villes ou bourgs, c'est-à-dire à leur population. Soit que l'on suivît le même système pour les dénominations des places, ou qu'on en adoptât un autre, il serait facile et je tiens moins à  la gloriole d'être le premier à la publier, qu'à  celle d'éveiller l'attention du public et du gouvernement sur la nécessité de faire disparaître les noms obscènes qui salissent les coins de quelques rues et de  le faire concorder avec celui que je propose.
Je n'ignore pas que cette application des noms serait bien éloignée de l’exactitude qu'on pourrait mettre en bâtissant une ville sur une carte géographique ; mais il suffit, je pense, que les situations relatives soient bien observées, et les grandeurs des communes bien adaptées à celles des rues, pour offrir un ensemble tel que le voyageur puisse prendre une connaissance géographique de la France dans Paris, et, réciproquement, de Paris dans la France.
Je sais que tout ce qui renferme des idées nouvelles porte avec soi une sorte de réprobation, parce qu'on en a trop abusé ; mais je ne crains pas de dire que, malgré les imperfections inévitables d'une pareille carte figurée, l'habitant de Paris connaîtrait mieux la géographie de la France qu'un bon élève de cabinet j les objets qui frappent habituellement nos sens, s'imprimant mieux dans l'esprit que les meilleures théories.
Je crois inutile de m'étendre sur les avantages qui peuvent résulter de l'adoption de ce projet. Les hommes qui ont apprécié la force et le charme des souvenirs, les sentirons mieux que je ne pourrais les décrire. Quel plaisir pour l'habitant du Midi de retrouver, dans les noms des divers quartiers de Paris, ceux du lieu qui le vit naître, du canton où son épouse reçut le jour, du village où il passa ses premières années ; les noms aussi chers de ces communes honorées par des traits de vertu, de bienfaisance, d'héroïsme ! Toutes ces pensées, tous ces souvenirs, se lieraient à des idées morales, et exciteraient dans les Parisiens le désir si naturel de s'instruire des productions territoriales, de l'industrie des habitans des cantons dont les noms seraient souvent répétés : de ces questions facilement résolues, naîtrait sans doute un ensemble de connaissances utiles et agréables, et de communications plus intimes et plus durables.
Peut-être quelques personnes souriront à ce projet ; il excitera dans d'autres le rire de la pitié, je le sais. Que ces derniers s'en tiennent donc à  leur respectacle nomenclature ; que de la rue des Mauvais-Garçons ils aillent dans celle des Mauvaises-Paroles, ou de la Femme-sans-Tête, s'ils n'aiment mieux celle du Chat-qui-Pêche , ou Courtaud-Villain ; et si ces noms leur paraissent encore trop relevés, je les enverrai de la rue du Pet-au-Diable dans le cul-de-sac de la Fosse-aux- Chiens.


rue des Mauvais Garçons, 4a ardt.
Il y a environ cinq ans qu'une personne, sans doute bien intentionnée proposa de donner aux rues et impasses les noms des vertus et des sentimens généreux, sans réfléchir que cette nomenclature morale était trop bornée pour le grand nombre des rues qu'il y a à Paris ; mais une considération plus importante repousse ce projet, c'est qu'il faut bien se garder d'adopter dans les dénominations usuelles des méthodes métaphysiques si l'on ne veut risquer de jeter dans le peuple des idées fausses et même dangereuses. On sent que, dans ce projet, il y avait un certain ordre dans l'arrangement de ces dénominations ; par exemple, la rue de la Justice ou celle de l’Humanité y devait nécessairement conduire à  celle du Bonheur mais qui ne sait que, dans des temps de troubles, les partis changent la signification des mots qui peignent les idées les plus claires, les plus respectables ? Cest ainsi qu'on a vu l’épithète d'honnêtes gens changer de sens suivant les temps, et selon l'opinion des personnes qui l'ont employée, quoique son acception grammaticale soit aussi claire que précise.
En politique comme en morale, il ne faut jamais jouer avec les mots qui peignent des idées respectées de tous les peuples.
Si ce projet eût été adopté, on n'eût pas manqué de proposer à diverses époques de substituer aux noms des rues des vertus y des talens, du mérite y qui, dans le plan de l'auteur, menaient sans doute à celle des honneurs y ceux des vices, de l’impéritie et de l’impudence. Enfin, qui répond qu'alors on n'eût pas changé le nom de la rue de la Probité, qui devait traverser tout Paris, comme conduisant aux plus beaux quartiers, en celui de la rue de l’Intrigue, qui, suivant bien des gens, eût conduit à tout ?


(1) Une personne, à qui je faisais part de ce projet, m'observa qu'elle croyait avoir lu l'indication d'un plan à peu-près semblable. J'ignore; en effet, si d'autres ont eu avant moi cette idée, qui est si simple qu'elle peut être venue à beaucoup de monde. Il y a lieu de croire même que c’est un projet peu différent de celui-ci, qui fit donner, il ya plus d'un siècle, à la plupart des rues du Marais les noms des provinces de France. Quoi qu'il en soit, comme cette idée me parait bonne, je lui donne quelques developpemens.



samedi 12 février 2011

Vitraux de Guerre




Église Sainte Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A eux l'immortalité"







Vous ne tarderez pas à comprendre que ces petites choses matérielles sales et basses ont beaucoup plus d'importance pour vous que tout l'esprit supérieur du combat. Brusquement au milieu d'une bataille qui semblait se dérouler pour des besoins spirituels légitimes, vous sentez qu'en réalité on vous a illégalement imposé un simple débat entre vous-même et la douleur, vous-même et la nécessité de vivre, vous-même et le désir de vivre, que tout est là ; que si, simplement vous mourez, il n'y a plus ni bataille, ni patrie, ni droit, ni raison, ni victoire, ni défaite et qu'ainsi on vous fait tout simplement vous efforcer douloureusement vers le néant. Il n'y a pas d'épopée si glorieuse soit-elle qui puisse faire passer le respect de sa gloire avant les nécessités d'un tube digestif. Celui qui a construit l'épopée avec la souffrance de son corps sait que dans ces moments dits de gloire, en vérité, la bassesse occupe le ciel.
Sous le fer de Verdun les soldats tiennent. Pour un endroit que je connais nous tenons parce que les gendarmes nous empêchent de partir. On en a placé des postes jusqu'en pleine bataille, dans les tranchées de soutien, au-dessus du tunnel de Tavannes. Si on veut sortir de là il faut un ticket de sortie. Idiot mais exact ; non pas idiot, terrible. Au début de la bataille, quand quelques corvées de soupe réussissent encore à passer entre le barrage d'artillerie, arrivées là, elles doivent se fouiller les cartouchières et montrer aux gendarmes le ticket signé du capitaine. L'héroïsme du communiqué officiel, il faut ici qu'on le contrôle soigneusement. Nous pouvons bien dire que si nous restons sur ce champ de bataille, c'est qu'on nous empêche soigneusement de nous en échapper. Enfin, nous y sommes, nous y restons ; alors nous nous battons ? Nous donnons l'impression de farouches attaquants ; en réalité nous fuyons de tous les côtés. Nous sommes entre la batterie de l'hôpital, petit fortin, et le fort de Vaux, qu'il nous faut reconquérir. Cela dure depuis dix jours. Tous les jours, à la batterie de l'hôpital, entre deux rangées de sacs à terre, on exécute sans jugement au revolver ceux qu'on appelle les déserteurs sur place. On ne peut pas sortir du champ de bataille, alors maintenant on s'y cache. On creuse un trou, on s'enterre, on reste là. Si on vous trouve on vous traîne à la batterie et, entre deux rangées de sacs à terre, on vous fait sauter la cervelle. Bientôt il va falloir faire accompagner chaque homme par un gendarme. Le général dit « ils tiennent ». A Paris est un historien qui s'apprête à conjuguer à tous les temps et à toutes les personnes (compris la sienne) le verbe « tenir à Verdun ». Ils tiennent, mais, moi général, je ne me hasarderais pas à supprimer les gendarmes ni à conseiller l'indulgence à ce colonel du 52ème d'infanterie qui est à la batterie de l'hôpital. Cela dure depuis quinze jours.






Steinlen, " Transport des blessés "





Depuis huit jours les corvées de soupe ne reviennent plus. Elles partent le soir à la nuit noire et c'est fini, elles se fondent comme du sucre dans du café. Pas un homme n'est retourné. Ils ont tous été tués, absolument tous, chaque fois, tous les jours sans aucune exception. On n'y va plus. On a faim. On a soif. On voit là-bas un mort couché par terre, pourri et plein de mouches mais encore ceinturé de bidons et des boules de pain passées dans un fil de fer. On attend. que le bombardement se calme. On rampe jusqu'à lui. On détache de son corps les boules de pain. On prend les bidons pleins. D'autres bidons ont été troués par les balles. Le pain est mou. Il faut seulement couper le morceau qui touchait le corps. Voilà ce qu'on fait tout le jour. Cela dure depuis vingt-cinq jours. Depuis longtemps il n'y a plus de ces cadavres garde-manger. On mange n'importe quoi. Je mâche une courroie de bidon. Vers le soir, un copain est arrivé avec un rat. Une fois écorché, la chair est blanche comme du papier. Mais, avec mon morceau à la main j'attends malgré tout la nuit noire avant de manger. On a une occasion pour demain : une mitrailleuse qui arrivait tout à l'heure en renfort a été écrabouillée avec ses quatre servants à vingt mètres en arrière de nous. Tout à l'heure on ira chercher les musettes de ces quatre hommes. Ils arrivaient de la batterie. Ils doivent avoir emporté à manger pour eux. Mais il ne faudrait pas que ceux qui sont à notre droite n'y aillent avant nous. Ils doivent guetter aussi de dedans leur trou. Nous guettons. L'important c'est que les quatre soient morts. Ils le sont. Tant mieux. Cela dure depuis trente jours.









Steinlen " Les échappés de l'enfer "





C'est la grande bataille de Verdun. Le monde entier a les yeux fixés sur nous. Nous avons de terribles soucis. Vaincre? résister? tenir? faire notre devoir? Non. Faire nos besoins. Dehors, c'est un déluge de fer. C'est très simple : il tombe un obus de chaque calibre par minute et par mètre carré. Nous sommes neuf survivants dans un trou. Ce n'est pas un abri, mais les quarante centimètres de terre et de rondins sur notre tête sont devant nos yeux une sorte de visière contre l'horreur. Plus rien au monde ne nous fera sortir de là. Mais ce que nous avons mangé, ce que nous mangeons se réveille plusieurs fois par jour dans notre ventre. Il faut que nous fassions nos besoins. Le premier de nous que ça a pris est sorti ; depuis deux jours il est là, à trois mètres devant nous, mort déculotté. Nous faisons dans du papier et nous le jetons là devant. Nous avons fait dans de vieilles lettres que nous gardions. Nous sommes neuf dans un espace où normalement on pourrait tenir à peine trois serrés. Nous sommes un peu plus serrés. Nos jambes et nos bras sont emmêlés. Quand on veut seulement plier son genou, nous sommes tous obligés de faire les gestes qui le lui permettront. La terre de notre abri tremble autour de nous sans cesse. Sans cesse les graviers, la poussière et les éclats soufflent dans ce côté qui est ouvert vers le dehors. Celui qui est près de cette sorte de porte a le visage et les mains écorchés de mille petites égratignures. Nous n'entendons plus à la longue les éclatements des obus ; nous n'entendons que le coup de masse d'arrivée. C'est un martèlement ininterrompu. Il y a cinq jours que nous sommes là-dedans sans bouger. Nous n'avons plus de papier ni les uns ni les autres. Nous faisons dans nos musettes et nous les jetons dehors. Il faut démêler ses bras des autres bras, et se déculotter, et faire dans une musette qui est appuyée sur le ventre d'un copain. Quand on a fini on passe la saleté à celui de devant, qui la passe à l'autre qui la jette dehors. Septième jour. La bataille de Verdun continue. De plus en plus héros. Nous ne sortons toujours pas de notre trou. Nous ne sommes plus que huit. Celui qui était devant la porte a été tué par un gros éclat qui est arrivé en plein dedans, lui a coupé la gorge et l'a saigné. Nous avons essayé de boucher la porte avec son corps. Nous avons bien fait. Une sorte de tir rasant qui s'est spécialisé depuis quelques heures sur ce morceau de secteur fait pleuvoir sur nous des éclats de recul. Nous les entendons frapper dans le corps qui bouche la porte. Malgré qu’il ait été saigné comme un porc avec la carotide ouverte, il saigne encore-à chacune des ces blessures qu’il reçoit après sa mort. J'ai oublié de dire que depuis plus de dix jours aucun de nous n'a de fusil, ni de cartouches, ni de couteau, ni de baïonnette. Mais nous avons de plus en plus ce terrible besoin qui ne cesse pas, qui nous déchire. Surtout depuis que nous avons essayé d’avaler de petites boulettes de terre pour calmer la faim, et aussi parce que cette nuit il a plu et, et comme nous n'avions pas bu depuis quatre jours, nous avons léché l'eau de la pluie qui ruisselait à travers les rondins et aussi celle qui venait de dehors et qui coulait chez nous par-dessous le cadavre qui bouche la porte. Nous faisons dans notre main. C’est une dysenterie qui coule entre nos doigts. On ne peut même pas arriver à jeter ça dehors. Ceux qui sont au fond essuient leurs mains dans la terre à côté d'eux. Les trois qui sont près de la porte s'essuient dans les vêtements du mort. C'est de cette façon que nous nous apercevons que nous faisons du sang. Du sang épais mais absolument vermeil. Beau. Celui-là a cru que c'était le mort sur lequel il s'essuyait qui saignait. Mais la beauté du sang l'a fait réfléchir.







Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIè ardt. Détail




Il y a maintenant quatre jours que ce cadavre bouche la porte et nous sommes le 9 août, et nous voyons bien qu'il se pourrit. Celui-là avait fait dans sa main droite ; il a passé sa main gauche à son derrière ; il l'a tirée pleine de ce sang frais. Dans le courant de ce jour-là nous nous apercevons tous à tour de rôle que nous faisons du sang. Alors, nous faisons carrément sur place, là, sous nous. J'ai dit que nous n'avons plus d'armes depuis longtemps ; mais, nous avons tous notre quart passé dans une courroie de notre équipement car nous sommes à tous moments dévorés par une soif de feu,et de temps en temps nous buvons notre urine. C'est l'admirable bataille de Verdun.







Steinlen " Les trois compagnons "




Deux ans plus tard, au Chemin des Dames, nous nous révolterons (à ce moment-là je survivais seul de ces huit derniers) pour de semblables ignominies. Pas du tout pour de grands motifs, pas du tout contre la guerre, pas du tout pour donner la paix à la terre, pas du tout pour de grands mots d'ordre, simplement parce que nous en avons assez de faire dans notre main et de boire notre urine. Simplement parce qu'au fond de l'armée, l'individu a touché l'immonde.

JEAN GIONO-Extrait de « Recherche de la pureté »








Église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux.








Église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux. Détail.








Aux Mères Douloureuses

Rien n'est plus merveilleux que la beauté des morts.
Si l'on vous dit jamais que la balle, en frappant,
Que l'obus, en fauchant, avaient meurtri leurs corps,
Assez pour qu'on n'y vît que la terreur du sang,

N'en croyez rien ! Ce n'est pas vrai. Graves, superbes,
Sculptés par le génie insensé de la mort,
Tous ces soldats raidis se sont couchés dans l'herbe,
Comme des rois, vêtus de fer, de pourpre et d'or.

On vous dira : « Hachés, mutilés, c'est à peine
» Si l'on voyait, de la couverture de laine,
» Emerger le point noir de leurs souliers à clous. »
Ou bien : « Ils étaient droits, au contraire, debout,

» Mais démantibulés ! Plus des hommes. Des choses!
» On aurait voulu les secouer pour qu'ils bougent,
» Et que, rectifiant la tenue, ils imposent
» La beauté du linceul à leur pantalon rouge.

» Car la mort est grotesque, abjecte. Elle profane ;
» Et du plus noble fait une caricature !... »
Ce n'est pas vrai ! C'est un blasphème, je le jure.
Fronts d'ivoire, profils sereins, chairs diaphanes,

Ils semblaient façonnés par quelque Praxitèle,
Avec des majestés augustes, sans souillure,
Ayant bien su tomber pour la pose éternelle...
J'en suis certain. J'ai soulevé la couverture.

Depuis plus de mille ans rien ne fut aussi beau !
Jamais plus de grandeur calculée ne donna
Semblable majesté aux choses du tombeau.
D'ordinaire, le sang, c'est de l'assassinat.

Ce fut une splendeur de gestes et de poses !
Il faut croire au hasard correct de la beauté,
Qui sait tout ordonner, et qui place à côté
De l'enfant gracieux le vieillard grandiose,

Qui fait tout comme il faut, couvre, atténue, efface,
Compose, simplifie et met tout à sa place...
Cette fois-ci, ce fut du sublime agrandi.
Ceux qui l'auront nié, comme Pierre, ont menti !








Église Ste Marthe des Quatre Chemins Aubervilliers, 3 rue Condorcet, 93500 Pantin. Verrière de Tournel, 1925






Mères ! Mères en deuil! Mères de mon pays !
Que l'indicible horreur de votre cœur s'arrache !
Ils étaient là très doux, très sages, très petits,
Avec leur joue en fleur, tous ces enfants sans tache,

Ce n'est pas vrai qu'ont ait abîmé leurs figures !
Mères, rassurez-vous. Ecartez vos deux mains
Du visage qui fuit la vision... Je jure
Qu'ils avaient, tous, la face empreinte du divin,

Pas un, entendez-vous, pas un qui ne fût tel !...
Il faut le croire. Il faut. J'en atteste le Ciel.
Mères, levez le front. J'en viens ! Je les ai vus !
Tous vos enfants étaient aussi beaux que Jésus.

Henri Bataille
Lyres Françaises. Un livre pour nos soldats. Œuvre de reconnaissance nationale.









Église Saint Pierre-Saint Paul, 5 place Ferrari, 92140 Clamart. Verrière de l'atelier Champigneulle, 1921









Nous aurons beau faire, nous aurons beau faire, ils iront toujours plus vite que nous, ils en feront toujours plus que nous, davantage que nous. Il ne faut qu’un briquet pour brûler une ferme. Il faut, il a fallu des années pour la bâtir. Ça n'est pas difficile; ça n'est pas malin. Il faut des mois et des mois, il a fallu du travail et du travail pour pousser une moisson. Et il ne faut qu’un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme, il a fallu du pain et du pain pour le nourrir, et du travail et du travail et des travaux et des travaux de toutes sortes. Et il suffît d’un coup pour tuer un homme. Un coup de sabre, et ça y est. Pour faire un bon chrétien il faut que la charrue ait travaillé vingt ans. Pour défaire un chrétien il faut que le sabre travaille une minute. C'est toujours comme ça. C'est dans le genre de la charrue de travailler vingt ans. C'est dans le genre du sabre de travailler une minute ; et d'en faire plus ; d'être le plus fort. D'en finir. Alors nous autres nous serons toujours les moins forts. Nous irons toujours moins vite, nous en ferons toujours moins. Nous sommes le parti de ceux qui construisent. Ils sont le parti de ceux qui démolissent. Nous sommes le parti de la charrue. Ils sont le parti du sabre. Nous serons toujours battus. Ils auront toujours le dessus dessus nous, par dessus nous.
Nous aurons beau dire.
Un silence.
Pour un blessé qui se traîne au long des routes, pour un homme que nous ramassons au long des routes, pour un enfant qui traîne au bord des routes, combien la guerre n'en fait-elle pas, des blessés, des malades, et des abandonnés, de malheureuses femmes, et des enfants abandonnés; et des morts, et tant de malheureux qui perdent leur âme. Ceux qui tuent perdent leur âme parce qu'ils tuent. Et ceux qui sont tués perdent leur âme parce qu'ils sont tués. Ceux qui sont les plus forts, ceux qui tuent perdent leur âme par le meurtre qu'ils font. Et ceux qui sont tués, celui qui est le plus faible, perdent leur âme par le meurtre qu'ils subissent, car se voyant faibles et se voyant meurtris, toujours les mêmes faibles, toujours les mêmes malheureux, toujours les mêmes battus, toujours les mêmes tués, alors les malheureux ils désespèrent de leur salut, car ils désespèrent de la bonté de Dieu. Et ainsi, de quelque côté qu'on se tourne, des deux côtés c'est un jeu où, comment qu'on joue, quoi qu’on joue, c’est toujours le salut qui perd, et c’est toujours la perdition qui gagne. Tout n'est qu'ingratitude, tout n’est que désespoir et que perdition.








Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir"









Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail










Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail










Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A eux l'immortalité"








Labour suprême

C'est l'automne. On laboure, à l'arrière, à l'avant,
A l'arrière, un sol doux et léger que la pluie
Détrempe et qu'un regard du bon soleil essuie ;
Sur le Front, un sol dur, tragique, que défend
Le squelette du mort ou le poing du vivant.

Le laboureur du sol docile de l'arrière,
C'est notre ami Jacques Bonhomme, et quelquefois
Sa bru veuve, ou sa fille, ou d'autres faibles doigts
Plutôt faits pour l'aiguille ou les grains du rosaire
Que pour les mancherons de métal ou de bois.

Le maître-laboureur des terres reconquises,
C'est Foch, cœur chaud, poing ferme et clair regard d'acier
L'homme des plans savants et des brusques surprises,
Guide prudent et sûr du terrible levier
Qui du mur Hindenburg fait crouler les assises.

Et son équipe, c'est Pétain, Mangin, Humbert,
Gouraud et Debeney, Pershing, Haig et vingt autres
Laboureurs alliés et qui valent les nôtres,
Et qui, d'un même élan, auront avant l'hiver,
Achevé leur labour des Vosges à la mer.








Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt.







Leur géante charrue a des socs d'Angleterre
Et d'Amérique, en pur acier souple et tranchant;
A cette heure la France hélas! fournit le champ;
On éventre, on meurtrit la vieille Terre-Mère ;
Demain fécond, le coutre est aujourd'hui méchant.

Et ce sont ses enfants encor qu'on couche en elle,
C'est de leur jeune sang qu'on arrose et pétrit
Le flanc qui les porta, le sein qui les nourrit ;
Pour la rendre à nouveau fertile et maternelle,
Fallait-il donc qu'en cimetière elle fleurît?

Bombarder, piétiner, souiller ce qu'on adore,
Le pré, Le clos, les champs, les côteaux mordorés,
Et puis les déchirer, les retourner encore,
S'arrêter à la nuit pour reprendre à l'aurore ;
S'acharner sur les bois qu'on avait massacrés ;

Enfouir où jadis on semait d'un beau geste
Le grain blond de froment qui donnait vingt pour un,
Une ignoble ferraille, un gaz qui sent la peste,
Et des morts sur des morts!... Et puis, raser le reste
De ce qu'en s'enfuyant aura laissé le Hun,

Voilà leur tâche, en Flandre, en Champagne, en Argonne
Et, de quelque pitié que nous soyons remplis
Pour les cités et pour les champs sur lesquels tonne
La foudre, dont il faut fouiller tous les replis
Où le Boche résiste encore et se cramponne,

Nous leur crions: «Hardi, suprêmes laboureurs!
Poussez vos socs ardents pointés sur la frontière ;
Tournez et retournez, même en broyant nos cœurs,
Ce sol sacré, s'il n'est demain qu'un cimetière,
Nos morts vous béniront, car vous serez vainqueurs!

Car si d'un tel labour, à la saison nouvelle,
Ne monte point le blé qu'attendent nos greniers,
Ni l'alouette aux alléluias printaniers,
La Paix en sortira que l'Univers appelle
Et dont la robe en fleurs cachera ces charniers!

Octobre 1918.

M.F. Fabié - Bulletin de l'Académie du Var.







Steinlen " La Gloire "









Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt.









Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt. Détail.












Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt. Détail.








La Cathédrale

Ils n'ont fait que la rendre un peu plus immortelle.
L'Œuvre ne périt pas, que mutile un gredin,
Demande à Phidias et demande à Rodin
Si, devant ses morceaux, on ne dit plus : « C'est Elle! »

La Forteresse meurt quand on la démantèle,
Mais le Temple, brisé, vit plus noble ; et soudain
Les yeux, se souvenant du toit avec dédain,
Préfèrent voir le ciel dans la pierre en dentelle.

Rendons grâce – attendu qu'il nous manquait encor
D'avoir ce qu'ont les Grecs sur la colline d'or :
Le Symbole du Beau consacré par l'insulte!–

Rendons grâce aux pointeurs du stupide canon,
Puisque de leur adresse allemande il résulte
Une Honte pour eux, pour nous un Parthénon!

EDMOND ROSTAND

Lyres Françaises. Un livre pour nos soldats. Œuvre de reconnaissance nationale.








La cathédrale de Reims en flamme, église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux. Détail.









AYANT-PROPOS

« Si tous les monuments, tous les chefs-d'œuvre d'architecture allaient au diable, cela nous serait parfaitement égal... On nous traite de Barbares. Qu'importe ! nous en rions. Qu'on nous épargne ce bavardage oiseux, qu'on ne nous parle plus de la cathédrale de Reims, de toutes les églises, de tous les palais qui partageront son sort !... »
Général von DITHFURT.

(…)
Le corps gigantesque de la cathédrale, couvert de plaies, n'a pas cessé d'être le but préféré des batteries allemandes depuis l'incendie du 19 septembre 1914. Ceci suffisait à ruiner la thèse teutonne. Si même une fière et méprisante déclaration du maréchal Joffre n'avait réfuté l'allégation ennemie relative aux mitrailleuses prétendument juchées sur les tours, depuis trente mois que ces mitrailleuses, aussi invisibles que les avions français qui furent censés bombarder Nuremberg le 1er août 1914, auraient cessé de tirer, il ne fût subsisté nulle raison de canonner la basilique. Or, chaque fois que les Allemands ont enregistré un échec ailleurs, ou simplement par fantaisie, Reims et son sanctuaire ont reçu de nouveaux obus et en recevront sans doute jusqu'à ce que les lignes des adversaires aient été forcées.
Camille MAUCLAIR.

L'IDÉAL DE LEUR "KULTUR"
Au moment où la Gazette populaire de Cologne est autorisée à publier la lettre par laquelle le Pape « invite l'Allemagne à faire son possible pour que les cathédrales pussent être protégées contre les intempéries et que les dégâts qu'elles ont subis pussent être réparés» et la réponse du Kaiser déclarant à Benoît XV, qu'« il s'efforcera d'épargner les horreurs de la guerre aux lieux vénérables consacrés au culte religieux ainsi qu'aux monuments artistiques qu'il considère comme la propriété commune de toute l'humanité » (1), il est bon de mettre sous les yeux du monde civilisé quelques-uns des numéros de guerre publiés par L'Art et les Artistes, notamment La Cathédrale de Reims, les Vandales en France et L'Art assassiné, et de prouver, —combien petitement— par l'image, la tartuferie éhontée de l'autocrate prussien dont le respect « pour les lieux vénérables consacrés au culte religieux et les monuments artistiques» ne s'est traduit, jusqu'à ce jour, partout où ses hordes ont passé, qu'en blasphèmes de feu, en crachats de mitraille, en ruines, en décombres, en dévastations de toutes sortes. Oh ! toutes ces nefs éventrées, tous ces autels pulvérisés, tous ces monuments anéantis ! Il est bon aussi de rafraîchir les mémoires en rappelant ce que le professeur Théobald Ziegler écrivait au lendemain du sacrilège de Reims (2) :

« Il nous faut vaincre coûte que coûte. Le respect des œuvres d'art ne vient qu'en seconde ligne, et même disparaît totalement, quand notre victoire est en cause. Voilà dans quel sens nous sommes et voulons être des barbares. Pour nous, cela s'appelle être humain. »

A comparer ces paroles à la réponse du Kaiser.

C'est la même fourberie effrontée, la même outrecuidante hypocrisie qui a présidé à la fameuse proposition de paix faite par le gouvernement boche aux puissances alliées.
Lorsqu'on lit les principes sur lesquels le professeur A. Lasson a établi les lois de la Kultur et de son « idéal » on est saisi d'une stupeur profonde. Eh quoi! ceux-là mêmes qui ont écrit qu'« on ne doit demander à un État ni pitié ni bienveillance » et que « la contrainte seule pourra assurer l'exécution du droit » proposent aujourd'hui la paix et basent leur offre sur « leur amour du genre humain » ?
(1) Le Figaro, 18 janvier 1917.
(2) Paroles allemandes, Berger-Levrault, éditeur, Paris.










Cathédrale de Reims, église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail.





LA CATHÉDRALE DE REIMS

UNE LETTRE DU FRONT
Monsieur,
J'ai lu votre article sur la Cathédrale de Reims. Oui, c'est l'avis de nous tous officiers : il ne faut pas la réparer. Il faut la consolider, la recouvrir adroitement et la laisser comme un témoin de la barbarie teutonne. Il faut y transporter les ossements des soldats épars sur les champs de France. Il faut inscrire, en lettres d'or, sur des plaques de marbre noir, les noms des héros morts pour la Patrie. Il faut entourer cet ossuaire, des canons pris à l'ennemi, mis debout et reliés par des chaînes fondues dans du bronze allemand. Et que tous les ans, à la date de la signature de la paix, proclamant l'écrasement de l'Allemagne, la France aille s'agenouiller devant les morts; et que l'Armée envoie ce jour-là tous ses drapeaux, avec une délégation d'officiers et de soldats, saluer les héros
C T.

(…)

LETTRE DE RODIN

L'idée de défendre les ruines de la cathédrale de Reims contre toute restauration sacrilège et d'en faire le Panthéon des héros inconnus morts pour la Patrie, et dont les ossements sont aujourd'hui dispersés à travers tous les champs de bataille, est tout simplement sublime. J'y applaudis bien vivement comme aussi au projet de cette cérémonie annuelle où la France précédée par les drapeaux des régiments, irait s'agenouiller devant le glorieux ossuaire. Ce serait une sorte de sacre nouveau, et comme vous le dites, très justement, la vieille basilique mutilée, mais non défigurée par de profanes restaurations, verrait se renouer à travers l'histoire, les anneaux brisés de ses traditions nationales. Ce projet grandiose né dans l'âme d'un soldat et fait pour émouvoir l'âme de la France entière, doit aboutir.
Auguste RODIN.

(…)








Joseph Felix Bouchor,  la cathédrale de Reims, Septembre 1917







Mais si sur ce point assez délicat, j'en conviens, les consciences catholiques se montraient dogmatiquement irréductibles, ne pourrait-on pas, sans porter une atteinte profonde à la grandeur du projet initial, élever sur l'emplacement même où fut l'Archevêché, tout à côté de la cathédrale, solidement consolidée et riche de ses glorieuses blessures, le monument commémoratif aux héros inconnus morts pour la patrie, le Panthéon ossuaire, le tumulus honorarius sous lequel, dans de cryptes profondes,reposeraient pour l'éternité les ossements épars sur l'immensité du sol. J'entends bien l'objection de M. Henri Lapauze : « Les ossuaires seront constitués sur le champ de bataille. C'est bien le moins que les restes de nos glorieux soldats attestent leur héroïsme, là où il se manifesta. » Sans doute, mais je me demande, avec une certaine anxiété, ce que deviendront tous ces restes humains qui gisent aujourd'hui, deçà delà, des bords de l'Yser aux forêts des Vosges, sous des tertres hâtivement élevés, lorsque les socs impitoyables des plus formidables charrues et les dents des herses perfectionnées auront rétabli l'ordre dans le sol chaotique des batailles à travers les débris de fer et les ossements confondus :
« Ayez pitié des morts des sauvages assauts,
« Pêle-mêle enfouis sous terre par monceaux. »
Et, puis, en admettant même qu'à l'aide de réglementations municipales très sévères ces tertres mortuaires puissent être préservés contre toute injure involontaire, quel spectacle de désolations éternelles à travers nos campagnes de la Somme, de l'Aisne, de la Marne,de la Meuse... que celui de ces ondulations funèbres sur lesquelles le voile de l'oubli « double linceul des morts » s'étendrait d'année en année. Les restes identifiés seraient ramenés au pays natal et y reposeraient entourés des soins les plus pieux. Quand au Panthéon ossuaire de Reims, il ne renfermerait lui, dans ses cryptes profondes, véritables catacombes, dont l'hermétisme calmerait les appréhensions hygiéniques de M. Louis Bonnier, l'éminent architecte, que les restes des héros inconnus. Et, alors même que ces souterrains ne serviraient d'éternel refuge qu'aux pauvres restes dispersés seulement dans les plaines de la Champagne, leur suprême destination suffirait à justifier le pèlerinage dont parle l'auteur de la lettre anonyme citée plus haut et qui, suivant la belle expression de la comtesse de Noailles, deviendrait : « la fête de la douleur et de la gloire française ». Je vois déjà, vision poignante et sublime, se dérouler au milieu du frisson des drapeaux, au bruit des marches funèbres ou triomphales, le cortège immense des foules silencieuses, à l'ombre même de la cathédrale mutilée, mais toujours debout comme une éternelle protestation contre l'infamie des Barbares. Et cela dans la plus noble des cités, dans la ville martyre, qui fut, pendant l'interminable bataille, comme le cœur toujours saignant de la patrie envahie. Aujourd'hui, plus que jamais, s'affirme le devoir d'en faire le lieu sacré du pèlerinage annuel à la gloire des soldats du peuple, des héros morts pour la patrie.








Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt. Détail. On aperçoit la cathédrale de Reims en feu à gauche.





Je n'ignore pas que le vénérable archevêque de Reims s'élève contre tout projet qui consisterait à s'opposer à la restauration de la cathédrale, " Nous réparerons la cathédrale, a-t-il déclaré — cela il le faut — nous avons les moulages de ses statues, les photographies en couleurs de ses verrières Puis le jour viendra où les portes se rouvriront pour l'exercice du culte, car je tiens, avant toute chose, que la cathédrale où fut baptisé le premier roi chrétien, reste la première église de France. " Que Son Éminence me permette de lui faire observer qu'aux yeux de l'humanité toute entière, la basilique de Reims est aujourd'hui même, avec ses glorieuses mutilations, non seulement la première église de France, mais encore la première église de la Chrétienté. N'est-ce pas elle, en effet, que visait le geste incendiaire de l'impérial iconoclaste lorsqu'il s'écriait dans un accès de piétisme hypocrite : « Les églises catholiques du romanisme papal dont on vous impose l'admiration excessive sont parfois des injures au Tout-Puissant. Dieu y est injurieusement oublié au profit de saints imaginaires, véritables idoles substituées à la divinité par la superstition latine. Des maîtres allemands dignes de notre race ne doivent pas décrire de telles églises sans s'élever avec indignation contre les superstitions du romanisme... »

L'Art et les artistes : revue mensuelle d'art ancien et moderne. 1918








Louis Orr Intérieur de la cathédrale de Reims en janvier 1918









Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean










Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.











Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.









Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.












Steinlen " Chanson de Route "









Quand au bout d’huit jours, le repos terminé,
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civelots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête…


Refrain :

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés,
C'est nous les sacrifiés !
Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.




Steinlen " Permissionnaires "





Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe,
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes… (au refrain)
C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là. (au refrain)
Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les troufions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez faire la guerre,
Payez-la de votre peau !



Variante:
Quand on est au créneau
Ce n'est pas un fricot,
D’être à quatre mètre des Pruscos.
En ce moment la pluie fait rage,
Si l’on se montre c’est un carnage.
Tous nos officiers sont dans leurs abris
En train de faire des chichis,
Et ils s’en foutent pas mal si en avant d’eux
Il y a de pauvres malheureux.
Tous ces messieurs-là encaissent le pognon
Et nous pauvres troufions
Nous n’avons que cinq ronds.

Refrain :
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes
C’est pas fini, c’est pour toujours
De cette guerre infâme
C’est à Verdun, au fort de Vaux
Qu’on a risqué sa peau
Nous étions tous condamnés
Nous étions sacrifiés

La Chanson de Craonne




Chapelle Ste Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927. Détail. Cette phrase est extraite d'un poème de Charles Péguy.










Chapelle Ste Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927. Détail.









Chapelle Sainte Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927.












Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt.









Steinlen " Femme et blessé "















Voir ici L’œuvre de Guerre de Steinlen