vendredi 8 février 2013

Jeune page Industriel





Jeune page par Mathurin Moreau, Candélabre, Fonderies du Val d'Osne, 1874, cour du 83 rue Daguerre, XIV ardt.


Alors que nous découvrons la plupart de nos sujets en usant nos semelles dans les rues, c'est grâce au cinéma que nous avons remarqué ce " Jeune Page ", présent comme figurant dans l'excellent film d'Agnès Varda, " Daguerréotypes ". En visionnant attentivement cette œuvre on pouvait déduire l'adresse exacte où trouver cette sculpture de fonte métallique. La matière dans laquelle cette statue semblait faite nous a amené très vite a en découvrir l'auteur, Mathurin Moreau, déjà rencontré dans  " Postérité d'Antinoüs ". Il ne restait plus qu'à aller sur place pour vérifier si le jeune page n'avait pas quitté la cour ! Son service semblait bien être de porter la lumière, puisque il s'agit plutôt du modèle candélabre.
Et donc où l'on se penche sur " l'Art Industriel " et la question principale qu'il soulève : Est-t-il plutôt de l'Art ou plutôt de l'Industrie ?










Jeune page par Mathurin Moreau, Candélabre, Fonderies du Val d'Osne, 1874, cour du 83 rue Daguerre, immeuble construit en 1883, XIV ardt. À gauche la sculpture dans le film " Daguerréotypes " d'Agnès Varda en 1975, à droite état actuel.










JURISPRUDENCE DE LA COUR DE CASSATION.

(Moreau C. Schmoll).

M. Mathurin Moreau, statuaire, a cité devant le tribunal correctionnel de la Seine MM. Schmoll, fabricants de bronzes à Paris, pour avoir usurpé son nom, en l'apposant sur des statuettes dont il n'était pas l'auteur. Il fondait ses poursuites sur la loi du 28 juillet 1824, relative aux altérations et suppositions de noms dans les produits fabriqués, qui, par son article 1, punit des peines de l'art. 423, Code pénal, notamment quiconque appose sur des objets fabriqués le nom d'un fabricant autre que celui qui en est l'auteur. MM. Schmoll ont opposé à ces poursuites un moyen de droit, tiré de ce que la loi du 28 juillet 1824 s'applique aux œuvres industrielles et non pas aux œuvres d'art.
Le tribunal correctionnel de la Seine (8e chambre), a rendu, le 28 janv. 1879, un jugement ainsi conçu : - « Le tribunal ; - Attendu que toute œuvre d'art, susceptible d'être reproduite et exploitée industriellement, est véritablement une propriété industrielle ; que, par suite, les artistes, et particulièrement les sculpteurs, dont les œuvres sont, pour la plupart dans le commerce sous forme de réduction, peuvent invoquer non seulement les droits qui leur appartiennent en leur qualité propre, mais encore les droits qui sont conférés par la loi aux fabricants ; qu'ils ne sauraient se trouver à l'égard de ceux qui, de mauvaise foi, apposent leur nom sur des produits dont ils ne sont pas les auteurs, dans une condition moins bonne que les éditeurs à qui ils cèdent le droit de reproduire leur œuvre ; que l'usurpation du nom d'un sculpteur par un fabricant de bronze a, à la fois, pour effet de nuire à la valeur industrielle de l’œuvre du sculpteur, de porter atteinte à sa réputation et de tromper le public ; qu'elle tombe directement sous le coup de l'application de la loi de 1824 ; - Attendu, en fait qu'il résulte de l'instruction, des débats, des documents du procès, même de l'aveu des prévenus, que depuis moins de trois ans ils ont, conjointement ou séparément, journellement apposé le nom de Moreau sur des statuettes ou autres objets sculptés par d'autres artistes, particulièrement par Hippolyte Moreau et par Bourette; - Attendu qu'en agissant ainsi, les prévenus avaient pour but de réaliser un bénéfice plus considérable sur la vente d’œuvres d'artistes encore peu connus, en faisant faussement croire que ces œuvres étaient de Mathurin Moreau, dont la réputation est établie; - Attendu que cette intention frauduleuse est prouvée par l'imitation évidente de la signature, par un constat d'huissier, et par d'autres pièces du procès, établissant que les employés des prévenus ont habituellement déclaré que toutes les œuvres marquées du nom de Moreau, exposées et mises en vente par les prévenus, étaient de Mathurin Moreau, que même un desdits employés n'a pas craint d'apposer devant le nom de Moreau, le prénom de Mathurin sur une Diane de Bourette ; qu'ainsi les prévenus ont commis le double délit d'usurpation de nom et de mise en vente d'objets marqués d'un nom supposé ; — Condamne Schmoll à 100 fr d'amende, etc. »

Sur l'appel de MM. Schmoll, la chambre des appels correctionnels de la Cour de Paris a, par arrêt du 26 juillet 1879, confirmé avec adoption de motifs le jugement précédent.






Portrait de Mathurin Moreau dans " Les hommes d'aujourd'hui " dessin de Demare.
 Il porte une écharpe tricolore car il a été maire du XIXe arrondissement après le siège de Paris en1870. Le clergé écrasé sous le socle d'une statue ( représentant la loi républicaine ? ) fait allusion à ses opinions socialistes libérales, tournées vers la Libre-pensée.







POURVOI en cassation par MM. Schmoll.

ARRET.

LA COUR ; - Sur le premier moyen du pourvoi ; et d'abord sur la première branche ;...

Sur la seconde branche du même moyen, tirée de la violation de la loi du 28 juillet 1824, en ce que le nom de M. Mathurin Moreau ainsi apposé ne serait pas celui d'un fabricant : - Attendu que Mathurin Moreau est statuaire de profession ; qu'il crée des modèles de statuettes et d'objets d'art destinés à être coulés en bronze et livrés au commerce ; que cette création constitué une fabrication et fait de Mathurin Moreau un fabricant, dans le sens qu'il faut donner à cette expression dans la loi du 28 juillet 1824, d'après l'esprit de cette loi et le but qu'elle s'est proposé ; qu'il suit de là qu'en inscrivant frauduleusement le nom de Mathurin Moreau sur des statuettes et sur des objets d'art qui ne sont pas son œuvre, les prévenus ont apposé sur des objets fabriqués le nom d'un fabricant autre que celui qui en était l'auteur ; - Rejette, etc.
Du 29 novembre 1879. - Chambre criminelle - MM. de Carnières, président ; Thiriot, rapporteur ; Petiton, avocat général ; Lehman et Chamberaud, avocats.
Recueil général des lois et des arrêts : en matière civile, criminelle,commerciale et de droit public... par J.-B. Sirey, Année 1880.








Jeune page par Mathurin Moreau, Candélabre, Fonderies du Val d'Osne, 1874, cour du 83 rue Daguerre, XIV ardt. À gauche état actuel, à droite tel qu'on le découvrait dans le catalogue de la fonderie du Val d'Osne.







À noter que les questions soulevées par ce type d' Art industriel, apparu au XIXe siècle, touchent souvent à la reproduction d’œuvres célèbres et à leur diffusion massive à des prix accessibles. Nous avions déjà découvert ce genre de projet concernant les célébrités picturales, par l'excellent billet de Musard, dans ce blog, exposant le procédé des frères Balze. En revanche les réalisations de Mathurin Moreau sont conçues dès leur création pour " l'utile et l'agréable " et le multiple. Le jeune page est un rappel du style troubadour des années 1820-1830, alors revenu à la mode et goûté du grand public.
A.F.




L’Art et l’Industrie (de l’Union des arts et de l’industrie, de M. Léon de Laborde)


Sur le sujet même du livre, sur l’union des arts et de l’industrie, je ne partage pas l’avis de M. de Laborde, et plus d’une fois déjà j’ai dit ce que j’en pense. L’auteur croit que l’industrie peut être pour l’art un puissant auxiliaire ; il souhaite que l’art soit vulgarisé par l’industrie, il espère que son vœu s’accomplira dans un avenir prochain. Si mon opinion à cet égard n’était pas formée depuis longtemps, je trouverais dans l’introduction historique de M. de Laborde des arguments pour combattre sa croyance. Ce qu’il souhaite, ce qu’il espère, c’est une alliance dont il n’a pas mesuré les dangers. Je comprends tout autrement l’union de l’art et de l’industrie. Que l’art guide et gouverne l’industrie, qu’il intervienne dans l’orfèvrerie, dans l’ébénisterie, à la bonne heure ; que les sculpteurs fournissent aux industriels des modèles d’un style élevé, que ces modèles soient reproduits fidèlement par des ouvriers habiles et dociles, rien de mieux. Ce n’est pas ainsi, il est vrai, que M. de Laborde entend l’union de l’art et de l’industrie. Il veut que l’industrie vulgarise les œuvres de l’art, toutes sans distinction, pourvu qu’elles soient belles. Il ne tient pas compte de la destination d’une statue, d’un groupe ou d’un bas-relief. Dès qu’il aperçoit dans le marbre ou dans le bronze l’expression d’une ingénieuse idée, un ensemble harmonieux de lignes, une figure gracieuse ou énergique, il veut que l’industrie s’empare de ce qu’il admire et le vulgarise. C’est à mon avis le moyen le plus sûr de desservir l’art, et ce n’est pas le meilleur moyen de servir l’industrie. Le plus grand nombre des belles œuvres que nous devons à l’antiquité, à la renaissance, avaient une destination déterminée. Quant à celles qui n’avaient pas de destination prévue, elles n’étaient pas conçues dans des proportions qu’il fût permis de changer. M. de Laborde n’ignore pas ce que je rappelle, mais il l’oublie. Dominé par une pensée que je crois dangereuse, il méconnaît le sens des faits qu’il a recueillis. Ce qui se passe sous nos yeux, ce que nous avons vu à l’exposition universelle de l’industrie en 1855 montre assez clairement ce que signifie le vœu de M. de Laborde. M. Barbedienne ( Ferdinand, fondeur, 1810-1892 Ndr ) vulgarise les œuvres de l’art antique, les œuvres de la renaissance ; il réussit dans cette tâche plus souvent que ses confrères : croit-on que l’art y ait gagné ? Le Moïse de Saint-Pierre-aux-Liens, les figures allégoriques de la chapelle des Médicis sont-ils mieux compris de la foule depuis qu’ils ont été réduits par le procédé Collas et décorent les appartements de la bourgeoisie opulente ? La Vénus de Milo, soumise à la même épreuve, excite-t-elle aujourd’hui une admiration plus vive ? Nous possédons à l’École des Beaux-Arts des moulages fidèles du Moïse et de la Nuit. C’est là qu’il faut les étudier, quand on ne peut visiter ni Rome ni Florence. Si l’on veut savoir ce que vaut la Vénus attribuée à Polyclète, qu’on aille au musée du Louvre. M. de Laborde croit-il que les portes du Baptistère, modelées et fondues par Ghiberti, ces portes que l’auteur de Moïse ne craignait pas d’appeler les portes du paradis, pussent être impunément vulgarisées par l’industrie ? Ghiberti a lui-même fondu son œuvre, et le procédé qu’il a choisi est un procédé dispendieux. Si l’on veut faire de ses compositions les portes d’un buffet, il faut choisir un autre procédé, et la fonte au sable, moins dispendieuse que la fonte à la cire, sera-t-elle sans danger pour l’œuvre du Florentin ? Vulgariser les conceptions les plus élevées de l’art antique et de l’art moderne, est-ce propager le sentiment du beau ?






Enfant à la rame, Mathurin Moreau, borne fontaine, Fonderies du Val d'Osne, cour du 83 rue Daguerre, XIV ardt. À gauche état actuel, à droite tel qu'on le découvrait dans le catalogue de la fonderie du Val d'Osne.
On trouve donc deux modèles de ce sculpteur et de cette fonderie dans cette cour.





Jeune page, Candélabre, et Enfant à la rame, fontaine, par Mathurin Moreau, Fonderies du Val d'Osne, 1874, cour du 83 rue Daguerre, XIV ardt.





Il semble qu’une telle vérité n’ait pas besoin d’être démontrée, et pourtant M. de Laborde, qui a étudié un si grand nombre de monuments, vient d’écrire un millier de pages pour soutenir que l’industrie, en vulgarisant les œuvres de l’art, propage le sentiment du beau. Il y a deux ans, sans prévoir un tel plaidoyer, je montrais tout ce qu’il y avait de dangereux pour le goût public dans la réduction des statues consacrées par l’admiration unanime des connaisseurs. Je prouvais que les procèdes si vantés à l’aide desquels on pratique cette réduction sont soumis à des chances nombreuses d’infidélité. Je pense aujourd’hui ce que je pensais il y a deux ans ; le plaidoyer de M. de Laborde n’a pas ébranlé ma conviction. L’alliance de l’art et de l’industrie, telle que je la comprends, porterait d’autres fruits : l’industrie ne toucherait plus aux figures, aux groupes, aux bas-reliefs conçus et exécutés pour une destination spéciale ; elle ne se permettrait plus d’en changer les proportions. Elle demanderait aux artistes vivants des conseils et des modèles ; mais pour que les artistes doués d’un talent élevé consentissent à fournir des modèles que l’orfèvrerie, l’ébénisterie se chargeraient de reproduire, il faudrait leur offrir autre chose qu’un profit matériel. Tant que les industriels ne consentiront pas à inscrire sur les ouvrages qu’ils fabriquent le nom de celui qui les a conçus, ils ne doivent pas espérer le concours des hommes vraiment habiles, ou si, par hasard, ils l’obtiennent une fois, plus tard ils le solliciteront vainement. Le sculpteur qui a composé un meuble, une pièce d’orfèvrerie, ne se croit pas suffisamment récompensé quand le public ignore que ces œuvres lui appartiennent. Payer le travail, le payer généreusement, ce n’est pas assez. Quand il s’agit de la pensée, le salaire matériel sans cet autre salaire qui s’appelle renommée ne contente pas celui sans qui vous n’auriez pu rien produire d’équivalent ; mais ce que je demande ne s’accorde guère avec les usages de l’industrie, et je crains bien que ma voix ne soit pas écoutée. Si l’auteur était nommé, que deviendrait la célébrité du fabricant ? Et puis, si l’industrie faisait à l’art cette concession imprudente, n’encouragerait-elle pas les prétentions des sculpteurs ? Le prix des beaux modèles, s’élèverait dans une proportion effrayante. L’industrie trouve plus sage de taire le nom de l’auteur pour produire à meilleur marché. Elle ne tient pas à la perfection des modèles, et si elle changeait ses habitudes, elle réduirait ses profits. M. de Laborde ignore-t-il ce qui se passe ? Je ne puis le croire, puisqu’il faisait partie du jury international en 1851, à l’exposition universelle de Londres. Une idée préconçue entraîne souvent loin de la vérité les meilleurs esprits, et l’auteur a subi la loi commune : l’alliance qu’il rêve a jeté la confusion dans ses souvenirs.





Jeune page par Mathurin Moreau, Candélabre, Fonderies du Val d'Osne, 1874, cour du 83 rue Daguerre, XIV ardt.









Tous les industriels, je le sais, ne tiennent pas à taire le nom des sculpteurs dont ils réclament les conseils, et dont le travail est pour eux une source de fortune ; mais les exceptions sont trop peu nombreuses pour infirmer ce que j’ai dit des relations présentes de l’art et de l’industrie. Admettons d’ailleurs que les orfèvres et les ébénistes se décident à ne plus se donner comme les inventeurs de ce qu’ils font faire, comme les auteurs des œuvres qu’ils achètent : la condition de l’art serait-elle meilleure ? Je suis très loin de le penser. Les artistes, n’étant plus frustrés de la part de renommée qu’ils auront méritée en composant pour l’industrie des modèles élégants, d’un goût sévère, d’un style châtié, se trouveront à leur insu détournés des grands travaux. Encouragés tout à la fois par le gain et par les éloges, ils arriveront à oublier tous leurs rêves de gloire. Le bien-être matériel deviendra leur unique préoccupation. Ce n’est pas là sans doute ce que veut M. Léon de Laborde. Il aime l’art d’un amour sincère, mais il se méprend sur la nature des moyens qui peuvent propager le sentiment du beau et améliorer la condition de ceux qui se donnent pour mission de l’exprimer. Il est à souhaiter sans doute que l’argent fondu, ciselé ou repoussé offre au public des formes élégantes, et pour atteindre ce but, il faut recourir à des artistes habiles, à des artistes qui aient étudié les œuvres de l’antiquité, de la renaissance. Ce sera pour l’industrie un avantage évident ; quel profit l’art pourra-t-il tirer de cette alliance ? M. de Laborde en attend les fruits les plus magnifiques. Que la France consente à réaliser tous les plans qu’il propose, une ère nouvelle va s’ouvrir. Il y a dans sa parole un tel accent de sincérité, que plus d’un lecteur se laissera séduire. Quant à ceux qui ont eu l’occasion d’étudier la question et qui en ont profité, je crois pouvoir assurer qu’ils ne partageront pas les espérances de l’auteur. S’agit-il de réformer le goût public ? Ce n’est pas en multipliant par des procédés économiques les plus belles œuvres de la sculpture qu’on accomplira ce dessein, assurément très louable. Pour acquérir de la clairvoyance, de la sagacité, pour estimer les marbres grecs ou italiens, pour les aimer avec discernement, l’important n’est pas d’en voir un grand nombre, mais de voir et de revoir ceux qui ont un sens déterminé, qui marquent dans l’histoire de l’imagination un moment décisif. Or, si l’alliance proposée par M. de Laborde venait à se réaliser, non-seulement le goût public ne serait pas réformé, non-seulement le sentiment du beau ne se propagerait pas, mais la foule, en voyant des copies, toujours plus ou moins infidèles, des œuvres qui l’auraient émue, qui l’auraient instruite, contemplées dans leur pureté, ne recueillerait que des notions confuses ; elle saurait mal, elle saurait à demi ce qu’elle ignore aujourd’hui. Qu’aurait-elle gagné ? Elle ne serait pas assez éclairée pour se prononcer sur le mérite d’une statue ou d’un groupe d’après des raisons tirées des lois de l’art. Au lieu de consulter les impressions qu’elle aurait reçues, elle voudrait établir des comparaisons. Elle perdrait l’habitude de dire ce qu’elle sent pour dire ce qu’elle croirait savoir. Que M. de Laborde interroge les sculpteurs et les peintres, qu’il leur demande quels sont les juges qu’ils redoutent le plus : ils désigneront ceux qui possèdent des notions incomplètes, qui ont ébauché l’éducation de leur intelligence. Je crois donc que le goût public ne gagnerait rien à l’union des arts et de l’industrie telle que la rêve M. de Laborde, et les motifs de ma croyance sont faciles à comprendre.S’agit-il de placer la sculpture dans une condition meilleure ? Les moyens imaginés par l’auteur me semblent plutôt dangereux qu’utiles.





Antiques, Ornements en fonte de fer, Planche 573 du catalogue 2 des Fonderies du Val d'Osne










La sculpture associée à l’industrie n’aura bientôt plus d’autre souci que de plaire au plus grand nombre. Elle dédaignera, comme une récompense illusoire, l’approbation des connaisseurs ; elle voudra faire des figures qui puissent se vendre par milliers. Le choix des lignes, la perfection de la forme seront oubliés. La grande affaire sera de travailler pour la galvanoplastie. Ce n’est pas là ce que veut l’auteur ; mais c’est là ce qui arriverait, si tous ses conseils étaient suivis. Nous sommes déjà sur une pente malheureuse ; l’art indépendant, l’art préoccupé de la beauté, étranger à tout autre souci, n’est pas facile à rencontrer, et l’on parle de vulgariser les œuvres du ciseau pour lui venir en aide ! Quelle singulière illusion ! Les figurines couvrent les cheminées et les guéridons ; les étagères sont envahies par des groupes qu’on peut tenir dans la main. Jusqu’à présent, Dieu merci, tous ces joujoux n’ont pas eu plus d’importance que les poupées de Nuremberg. Que l’industrie s’empare de nos musées, qu’elle fonde en zinc la Vénus de Milo, la Vénus d’Arles, et qu’avec le secours de la pile de Bunsen ( Chimiste allemand, 1811 – 1899, il perfectionne les piles et la préparation des métaux par électrolyse, 1852 Ndr. ) elle les recouvre d’une couche de cuivre, les heureux possesseurs de ces nouvelles merveilles se prendront pour des amateurs éclairés. Avoir chez soi deux morceaux d’une telle valeur, n’est-ce pas une preuve de goût ? Comment oser dire à ceux qui les contemplent chaque jour qu’ils se trompent sur le mérite d’un ouvrage nouveau ? Ce serait évidemment une témérité ridicule, En présence d’une statue achevée la veille, ils n’hésiteront pas à donner leur avis. L’antiquité, mise à leur portée par l’industrie, a transformé leur intelligence. Quelle perspective séduisante pour les sculpteurs de notre temps ! Ils auront pour juges des hommes d’un goût éprouvé. Les débris du Parthénon, vulgarisés par des procédés ingénieux, propageront le sentiment du beau parmi les esprits les plus rebelles. Au lieu de parler du vaudeville de la semaine, on parlera des Panathénées, car les Panathénées n’échapperont pas à la vulgarisation qui les menace. On n’aura plus besoin de se déranger pour savoir ce qu’elles valent. Sans aller au Musée britannique, on sera pleinement édifié à cet égard. On aura chez soi les Panathénées, et à bon marché. Je ne voudrais pas parler légèrement d’une question qui offre un intérêt sérieux, mais je ne puis me dispenser de signaler sous des formes diverses le danger de l’alliance proposée par M. de Laborde.








Antiques, Ornements en fonte de fer, Planche 574 du catalogue 2 des Fonderies du Val d'Osne.
Mention à gauche, sur le bord de la page :
Les modèles dont les dessins ci-contre sont la représentation appartenant à la société anonyme des Hauts Fourneaux et Fonderies du Val d'Osne conformément a la loi l'imitation la contrefaçon et le contre-moulage seront poursuivis.







L’auteur, préparé par des études nombreuses à la tâche qu’il vient d’accomplir, a le droit d’espérer que la critique discutera ce qu’il donne pour la vérité. Railler n’est pas réfuter. Cependant, comme il s’agit de prouver au public que l’union des arts et de l’industrie présente plus de périls que d’avantages, il n’est pas inutile de tempérer l’austérité de la discussion, car le public a besoin de voir et de revoir la même pensée avant de l’accepter. Les œuvres d’art à bon marché, multipliées par des procédés que la science simplifie tous les jours, ne seront jamais pour la bourgeoisie qu’un passe-temps, et rien de plus. Croire qu’elles deviendront un enseignement, qu’elles formeront le goût, est une erreur qu’il faut s’appliquer à combattre. La seule manière de connaître ce qu’ont voulu les grands génies dont s’honorent la peinture et la statuaire, c’est d’étudier leurs œuvres dans la forme qu’ils leur ont donnée. Les figurines de zinc bronzé sont pour les marbres grecs quelque chose d’aussi perfide que les gravures à bon marché qui se publient chaque jour pour les compositions des écoles italiennes. La plupart du temps, ceux qui font ces gravures n’ont jamais vu les modèles qu’ils sont chargés de reproduire. Aussi les curieux assez mal avisés pour consulter ces feuilles de papier qu’on décore du nom d’estampes n’entassent dans leur mémoire que des idées fausses. Pareille chose ne peut manquer d’arriver à ceux qui prendront les figurines du commerce pour t des réductions fidèles. Après les avoir vues, ils seront parfaitement inhabiles à dire ce que valent les originaux. Je ne veux pas proscrire d’une manière absolue l’union des arts et de l’industrie : le bon sens, l’évidence, seraient contre moi ; mais je crois vaines et chimériques les espérances de l’auteur.
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Statues créées par Mathurin Moreau, Catalogue de la Fonderie du Val d'Osne montrant que le jeune page était aussi vendu pour lui même, sans la fonction photophore, 1874.






La recherche de l’utile semble parfois se confondre avec la recherche du beau, car il est utile de produire de belles étoffes, de beaux meubles, puisque les beaux meubles et les belles étoffes peuvent devenir une source de richesse. Qu’on ne se méprenne pas pourtant. En pareil cas, le beau et l’utile ne sont pas sur le pied de l’égalité, l’utile domine le beau. En semant les fleurs sur la soie, en sculptant le chêne ou l’ébène, le fabricant n’oublie jamais le prix de revient ni le prix de vente. Il ne cherche pas le beau dans la plus haute expression, mais une certaine mesure de beauté qui ne coûte pas trop cher, et lui promette ce qu’on appelle un bénéfice raisonnable. Il recommande à ceux qui lui fournissent des modèles de ne pas se laisser emporter trop loin par leur imagination. Il ne s’agit pas pour lui de contenter vingt personnes d’un goût sévère, mais de plaire au plus grand nombre et de tenter les acheteurs par le bon marché. Cette pensée se retrouve dans tous les travaux de l’industrie, et suffit à démontrer que la recherche de l’utile ne peut jamais se confondre avec la recherche du beau. L’art ici vient au secours de l’industrie, l’éclaire de ses conseils, mais n’arrive jamais à la détourner de son but. Ses conseils ne sont suivis qu’à la condition de ne pas entraîner de trop grosses dépenses. S’il en était autrement, les œuvres de l’industrie ne trouveraient pas d’acheteurs, ou n’en trouveraient qu’à grand-peine. Or l’utile, par sa nature même, s’adresse au grand nombre. Une étoffe qui ne peut tenter que vingt familles devient difficilement une source de richesse. On parle de métiers démontés pour satisfaire le caprice d’une femme et ne pas l’exposer à voir une robe pareille à la sienne, mais on en parle comme d’une exception.
GustavePlanche, Revue des Deux Mondes, Deuxième période,tome 10, 1857 (pp. 185-210).




Quant à la sculpture, il est convenu que c'est un art tout païen, ou tout chrétien, qui ne pouvait vivre et s'épanouir qu'à Rome et à  Athènes, sous ce soleil qui souriait au marbre, dans l'ensemble d'un mouvement social qui donnait à la statuaire un sens actuel et vivant ; chez des peuples où un panthéisme sensualiste et imagé cherchait partout des emblèmes à leur riante mythologie. En ce temps-là, l'idée, qui aujourd'hui se met sous presse, se formulait spontanément en marbre. - Des multitudes écloses sur la place publique,  instinctivement éprises du beau et du grand, se groupaient harmonieusement autour des statues de la Patrie. La statue résumait alors toute une civilisation : c'était l'amour, c'était la gloire, c'était la langue, c'était la divinité.

Avec les siècles vint le moyen âge : la statuaire eut encore sa raison d'être alors qu'une foi naïve et puissante tourmentait le bois et la pierre, jusqu'à ce qu'elle en eût dégagé une croix, un Christ ou  une Vierge.

Mais, dans une société comme la nôtre, qui n'a plus ni foi ni soleil, fractionnée, d'ailleurs, en petits individus, en petits calculs et en petits monuments, la sculpture, cet art géant, a perdu sa place tout  comme les mastodontes et les hydres sauriennes reconstruits par Cuvier ont perdu la leur dans l'échelle des êtres qui occupent le globe.

Aujourd'hui, la sculpture ne peut s'élever au-dessus des réductions de Barbedienne, et, quant à l'art, vous savez la réponse du bourgeois à qui on proposait, pour dix mille francs, une copie très estimée de la Vénus de Milo : « Quand je mettrai dix mille francs à  une statue, dit-il, je veux au moins qu'elle ait des bras. »
Jeune page par Mathurin Moreau, Candélabre, Fonderies du Val d'Osne, 1874, cour du 83 rue Daguerre, immeuble construit en 1883, XIV ardt. À gauche la sculpture dans le film " Daguerréotypes " d'Agnès Varda en 1975, à droite état actuel.



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