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vendredi 29 décembre 2017

Vitraux de Guerre 7







La guerre est finie. Une mère avec son grand fils et son enfant en bas âge sont devant la tombe du mari et du père, disparu durant le conflit de 1914-1918. Il faudra faire sans lui. Détail d'un grand vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920.



Dans ce septième chapitre consacré aux vitraux commémoratifs de la terrible guerre 1914-1918, nous découvrons une verrière signée Charles Champigneulle, qui pour une fois n'est pas située dans une église, mais dans une mairie. Aussi dans ce vitrail l'accent n'est-il pas mis sur l’héroïsme du sacrifice des soldats, comparé généralement au sacrifice du Christ dans les réalisations présentes au sein des lieux de culte catholiques, mais sur le retour à la paix du pays, et sur les graves conséquences terrestres de ce conflit. Il semble que cette inspiration différente vienne de l'équipe municipale qui a commandé cette fenêtre dès 1919, imprégnée par la pensée de Jean Jaurès. C'est donc un vitrail commémoratif laïc, presque pacifiste.

Ensuite nous visitons d'autres verrières qui reprennent l'expression du patriotisme et du sacrifice christique des soldats, rencontrées dans des églises parisiennes. Et nous nous souvenons grâce à un extrait du livre de Gabriel Chevallier " La Peur ", que ce sacrifice n'a pas été forcément le fruit de la volonté des français mobilisés dans cette guerre.



dimanche 18 septembre 2016

Vitraux de Guerre 6





Chapelle Saint Yves, le maitre-autel signé Richard Desvallières, les vitraux exécutés par Marguerite Huré, sur les cartons de George Devallières, au 11-13 rue Saint Yves, XIVe ardt. Les croix semblent plantées à la hâte sur une terre labourée par les bombardements et les tranchées. On peut penser que la figuration des barbelés est une rime volontaire avec la couronne d'épine du Christ, les cocardes, elles, étant une sorte de sacré-cœur, représenté sur un vitrail de la chapelle.







Où nous découvrons la Chapelle Saint Yves, décorée de vitraux et d'une grande peinture murale, commémorant la guerre 14-18, œuvres signées par George Desvallières. Cette  chapelle est bâtie au sein d'un groupe d'habitations sociales, créé sous l'impulsion de l'Abbé Keller, ensemble de logements appelé "Cité du Souvenir ", dédié à la mémoire de ce terrible conflit. Pour accompagner les images de la chapelle, deux textes extraits de " La ferveur du souvenir " de Maurice Genevoix, témoignent de l'horreur vécue par les soldats sur le front des Éparges en 1915.

Billet donc sous le signe du souvenir, où, comme déjà observé dans nos chapitres précédents sur le même sujet, le patriotisme fait bon ménage avec le catholicisme, ce que confirment d'autres peintures murales signées Henri Pinta que nous découvrons à la fin de ce billet . 






lundi 13 avril 2015

Vitraux de Guerre 5





Albert Abraham Joseph Mordo, lieutenant au 62e Régiment d'Infanterie, " tué à l'ennemi le 26 septembre 1915 ", vitrail du caveau familial, cimetière du Père-Lachaise, XXe ardt.






Avec ce cinquième billet autour des vitraux commémorant la première guerre mondiale et ses combattants, nous nous éloignons des rapports étroits entretenus entre le catholicisme et le patriotisme, pour évoquer les liens que la publicité d'alors n'a pas hésité à tisser avec la terrible situation des soldats engagés sur le front, à toutes fins de profit.
Puis nous découvrons la singulière histoire de François Waterlot, survivant à son exécution pour l'exemple, à travers le récit qu'il en fait à ses proches.






vendredi 7 novembre 2014

Vitraux de guerre. 4




"La bataille de l'Ourcq". Vitrail de Marguerite Huré, carton de Maurice Denis. 1923. Église Notre-Dame, Le Raincy, Seine-Saint-Denis



Où la lyre de nos poètes
Chante l'indéfectible union
Du Christ et de la baïonette
Et du sabre et du goupillon



vendredi 21 février 2014

Vitraux de guerre. 3





Saint Léon arrêtant Attila. (détail) Vitrail de Lucien Mette, dessin d'Alphonse Herrmann,
1910. Église Saint-Maurice de Bécon. 216, rue Armand Silvestre, Courbevoie, Hauts-de-Seine.
S
i l'association des Huns et de l'invasion allemande et de Guillaume II à Attila fut fréquente durant la 1ère guerre mondiale, ce vitrail de 1910 montre qu'on sut l'évoquer avant le début des hostilités. Il est vrai qu'un discours du Kaiser en 1900 fournissait un prétexte bien commode en attendant les atrocités commises contre les civils en Belgique et dans le Nord de la France au début du conflit. « Sus à l’ennemi, écrasez-le ! Pas de pitié ! Pas de prisonniers ! Celui qui vous tombera sous la main est un homme mort : il y a mille ans, les Huns du roi Attila se sont fait un nom qui retentit formidablement aujourd’hui encore dans les mémoires et les contes ; que le nom des Allemands acquière en Chine la même réputation, pour que jamais plus un Chinois n’ose même regarder un Allemand de travers ». Discours du 27 juillet 1900 dirigé contre les « Boxers ».



Où l'on constate que la science positive peut proférer les plus cocasses énormités d'un ton sentencieux et qui ne souffre pas la réplique, où les dr Edgar Bérillon et Louis Capitan, personnages importants, boursouflés, et donc décorés, mettant leur immense savoir au service de la bêtise, nous apprennent que les Allemands urinent par les pieds et que leur vision géopolitique a pour principal moteur l'alcoolisme.

lundi 16 septembre 2013

Le siège de Paris vu du Chemin de Fer de Petite Ceinture





Décoration au dessus de la porte d'entrée du 117 rue d'Avron, XXe ardt. Elle a certainement été inspirée par la voie ferrée de petite ceinture passant à proximité. XIXe siècle.



Où la rencontre d'une pimpante locomotive XIXe siècle accompagnée d'un visage mystérieux, le tout d'une fraicheur naïve, nous amène à découvrir un usage inédit de la célèbre Petite Ceinture, la promenade du prisonnier.




vendredi 13 juillet 2012

Vitraux de Guerre 2





Vitrail " A la mémoire du Saint Cyrien Aimé Rivier, mort pour la France " par Jean Hébert-Stevens et André Rinuy, détail, un peu avant 1925, église St André, 22 avenue de Verdun, Saint Maurice, Val de Marne.






Où l'on retrouve des vitraux qui témoignent de " la Grande Guerre " de 14-18, nous interrogeant sur les rapports qu'entretiennent le patriotisme et la religion.





vendredi 3 juin 2011

Les Pierres Blanches de Bartholomé. 3 : Oubliées 2






Monuments aux Morts des Écrivains et gens de Lettres, 11 bis rue Ballu, 9e ardt.


Dans ce troisième et dernier billet consacré au sculpteur Albert Bartholomé, nous découvrons quatre de ses réalisations moins connues, deux consacrées au souvenir de la " Grande Guerre", une à un célèbre comédien de la fin du XIXe siècle, monument aujourd'hui détruit.



dimanche 17 avril 2011

Salamandre

Ruine de l'ancien hôtel de ville. Salamandre de François 1er. Square Léopold Achille, IIIe ardt.



Paris est en feu. La Commune fait sa retraite de Moscou. On ne reprend pas Paris, on reprend des incendies. Deux Anglais déjeunent, à côté de moi, dans la grande salle à manger de l'hôtel des Réservoirs, et, de leur conversation, j'ai saisi cette phrase, dite du ton le plus calme.
— Montretout is the best place to see Paris burn. (Montretout est la meilleure place pour voir brûler Paris.)
Pendant que cet Anglais me donnait ce précieux renseignement, un gamin crie sous les fenêtres de l'hôtel : Demandez la dernière édition du Petit Moniteur... L'incendie de Paris... Un sou, le grand incendie de Paris...
Et, à côté de moi, un vieux monsieur décoré se fâche, mais se fâche tout rouge, parce qu'on vient de lui servir un bifteck trop cuit.
— Saignant, dit-il au garçon, je vous l'avais demandé saignant !
Allons donc à Montretout, puisque c'est la meilleure place pour voir brûler Paris. Les Anglais sont gens pratiques et connaissent les bons endroits. Nous allons à Montretout, X*** et moi. Temps admirable... Pas un souffle d'air... Les colonnes de fumée montent toutes droites vers le ciel... Il y a là beaucoup de monde ; on cherche à s'orienter.
— Qu'est-ce qui brûle là ? — C'est le ministère des finances. — Et là, un peu plus à gauche?— C'est le Palais-Royal. — Et par là, plus à droite. — C'est le conseil d'État...
Tout d'un coup, détonation très forte et lourde colonne de fumée. C'était l'explosion de la poudrière du Luxembourg. Nous l'avons su, le soir.
Un Anglais est installé là, à Montretout. Il a trois lorgnettes... trois... une grosse jumelle... une petite... et une longue-vue avec un pied... De temps en temps, il consulte un plan de Paris et il prend des notes sur un petit calepin... Sa figure rayonne autant que peut rayonner la figure d'un Anglais. Il est au bon endroit, le temps est clair, ses lorgnettes excellentes, et Paris brûle ! De temps en temps, il s'assied sur un petit pliant... Il n'a rien oublié... il a son pliant. Rien de plus irritant que la vue de cet Anglais épanoui et souriant... Cela donne le désir de voir un peu brûler Londres. 


Vestige de l'ancien hôtel de ville. Pomone. Square Léopold Achille, IIIe ardt.


28 mai 1871
Par de petits sentiers, ouverts au milieu des barricades qui ne sont pas encore démolies, j'arrive à l'Hôtel de Ville. La ruine est magnifique, splendide, inimaginable : c'est une ruine, une ruine couleur de saphir, de rubis, d'émeraude, une ruine aveuglante par l'agatisation qu'a prise la pierre cuite par le pétrole. Elle ressemble, cette ruine, à la ruine d'un palais magique, illuminé, dans un opéra, de lueurs de feux de Bengale. Avec ses niches vides, ses statuettes fracassées ou tronçonnées, son restant d'horloge, ses découpures de hautes fenêtres et de cheminées restées, je ne sais par quelle puissance d'équilibre, debout dans le vide, avec sa déchiqueture effritée sur le ciel bleu, cette ruine est une merveille de pittoresque à garder, si le pays n'était pas condamné sans appel aux restaurations de M. Viollet-le-Duc. Ironie du hasard ! Dans la dégradation du monument, brille sur une plaque de marbre intacte, dans la nouveauté de sa dorure, la légende menteuse: Liberté, Égalité, Fraternité.



Ruines de l'ancien Hôtel de ville (élément de 1837). Square Paul Langevin, Ve ardt.


Lundi 12 juin 1871 
Burty me montre, ce soir, des fragments ramassés à l'Hôtel de Ville, des tessons, des morceaux de matière calcinés, pareils à des scories de pierres précieuses. De la cloche, de la cloche historique, qui a fondu goutte à goutte, comme une bougie, il y a un bout de métal qui ressemble à ces surfaces de bronze ondulées, avec lesquelles les Japonais représentent des flots. Il me fait voir encore un morceau de vase en grès liquéfié, en me disant qu'il faut 1 500 degrés de chaleur, dans un four à potier, pour obtenir ce résultat.


 Journal des Goncourt. Edmond de Goncourt
 
 L'HOTEL-DE-VILLE
A tout seigneur, tout honneur ! Commençons cette lugubre revue par l’Hôtel-de-Ville, ces Tuileries de la République.
De toutes les ruines de Paris, ce sont, d’ailleurs, les plus complètes et, si je puis m’exprimer ainsi, les plus effroyablement belles. Dans la plupart des autres palais, l'œuvre de la destruction ne s’est pas accomplie jusqu’au bout : il reste tout au moins des murs respectés par le feu, quelque chose comme la carapace du monument, comme son contour et son enveloppe, qui, de loin, peut faire encore une certaine illusion. Ici, rien de pareil. Il semble que la masse noircie, calcinée, tourmentée, déchiquetée jusqu’en ses moindres recoins par les caprices formidables d’une flamme infernale, qu’alimentaient des fleuves de pétrole, ne se tient plus debout que par un miracle, et que ce grand spectre va s’évanouir au premier souffle du vent.
Nulle part la rage des incendiaires n’a laissé des témoignages plus saisissants. On dirait qu’ils ont communiqué à l’incendie leur fureur sauvage, dont la trace matérielle reste visible encore dans les convulsions de la pierre. On surprend, pour ainsi dire, sur le cadavre de l’Hôtel-de-Ville, les mouvements désespérés de l’agonie, et il est telle partie de sa façade qui s’est tordue et recroquevillée sous l’action du brasier comme une feuille de parchemin. L’horreur y atteint au sublime. Si les ruines ont une âme, celle des fous féroces qui, pendant plus de deux mois, souillèrent de leur présence et déshonorèrent de leurs décrets stupides ou infâmes le monument de Dominique de Cortone, habite encore ces lieux et place sur ces décombres.
Devant ce spectacle, dont la physionomie pittoresque atteint à l’accent dramatique, on se surrend dans une admiration dont on rougit comme d’un crime. Partout ailleurs, à Baalbek, à Palmyre, à Luxor, à Karnak, on admirerait sans remords et sans arrière-pensée. Il y a ici des squelettes de pavillons, des fantômes de cheminées monumentales qui se dressent sur une mer de débris, comme le géant Adamastor au milieu des flots, des fenêtres qui ressemblent à des brèches faites à coups d’obus, des portes béantes qui ouvrent sur l’abime, des galeries qui aboutissent brusquement au vide, des campaniles qui émergent du gouffre, des arcades dessinant sur le ciel bleu leur silhouette branlante et noircie, des niches qui se dressent isolées comme les créneaux démolis d’une citadelle féodale, bref un ensemble fantastique et fier à la fois, qui a l’air d’une ébauche sauvage tracée par quelque grand artiste dans un moment de fièvre, et qui inspirerait admirablement le burin d’un Piranèse ou le pinceau d’un John Martin. Mais il faut se hâter, si l’on veut jouir de ce coup d’oeil dans toute sa magnificence terrible. Le temps a déjà adouci ces teintes heurtées, estompé ces tons violents, et jeté sur ces lignes tumultueuses une harmonie plus calme. Les travaux de déblaiement ont modifié aussi la physionomie première. Sous peu de temps peut-être, il n’en restera plus que le souvenir.
On se propose, dit-on, de rebâtir très-prochainement l’Hôtel-de Ville. Ne vaudrait-il pas mieux entourer ces ruines d’une grille et les conserver au centre de Paris comme un témoignage persistant des crimes et des folies de la Révolution? l faut que Paris n’oublie pas, et il oubliera bien vite, si on ne laisse sous ses yeux aucune trace de ce qu’il a souffert. Il y aurait là encore un autre avantage : ce serait de rompre, ou tout au moins de dérouter la tradition révolutionnaire, en lui enlevant son centre et son rendez-vous. S’emparer de l’Hôtel-de-Ville, c’est le mot d’ordre, l’effort principal et le but suprême de tous les coups de main que tentent périodiquement à Paris les soldats du désordre, et qui réussissent trop souvent. La victoire est considérée comme acquise, dès qu’on s’est emparé du monument qui fut le siège de la Commune insurrectionnelle de 92, et qui est devenu, depuis, celui de tous les gouvernements provisoires et de toutes les Républiques plus ou moins démocratiques et sociales. Il faudrait que le peuple en armes apprit un autre chemin, et ceux qui savent la puissance de l’habitude et de la routine sur les masses ne doutent pas du désarroi que ce simple changement de local jetterait dans les insurrections. Que les émeutiers de demain aillent s’emparer du Luxembourg, où l’on a transféré les services municipaux, croyez-vous que ce soit la même chose et que cela produise le même effet sur les imagination que cette classique prise de l’Hôtel-de-Ville, qui renouvelle à chaque génération d’insurgés l’orgueil et la joie de la prise de la Bastille?
Nous ne mentionnerons que pour mémoire les riches tentures, tapisseries et rideaux, les meubles précieux, les marbres, les glaces, les vases de Sèvres, les lustres de cristal, l’orfèvrerie de table, toutes ces magnificences qui avaient été réunies là comme dans un musée de l’industrie contemporaine. A lui seul, le surtout d’argent et d’or, sorti de la fabrique Christofle et fondu par le célèbre orfèvre sur les dessins de M. Baltard et d’autres artistes distingués, est une perte considérable ; non, certes, que tout fût parfait comme art dans ce service, mais parce qu’il caractérisait bien le goût magnifique et fastueux qu’on a vu régner à l’Hôtel-de-Ville pendant les vingt dernières années.
L’escalier en fer à cheval de la cour louis XIV s’est enseveli dans les ruines. Que reste-t-il de la grande salle de bal, dite Galerie des Fêtes? Des pans de murs corrodés par le pétrole, des débris de riches colonnades, des monceaux de fer tordu et des vestiges de ces candélabres dont chacun, aux jours de réjouissances, faisait étinceler cent bougies.
Par un bonheur presque merveilleux, on a retiré des décombres, sans qu’elles eussent subi l’atteinte de la flamme, les deux statues de bronze de Louis XIV et de François Ier, qui ornaient, près de la cour d’honneur, les galeries du rez-de-chaussée. Singulier contraste, dont pourrait s’emparer un faiseur d’antithèses, que ces rois, protecteurs de l’art, reparaissant comme des juges implacables au milieu des débris amoncelés par le plus hideux des vandalismes!


 

Louis XIV, bronze de Coysevox érigé à l'Hôtel de ville le 14 juillet 1689. Musée Carnavalet.
 

La seule de toutes les salles de l’Hôtel-de-Ville qui ait été à peu près épargnée, c’est la salle Saint-Jean, où, dès le 12 septembre 1871, autour de la grande roue des tirages, endommagée par le feu, mais soigneusement réparée, on a pu réunir, comme à l’ordinaire, les souscripteurs à l’emprunt municipal de 1869.

Les pertes de la peinture sont immenses : le feu a dévoré l’Apothéose de Napoléon, cet admirable plafond d’Ingres. Citons les autres plafonds qui ont péri en même temps que ce chef-d'œuvre : le Zodiaque, de M. Schopin, dans le salon des Arcades ; Paris récompensant les Beaux-Arts, de M. Picot, dans le même salon ; le Repos après l’anarchie, de M. Riesener, dans l’une des salles dites des Prévôts ; les Communes remerciant Louis le Gros, de M. Muller, dans la salle des Cariatides ; la Terre éplorée obtenant le retour de la Paix, et tout le vaste ensemble des peintures d’Eugène Delacroix, dans le salon de la Paix ; enfin, dans la galerie des Fêtes, l’Histoire de l’Humanité, de M. Henri Lehmann, suite de vastes compositions, qui n’occupaient pas moins de cent quarante mètres, et comprenaient cent quatre-vingt figures. Nous avons à regretter encore, par mi les pertes principales, les peintures de la salle à manger, par M. Jadin ; le portrait de Napoléon 1er, par Gérard, des œuvres de Léon Cogniet, de Landelle, de Benonville, de Cabanel et de bien d’autres encore.
L’incendie ne s’est pas borné à détruire dans l’Hôtel-de-Ville les richesses de l’art, il a anéanti aussi celles de la science et de l’histoire. Les archives du palais municipal et sa bibliothèque, composée de cent cinquante mille volumes, ont été réduites en cendres, sans qu’on en ait pu sauver aucun vestige. Cette précieuse collection était l’oeuvre de soixante années de recherches et d’acquisitions successives. Les différents administrateurs qui s’étaient succédés à la tête de l’édilité parisienne avaient tous consacré leurs efforts à faire de cette bibliothèque l’ensemble le plus complet de documents relatifs à notre histoire municipale. On trouvait là, outre des livres sur presque toutes les matières, une série d’ouvrages spéciaux sur les antiquités de la ville de Paris et à l’histoire des villes de France ; de rares et précieuses collections de journaux, des livres d’économie politique et d’administration. On y comptait aussi cinq cents manuscrits, parmi lesquels nous citerons la collections des recherches de Beffara sur l’Opéra et le Missel de Juvénal des Ursins. En outre, on y avait déposé, pendant le siège, trois manuscrits importants de la Bibliothèque nationale, relatifs à l’histoire de Paris ; ils ont péri également, comme les matériaux amassés pour la grande publication historique et archéologique, entreprise sur l’ordre de M. Haussmann, quatre ou cinq ans avant sa chute.


 

Incendie du 24 mai 1871. Lithographie de Sabatier
 
Tout ces trésors ne sont plus maintenant qu’un souvenir. Vainement on relèverait l’Hôtel-de-Ville de ses ruines, on ne saurait faire sortir de la cendre, en même temps que ses pierres, les titres disparus de son histoire et les chefs-d’oeuvre de l’art qui se sont engloutis dans son désastre.
Nous le disions en commençant, peut-être serait-il bon qu’on laissât l’Hôtel-de-Ville dans l’état où l’ont mis les barbares de la Commune : il y aurait là un grand enseignement qui ne serait pas sans profit pour nos destinées sociales. Déjà nous nous figurons le spectacle saisissant de ces murailles envahies par les plantes grimpantes, de ces murs à demi écroulés où les feuillages viendraient s’enrouler aux arabesques de la pierre. Les images à demi brisées des Parisiens illustres, au fond de leurs niches revêtues de mousse, sembleraient gémir sur les malheurs de la cité.



Ruines de l'ancien Hôtel de ville, élément de 1837. Square Paul Langevin, Ve ardt.


Et si, devant ces ruines faites par la barbarie des hommes, plus cruelle que l’injure du temps, un artiste inspiré taillait en marbre ou coulait en bronze, pareille à l’image d’un prophète qui pleure sur les lieux dont il a prédit la désolation, la statue de Lamartine, repoussant le drapeau rouge d’un geste noble et dédaigneux, là même où il opposa si souvent sa poitrine, comme une infranchissable barrière, aux précurseurs des incendiaires de l’Hôtel-de-Ville ; si l’on gravait sur le piédestal les mots sublimes avec lesquels il fit retomber dans la boue cette bannière qui porte les couleurs du sang et de l’incendie, la leçon qui se dégage de ces débris éclaterait alors à tous les yeux et à tous les esprits avec une irrésistible éloquence. Puisque l’infâme drapeau était au forfait, il serait juste qu’éternellement il demeurât à la honte.

Paris et ses ruines en mai 1871, précédé d'un coup d'œil sur Paris, de 1860 à 1870 et d'une introduction historique : monuments, vues, scènes historiques, descriptions, histoire... Victor Fournel. ; dessins et lithographies par MM. Sabatier, Philippe Benoist, Jules David, Eugène Ciceri... [et al.] .  2e éd. Charpentier, Paris, 1873


 

Les ruines en 1871

UNE VISITE AUX RUINES

Arrivons donc à la place de l'Hôtel-de-Ville, où la dévastation se déroule dans toute sa grandiose horreur. L'âme reste douloureusement accablée devant cette jeune ruine faite de main d'homme.
La frénésie d'abominables sectaires a détruit en un jour ce qui devait durer des siècles.
Le feu n'a rien épargné. Il s'est promené partout en vainqueur, dévorant, calcinant ce qu'il laissait debout, et, guidé dans son aveugle fureur par une infernale volonté. Des démons l'œuvre n'auraient pas mieux fait. Du côté de la place de Grève, l'élégante façade que dominait naguère le svelte campanile caractéristique des hôtels de ville se développait lamentablement démantelée, lézardée, trouée de jour, découpant sur le ciel les angles de ses brèches, colorée de tons étranges par la palette ardente de l'incendie. Sur la façade, les statues des savants, des artistes, des magistrats, des édiles, des personnages célèbres, l'honneur et l'ornement de la Cité, se tordaient avec des poses convulsives comme, sur le quemadero d'une vieille ville espagnole, les victimes d'un immense auto-da-fé. Brûler le génie, brûler la gloire, brûler la vertu, brûler l'honneur, en effigie du moins, quelle joie satanique, quelle jouissance atroce pour ces âmes perverses ! Heureusement on ne peut mettre le feu à l'histoire avec un jet de pétrole. Le Présent, dans ses fureurs, ne peut supprimer le Passé irrévocable. C'était pitié de voir ces pauvres grands hommes manchots, boiteux, décapités, coupés en deux, ces glorieux mutilés, zébrés de noir par les brûlures, égratignés de blanc par les projectiles, selon les hasards de l'incendie ou de la bataille. Dans le tympan de la porte du campanile on distinguait la silhouette du bas-relief arraché représentant un Henri IV équestre ; on eût dit une ombre portée, fixée au mur par un procédé inconnu, après le passage du cavalier. Seulement cette ombre était blanche.


 

Le Henri IV qui ornait la façade de l'ancien Hôtel de Ville. Bronze de Lemaire, 1838. Musée Carnavalet.
  Désormais, les bons habitants de Paris ne régleront plus leur montre sur ce cadran rival du cadran de la Bourse, qui, la nuit, rayonnait lumineux au front sombre de l'édifice ; l'horloge s'est abîmée dans l'écroulement intérieur du beffroi.
La cour où l'on pénètre en dépassant cette porte ressemble la cheminée d'un volcan. C'est là, en effet, qu'était situé le cratère principal : dix tonneaux de poudre avaient été descendus dans les caves aux voûtes épaisses. L'éruption fut si violente que toutes les saillies des parois intérieures furent rasées, et que le Louis XIV de bronze qui fait pendant au François ler, sur la plate-forme de cet escalier par où montèrent et descendirent les invités de tant de fêtes splendides, se détacha de son piédestal et roula au milieu de la fournaise, bientôt étouffée sous l'énormité des éboulements.
Plus d'acanthes aux chapiteaux, plus de cannelures aux colonnes, plus de modillons aux corniches, plus de frontons aux fenêtres, il semble que toutes les chairs de l'édifice aient été consumées et qu'il n'en reste plus que l'ossature.
Sous la conduite d'un guide, nous nous engageâmes dans un dédale de couloirs et de passages à demi déblayés, où seul nous n'eussions pas trouvé notre chemin, quoique nous soyons souvent allé à l'Hôtel de Ville, tant la figure des lieux est changée. Nous passâmes d'abord par les cuisines, les offices et ces salles basses dallées de pierre où l'incendie avait trouvé moins d'aliments qu'ailleurs, pour arriver à l'escalier menant aux appartements de réception. Quel spectacle lamentable que celui de cette destruction stupide ! Des salons splendides il ne survivait que des murailles fendillées, cuites comme au four, conservant à peine les lignes des distributions primitives. Les dorures avaient disparu à chaque instant, les stucs des parois se détachaient par larges croûtes et s'écrasaient sur les parquets dont le bois avait brûlé. Le marbre des colonnes converti en chaux était devenu spongieux ou friable. Nul vestige de l'ancienne magnificence. La galerie des fêtes affreusement saccagée ne gardait des peintures de Henri Lehmann que de vagues traces dans les arcatures et les pénétrations latérales. Tous les grands panneaux de la voûte n'existaient plus. Cet immense travail presque improvisé qui faisait tant d'honneur à l'artiste, s'est effondré avec la voûte elle-même. Dans la salle des cariatides voisine de la galerie des fêtes, on distingue encore à peu près, à travers la suie, les ampoules et les craquelures, les compositions de Cabanel représentant les Douze mois. On en retrouve sous le voile de fumée les principales lignes, mais les couleurs carbonisées n'ont plus leur valeur. De tous les mois de l'année, Janvier est celui qui a fait la plus belle résistance il est resté presque intact. Un poëte du seizième siècle n'eût pas manqué d'équivoquer et de faire des antithèses sur ces glaçons et sur ces flammes, sur ce combat de Vulcain contre l'Hiver, combat où le dieu des frimas avait eu l'avantage. Ces peintures charmantes pouvaient se compter parmi les plus gracieuses du maître.


 

La grande salle des fêtes. Lithographie de Sabatier
 
En parcourant ces salles dévastées, nous sentions craquer sous nos pas des fragments de porcelaine colorés d'un bleu vif ; c'étaient les débris du service de gala. Nous rencontrions aussi des scories bizarres, d'apparence vitreuse, figées dans des formes imprévues, provenant des cristaux fondus et réduits en poudre par l'intensité de la chaleur. Les fermes de fer des plafonds s'étaient tordues comme des branches de bois vert dans l'infernal brasier et pendaient à l'intérieur des chambres démantelées ; on eût dit les cordages rompus d'un vaisseau dont la poudrière aurait sauté.
Après bien des détours, nous arrivâmes en gravissant un escalier dont les marches avaient été provisoirement remplacées avec des planches à une porte ouvrant sur un gouffre fait par la profondeur de trois étages dont les plafonds s'étaient effondrés sous la violence du feu et formaient au rez-de-chaussée un chaos de décombres.
Sur la paroi de l'immense muraille s'élevant d'un seul jet des fondations au comble mis à découvert, se dessinait la cheminée monumentale surmontée du portrait de Napoléon 1er, par Gérard, dont le cadre seul a résisté aux flammes et où s'enchâssait le médaillon en cristal de roche, représentant Napoléon III, chef-d'oeuvre de Froment-Meurice. Au plafond de cette salle, tombé dans ce gouffre au milieu d'un lac flambant de pétrole, rayonnait l'apothéose du premier empereur, d'Ingres, une merveilleuse peinture, ou plutôt un gigantesque camée, supérieur en style, en perfection, en beauté à l'agate de la Sainte-Chapelle, ayant pour sujet Auguste reçu parmi les dieux. Désastre irréparable ! Un chef d'oeuvre qui mettait l'art moderne en état de lutter contre l'art antique, et qui prouvait que, depuis Phidias et Apelles, le génie humain n'avait pas dégénéré, perdu à jamais, réduit en cendres, disparu sans retour! Ils doivent être contents, les barbares féroces et stupides qui envoyaient Homère aux Quinze-Vingts et rêvaient la destruction de Raphaël ; les iconoclastes furieux, les ennemis acharnés du Beau, --cette aristocratie suprême! les calibans monstrueux, fils du démon et de la sorcière Scyorax, toujours prêts à lécher les pieds de Trinculo pour un litre de bleu, êtres difformes pétris de boue et de sang, natures diaboliquement perverses, faisant le mal pour le mal, étonnant par leurs crimes imbéciles la scélératesse elle-même, qui ne comprend plus, et ne retirant de leurs forfaits d'autre profit que l'exécration du monde civilisé ! --Il leur manquera même la triste célébrité d'Érostrate, qui brûla pour s'immortaliser le temple de Diane à Éphèse, car la mémoire humaine se refusera à garder leurs noms maudits.


Tête de Méduse. Bronze de Perlan, 1653. Vantail de l'ancien Hôtel de ville. Musée Carnavalet
 
Dans l'autre pavillon, même, dévastation hideuse. Les peintures d'Eugène Delacroix au salon de la Paix, si fécondes d'invention, si magnifiques de couleur, ne sont plus qu'un souvenir ; on cherche en vain au tympan des arcades ces Douze travaux d'Hercule, à la fois si antiques et si modernes, où la mythologie prenait sous le pinceau fougueux de l'artiste une telle intensité de vie romantique. La Commune a fait au demi-dieu un bûcher plus grand et plus flamboyant que celui de l'Œta d'où il a pu de nouveau s'élancer vers l'Olympe. Le héros qui tua le lion de Némée, le sanglier d'Érymanthe, l'hydre de Lerne, les oiseaux du lac Stymphale, dompta le taureau de Crète et les chevaux de fers, délivra Iiésione de l'orque marine, eût peut-être hésité devant les monstres de la Commune, si Eurysthée lui eût commandé de les combattre.
La salle du Zodiaque, renfermant les peintures de L. Cogniet, est entièrement saccagée, de même que la salle de François 1er avec sa belle cheminée ornée de sculptures de Jean Goujon. Sur la frise de la salle à manger, on aperçoit encore quelques vestiges des petits génies jouant avec ces attributs de chasse et de pêche, de Jadin. Le long d'un couloir, les tableaux d'Hubert Robert, un peu abrités de la flamme, n'ont fait que roussir ; mais les sites des environs de Paris, dus aux plus célèbres paysagistes de ce temps-ci sont brûlés comme si on les eût jetés dans le cratère de l'Etna. Il faudrait un catalogue pour énumérer toutes les pertes d'objet d'art causées par l'incendie.


 

Vestige de l'ancien Hôtel-de-Ville. Salamandre. Square Léopold Achille. IIIe ardt.
 

Pendant que nous parcourions le gigantesque décombre, les nuages s'étaient formés d'un noir d'enfer ou d'un gris sulfureux, gros d'électricité et de tempête. Ils passaient au-dessus de l'édifice sans toit, comme d'immenses oiseaux de nuit fuyant devant la rafale. La pluie tombait fouettée par le vent dans les salles hypéthres illuminées subitement d'éclairs blafards. Le tonnerre retentissait avec un fracas sinistre répercuté par les profondeurs vides du monument ruiné, et pour regagner la porte d'entrée, nous fûmes obligé de contourner et parfois de traverser des flaques d'eau, de petits lacs amassés au fond des couloirs et des cours. La tempête sur cette ruine, c'était une harmonie superbe !
 

Tableaux de siège : Paris, 1870-1871 de Théophile Gautier, Charpentier, Paris, 1871

 

Lucarne du grand pavillon méridional de l'Hôtel de ville au 16e siècle. Renommées et têtes de Méduse. Jardins du Trocadero, XVIe ardt.
Lucarne de l'Hôtel-de-Ville actuel. Renommées et têtes de Méduse par Louis Meunier (env. 1880)


Salamandre (env. 1880). Voûte de la porte centrale de l'Hôtel de ville, IVe ardt.

Livre du centenaire de la reconstruction de l'Hôtel de Ville : 1882-1982. Ville de Paris, Bibliothèque administrative. Paris, 1982

La porte de l'ancien Hôtel-de-Ville de Paris : découverte et identification d'un vantail orné de bronzes de Perlan. Alexandre Gady. Revue de l'art, 1999

samedi 12 février 2011

Vitraux de Guerre




Église Sainte Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A eux l'immortalité"







Vous ne tarderez pas à comprendre que ces petites choses matérielles sales et basses ont beaucoup plus d'importance pour vous que tout l'esprit supérieur du combat. Brusquement au milieu d'une bataille qui semblait se dérouler pour des besoins spirituels légitimes, vous sentez qu'en réalité on vous a illégalement imposé un simple débat entre vous-même et la douleur, vous-même et la nécessité de vivre, vous-même et le désir de vivre, que tout est là ; que si, simplement vous mourez, il n'y a plus ni bataille, ni patrie, ni droit, ni raison, ni victoire, ni défaite et qu'ainsi on vous fait tout simplement vous efforcer douloureusement vers le néant. Il n'y a pas d'épopée si glorieuse soit-elle qui puisse faire passer le respect de sa gloire avant les nécessités d'un tube digestif. Celui qui a construit l'épopée avec la souffrance de son corps sait que dans ces moments dits de gloire, en vérité, la bassesse occupe le ciel.
Sous le fer de Verdun les soldats tiennent. Pour un endroit que je connais nous tenons parce que les gendarmes nous empêchent de partir. On en a placé des postes jusqu'en pleine bataille, dans les tranchées de soutien, au-dessus du tunnel de Tavannes. Si on veut sortir de là il faut un ticket de sortie. Idiot mais exact ; non pas idiot, terrible. Au début de la bataille, quand quelques corvées de soupe réussissent encore à passer entre le barrage d'artillerie, arrivées là, elles doivent se fouiller les cartouchières et montrer aux gendarmes le ticket signé du capitaine. L'héroïsme du communiqué officiel, il faut ici qu'on le contrôle soigneusement. Nous pouvons bien dire que si nous restons sur ce champ de bataille, c'est qu'on nous empêche soigneusement de nous en échapper. Enfin, nous y sommes, nous y restons ; alors nous nous battons ? Nous donnons l'impression de farouches attaquants ; en réalité nous fuyons de tous les côtés. Nous sommes entre la batterie de l'hôpital, petit fortin, et le fort de Vaux, qu'il nous faut reconquérir. Cela dure depuis dix jours. Tous les jours, à la batterie de l'hôpital, entre deux rangées de sacs à terre, on exécute sans jugement au revolver ceux qu'on appelle les déserteurs sur place. On ne peut pas sortir du champ de bataille, alors maintenant on s'y cache. On creuse un trou, on s'enterre, on reste là. Si on vous trouve on vous traîne à la batterie et, entre deux rangées de sacs à terre, on vous fait sauter la cervelle. Bientôt il va falloir faire accompagner chaque homme par un gendarme. Le général dit « ils tiennent ». A Paris est un historien qui s'apprête à conjuguer à tous les temps et à toutes les personnes (compris la sienne) le verbe « tenir à Verdun ». Ils tiennent, mais, moi général, je ne me hasarderais pas à supprimer les gendarmes ni à conseiller l'indulgence à ce colonel du 52ème d'infanterie qui est à la batterie de l'hôpital. Cela dure depuis quinze jours.






Steinlen, " Transport des blessés "





Depuis huit jours les corvées de soupe ne reviennent plus. Elles partent le soir à la nuit noire et c'est fini, elles se fondent comme du sucre dans du café. Pas un homme n'est retourné. Ils ont tous été tués, absolument tous, chaque fois, tous les jours sans aucune exception. On n'y va plus. On a faim. On a soif. On voit là-bas un mort couché par terre, pourri et plein de mouches mais encore ceinturé de bidons et des boules de pain passées dans un fil de fer. On attend. que le bombardement se calme. On rampe jusqu'à lui. On détache de son corps les boules de pain. On prend les bidons pleins. D'autres bidons ont été troués par les balles. Le pain est mou. Il faut seulement couper le morceau qui touchait le corps. Voilà ce qu'on fait tout le jour. Cela dure depuis vingt-cinq jours. Depuis longtemps il n'y a plus de ces cadavres garde-manger. On mange n'importe quoi. Je mâche une courroie de bidon. Vers le soir, un copain est arrivé avec un rat. Une fois écorché, la chair est blanche comme du papier. Mais, avec mon morceau à la main j'attends malgré tout la nuit noire avant de manger. On a une occasion pour demain : une mitrailleuse qui arrivait tout à l'heure en renfort a été écrabouillée avec ses quatre servants à vingt mètres en arrière de nous. Tout à l'heure on ira chercher les musettes de ces quatre hommes. Ils arrivaient de la batterie. Ils doivent avoir emporté à manger pour eux. Mais il ne faudrait pas que ceux qui sont à notre droite n'y aillent avant nous. Ils doivent guetter aussi de dedans leur trou. Nous guettons. L'important c'est que les quatre soient morts. Ils le sont. Tant mieux. Cela dure depuis trente jours.









Steinlen " Les échappés de l'enfer "





C'est la grande bataille de Verdun. Le monde entier a les yeux fixés sur nous. Nous avons de terribles soucis. Vaincre? résister? tenir? faire notre devoir? Non. Faire nos besoins. Dehors, c'est un déluge de fer. C'est très simple : il tombe un obus de chaque calibre par minute et par mètre carré. Nous sommes neuf survivants dans un trou. Ce n'est pas un abri, mais les quarante centimètres de terre et de rondins sur notre tête sont devant nos yeux une sorte de visière contre l'horreur. Plus rien au monde ne nous fera sortir de là. Mais ce que nous avons mangé, ce que nous mangeons se réveille plusieurs fois par jour dans notre ventre. Il faut que nous fassions nos besoins. Le premier de nous que ça a pris est sorti ; depuis deux jours il est là, à trois mètres devant nous, mort déculotté. Nous faisons dans du papier et nous le jetons là devant. Nous avons fait dans de vieilles lettres que nous gardions. Nous sommes neuf dans un espace où normalement on pourrait tenir à peine trois serrés. Nous sommes un peu plus serrés. Nos jambes et nos bras sont emmêlés. Quand on veut seulement plier son genou, nous sommes tous obligés de faire les gestes qui le lui permettront. La terre de notre abri tremble autour de nous sans cesse. Sans cesse les graviers, la poussière et les éclats soufflent dans ce côté qui est ouvert vers le dehors. Celui qui est près de cette sorte de porte a le visage et les mains écorchés de mille petites égratignures. Nous n'entendons plus à la longue les éclatements des obus ; nous n'entendons que le coup de masse d'arrivée. C'est un martèlement ininterrompu. Il y a cinq jours que nous sommes là-dedans sans bouger. Nous n'avons plus de papier ni les uns ni les autres. Nous faisons dans nos musettes et nous les jetons dehors. Il faut démêler ses bras des autres bras, et se déculotter, et faire dans une musette qui est appuyée sur le ventre d'un copain. Quand on a fini on passe la saleté à celui de devant, qui la passe à l'autre qui la jette dehors. Septième jour. La bataille de Verdun continue. De plus en plus héros. Nous ne sortons toujours pas de notre trou. Nous ne sommes plus que huit. Celui qui était devant la porte a été tué par un gros éclat qui est arrivé en plein dedans, lui a coupé la gorge et l'a saigné. Nous avons essayé de boucher la porte avec son corps. Nous avons bien fait. Une sorte de tir rasant qui s'est spécialisé depuis quelques heures sur ce morceau de secteur fait pleuvoir sur nous des éclats de recul. Nous les entendons frapper dans le corps qui bouche la porte. Malgré qu’il ait été saigné comme un porc avec la carotide ouverte, il saigne encore-à chacune des ces blessures qu’il reçoit après sa mort. J'ai oublié de dire que depuis plus de dix jours aucun de nous n'a de fusil, ni de cartouches, ni de couteau, ni de baïonnette. Mais nous avons de plus en plus ce terrible besoin qui ne cesse pas, qui nous déchire. Surtout depuis que nous avons essayé d’avaler de petites boulettes de terre pour calmer la faim, et aussi parce que cette nuit il a plu et, et comme nous n'avions pas bu depuis quatre jours, nous avons léché l'eau de la pluie qui ruisselait à travers les rondins et aussi celle qui venait de dehors et qui coulait chez nous par-dessous le cadavre qui bouche la porte. Nous faisons dans notre main. C’est une dysenterie qui coule entre nos doigts. On ne peut même pas arriver à jeter ça dehors. Ceux qui sont au fond essuient leurs mains dans la terre à côté d'eux. Les trois qui sont près de la porte s'essuient dans les vêtements du mort. C'est de cette façon que nous nous apercevons que nous faisons du sang. Du sang épais mais absolument vermeil. Beau. Celui-là a cru que c'était le mort sur lequel il s'essuyait qui saignait. Mais la beauté du sang l'a fait réfléchir.







Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIè ardt. Détail




Il y a maintenant quatre jours que ce cadavre bouche la porte et nous sommes le 9 août, et nous voyons bien qu'il se pourrit. Celui-là avait fait dans sa main droite ; il a passé sa main gauche à son derrière ; il l'a tirée pleine de ce sang frais. Dans le courant de ce jour-là nous nous apercevons tous à tour de rôle que nous faisons du sang. Alors, nous faisons carrément sur place, là, sous nous. J'ai dit que nous n'avons plus d'armes depuis longtemps ; mais, nous avons tous notre quart passé dans une courroie de notre équipement car nous sommes à tous moments dévorés par une soif de feu,et de temps en temps nous buvons notre urine. C'est l'admirable bataille de Verdun.







Steinlen " Les trois compagnons "




Deux ans plus tard, au Chemin des Dames, nous nous révolterons (à ce moment-là je survivais seul de ces huit derniers) pour de semblables ignominies. Pas du tout pour de grands motifs, pas du tout contre la guerre, pas du tout pour donner la paix à la terre, pas du tout pour de grands mots d'ordre, simplement parce que nous en avons assez de faire dans notre main et de boire notre urine. Simplement parce qu'au fond de l'armée, l'individu a touché l'immonde.

JEAN GIONO-Extrait de « Recherche de la pureté »








Église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux.








Église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux. Détail.








Aux Mères Douloureuses

Rien n'est plus merveilleux que la beauté des morts.
Si l'on vous dit jamais que la balle, en frappant,
Que l'obus, en fauchant, avaient meurtri leurs corps,
Assez pour qu'on n'y vît que la terreur du sang,

N'en croyez rien ! Ce n'est pas vrai. Graves, superbes,
Sculptés par le génie insensé de la mort,
Tous ces soldats raidis se sont couchés dans l'herbe,
Comme des rois, vêtus de fer, de pourpre et d'or.

On vous dira : « Hachés, mutilés, c'est à peine
» Si l'on voyait, de la couverture de laine,
» Emerger le point noir de leurs souliers à clous. »
Ou bien : « Ils étaient droits, au contraire, debout,

» Mais démantibulés ! Plus des hommes. Des choses!
» On aurait voulu les secouer pour qu'ils bougent,
» Et que, rectifiant la tenue, ils imposent
» La beauté du linceul à leur pantalon rouge.

» Car la mort est grotesque, abjecte. Elle profane ;
» Et du plus noble fait une caricature !... »
Ce n'est pas vrai ! C'est un blasphème, je le jure.
Fronts d'ivoire, profils sereins, chairs diaphanes,

Ils semblaient façonnés par quelque Praxitèle,
Avec des majestés augustes, sans souillure,
Ayant bien su tomber pour la pose éternelle...
J'en suis certain. J'ai soulevé la couverture.

Depuis plus de mille ans rien ne fut aussi beau !
Jamais plus de grandeur calculée ne donna
Semblable majesté aux choses du tombeau.
D'ordinaire, le sang, c'est de l'assassinat.

Ce fut une splendeur de gestes et de poses !
Il faut croire au hasard correct de la beauté,
Qui sait tout ordonner, et qui place à côté
De l'enfant gracieux le vieillard grandiose,

Qui fait tout comme il faut, couvre, atténue, efface,
Compose, simplifie et met tout à sa place...
Cette fois-ci, ce fut du sublime agrandi.
Ceux qui l'auront nié, comme Pierre, ont menti !








Église Ste Marthe des Quatre Chemins Aubervilliers, 3 rue Condorcet, 93500 Pantin. Verrière de Tournel, 1925






Mères ! Mères en deuil! Mères de mon pays !
Que l'indicible horreur de votre cœur s'arrache !
Ils étaient là très doux, très sages, très petits,
Avec leur joue en fleur, tous ces enfants sans tache,

Ce n'est pas vrai qu'ont ait abîmé leurs figures !
Mères, rassurez-vous. Ecartez vos deux mains
Du visage qui fuit la vision... Je jure
Qu'ils avaient, tous, la face empreinte du divin,

Pas un, entendez-vous, pas un qui ne fût tel !...
Il faut le croire. Il faut. J'en atteste le Ciel.
Mères, levez le front. J'en viens ! Je les ai vus !
Tous vos enfants étaient aussi beaux que Jésus.

Henri Bataille
Lyres Françaises. Un livre pour nos soldats. Œuvre de reconnaissance nationale.









Église Saint Pierre-Saint Paul, 5 place Ferrari, 92140 Clamart. Verrière de l'atelier Champigneulle, 1921









Nous aurons beau faire, nous aurons beau faire, ils iront toujours plus vite que nous, ils en feront toujours plus que nous, davantage que nous. Il ne faut qu’un briquet pour brûler une ferme. Il faut, il a fallu des années pour la bâtir. Ça n'est pas difficile; ça n'est pas malin. Il faut des mois et des mois, il a fallu du travail et du travail pour pousser une moisson. Et il ne faut qu’un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme, il a fallu du pain et du pain pour le nourrir, et du travail et du travail et des travaux et des travaux de toutes sortes. Et il suffît d’un coup pour tuer un homme. Un coup de sabre, et ça y est. Pour faire un bon chrétien il faut que la charrue ait travaillé vingt ans. Pour défaire un chrétien il faut que le sabre travaille une minute. C'est toujours comme ça. C'est dans le genre de la charrue de travailler vingt ans. C'est dans le genre du sabre de travailler une minute ; et d'en faire plus ; d'être le plus fort. D'en finir. Alors nous autres nous serons toujours les moins forts. Nous irons toujours moins vite, nous en ferons toujours moins. Nous sommes le parti de ceux qui construisent. Ils sont le parti de ceux qui démolissent. Nous sommes le parti de la charrue. Ils sont le parti du sabre. Nous serons toujours battus. Ils auront toujours le dessus dessus nous, par dessus nous.
Nous aurons beau dire.
Un silence.
Pour un blessé qui se traîne au long des routes, pour un homme que nous ramassons au long des routes, pour un enfant qui traîne au bord des routes, combien la guerre n'en fait-elle pas, des blessés, des malades, et des abandonnés, de malheureuses femmes, et des enfants abandonnés; et des morts, et tant de malheureux qui perdent leur âme. Ceux qui tuent perdent leur âme parce qu'ils tuent. Et ceux qui sont tués perdent leur âme parce qu'ils sont tués. Ceux qui sont les plus forts, ceux qui tuent perdent leur âme par le meurtre qu'ils font. Et ceux qui sont tués, celui qui est le plus faible, perdent leur âme par le meurtre qu'ils subissent, car se voyant faibles et se voyant meurtris, toujours les mêmes faibles, toujours les mêmes malheureux, toujours les mêmes battus, toujours les mêmes tués, alors les malheureux ils désespèrent de leur salut, car ils désespèrent de la bonté de Dieu. Et ainsi, de quelque côté qu'on se tourne, des deux côtés c'est un jeu où, comment qu'on joue, quoi qu’on joue, c’est toujours le salut qui perd, et c’est toujours la perdition qui gagne. Tout n'est qu'ingratitude, tout n’est que désespoir et que perdition.








Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir"









Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail










Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail










Église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A eux l'immortalité"








Labour suprême

C'est l'automne. On laboure, à l'arrière, à l'avant,
A l'arrière, un sol doux et léger que la pluie
Détrempe et qu'un regard du bon soleil essuie ;
Sur le Front, un sol dur, tragique, que défend
Le squelette du mort ou le poing du vivant.

Le laboureur du sol docile de l'arrière,
C'est notre ami Jacques Bonhomme, et quelquefois
Sa bru veuve, ou sa fille, ou d'autres faibles doigts
Plutôt faits pour l'aiguille ou les grains du rosaire
Que pour les mancherons de métal ou de bois.

Le maître-laboureur des terres reconquises,
C'est Foch, cœur chaud, poing ferme et clair regard d'acier
L'homme des plans savants et des brusques surprises,
Guide prudent et sûr du terrible levier
Qui du mur Hindenburg fait crouler les assises.

Et son équipe, c'est Pétain, Mangin, Humbert,
Gouraud et Debeney, Pershing, Haig et vingt autres
Laboureurs alliés et qui valent les nôtres,
Et qui, d'un même élan, auront avant l'hiver,
Achevé leur labour des Vosges à la mer.








Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt.







Leur géante charrue a des socs d'Angleterre
Et d'Amérique, en pur acier souple et tranchant;
A cette heure la France hélas! fournit le champ;
On éventre, on meurtrit la vieille Terre-Mère ;
Demain fécond, le coutre est aujourd'hui méchant.

Et ce sont ses enfants encor qu'on couche en elle,
C'est de leur jeune sang qu'on arrose et pétrit
Le flanc qui les porta, le sein qui les nourrit ;
Pour la rendre à nouveau fertile et maternelle,
Fallait-il donc qu'en cimetière elle fleurît?

Bombarder, piétiner, souiller ce qu'on adore,
Le pré, Le clos, les champs, les côteaux mordorés,
Et puis les déchirer, les retourner encore,
S'arrêter à la nuit pour reprendre à l'aurore ;
S'acharner sur les bois qu'on avait massacrés ;

Enfouir où jadis on semait d'un beau geste
Le grain blond de froment qui donnait vingt pour un,
Une ignoble ferraille, un gaz qui sent la peste,
Et des morts sur des morts!... Et puis, raser le reste
De ce qu'en s'enfuyant aura laissé le Hun,

Voilà leur tâche, en Flandre, en Champagne, en Argonne
Et, de quelque pitié que nous soyons remplis
Pour les cités et pour les champs sur lesquels tonne
La foudre, dont il faut fouiller tous les replis
Où le Boche résiste encore et se cramponne,

Nous leur crions: «Hardi, suprêmes laboureurs!
Poussez vos socs ardents pointés sur la frontière ;
Tournez et retournez, même en broyant nos cœurs,
Ce sol sacré, s'il n'est demain qu'un cimetière,
Nos morts vous béniront, car vous serez vainqueurs!

Car si d'un tel labour, à la saison nouvelle,
Ne monte point le blé qu'attendent nos greniers,
Ni l'alouette aux alléluias printaniers,
La Paix en sortira que l'Univers appelle
Et dont la robe en fleurs cachera ces charniers!

Octobre 1918.

M.F. Fabié - Bulletin de l'Académie du Var.







Steinlen " La Gloire "









Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt.









Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt. Détail.












Église St Michel des Batignolles, 12 bis rue St Jean, XVIIe ardt. Détail.








La Cathédrale

Ils n'ont fait que la rendre un peu plus immortelle.
L'Œuvre ne périt pas, que mutile un gredin,
Demande à Phidias et demande à Rodin
Si, devant ses morceaux, on ne dit plus : « C'est Elle! »

La Forteresse meurt quand on la démantèle,
Mais le Temple, brisé, vit plus noble ; et soudain
Les yeux, se souvenant du toit avec dédain,
Préfèrent voir le ciel dans la pierre en dentelle.

Rendons grâce – attendu qu'il nous manquait encor
D'avoir ce qu'ont les Grecs sur la colline d'or :
Le Symbole du Beau consacré par l'insulte!–

Rendons grâce aux pointeurs du stupide canon,
Puisque de leur adresse allemande il résulte
Une Honte pour eux, pour nous un Parthénon!

EDMOND ROSTAND

Lyres Françaises. Un livre pour nos soldats. Œuvre de reconnaissance nationale.








La cathédrale de Reims en flamme, église St Etienne, 5 place de l'Église, 92130 Issy-Les-Moulineaux. Détail.









AYANT-PROPOS

« Si tous les monuments, tous les chefs-d'œuvre d'architecture allaient au diable, cela nous serait parfaitement égal... On nous traite de Barbares. Qu'importe ! nous en rions. Qu'on nous épargne ce bavardage oiseux, qu'on ne nous parle plus de la cathédrale de Reims, de toutes les églises, de tous les palais qui partageront son sort !... »
Général von DITHFURT.

(…)
Le corps gigantesque de la cathédrale, couvert de plaies, n'a pas cessé d'être le but préféré des batteries allemandes depuis l'incendie du 19 septembre 1914. Ceci suffisait à ruiner la thèse teutonne. Si même une fière et méprisante déclaration du maréchal Joffre n'avait réfuté l'allégation ennemie relative aux mitrailleuses prétendument juchées sur les tours, depuis trente mois que ces mitrailleuses, aussi invisibles que les avions français qui furent censés bombarder Nuremberg le 1er août 1914, auraient cessé de tirer, il ne fût subsisté nulle raison de canonner la basilique. Or, chaque fois que les Allemands ont enregistré un échec ailleurs, ou simplement par fantaisie, Reims et son sanctuaire ont reçu de nouveaux obus et en recevront sans doute jusqu'à ce que les lignes des adversaires aient été forcées.
Camille MAUCLAIR.

L'IDÉAL DE LEUR "KULTUR"
Au moment où la Gazette populaire de Cologne est autorisée à publier la lettre par laquelle le Pape « invite l'Allemagne à faire son possible pour que les cathédrales pussent être protégées contre les intempéries et que les dégâts qu'elles ont subis pussent être réparés» et la réponse du Kaiser déclarant à Benoît XV, qu'« il s'efforcera d'épargner les horreurs de la guerre aux lieux vénérables consacrés au culte religieux ainsi qu'aux monuments artistiques qu'il considère comme la propriété commune de toute l'humanité » (1), il est bon de mettre sous les yeux du monde civilisé quelques-uns des numéros de guerre publiés par L'Art et les Artistes, notamment La Cathédrale de Reims, les Vandales en France et L'Art assassiné, et de prouver, —combien petitement— par l'image, la tartuferie éhontée de l'autocrate prussien dont le respect « pour les lieux vénérables consacrés au culte religieux et les monuments artistiques» ne s'est traduit, jusqu'à ce jour, partout où ses hordes ont passé, qu'en blasphèmes de feu, en crachats de mitraille, en ruines, en décombres, en dévastations de toutes sortes. Oh ! toutes ces nefs éventrées, tous ces autels pulvérisés, tous ces monuments anéantis ! Il est bon aussi de rafraîchir les mémoires en rappelant ce que le professeur Théobald Ziegler écrivait au lendemain du sacrilège de Reims (2) :

« Il nous faut vaincre coûte que coûte. Le respect des œuvres d'art ne vient qu'en seconde ligne, et même disparaît totalement, quand notre victoire est en cause. Voilà dans quel sens nous sommes et voulons être des barbares. Pour nous, cela s'appelle être humain. »

A comparer ces paroles à la réponse du Kaiser.

C'est la même fourberie effrontée, la même outrecuidante hypocrisie qui a présidé à la fameuse proposition de paix faite par le gouvernement boche aux puissances alliées.
Lorsqu'on lit les principes sur lesquels le professeur A. Lasson a établi les lois de la Kultur et de son « idéal » on est saisi d'une stupeur profonde. Eh quoi! ceux-là mêmes qui ont écrit qu'« on ne doit demander à un État ni pitié ni bienveillance » et que « la contrainte seule pourra assurer l'exécution du droit » proposent aujourd'hui la paix et basent leur offre sur « leur amour du genre humain » ?
(1) Le Figaro, 18 janvier 1917.
(2) Paroles allemandes, Berger-Levrault, éditeur, Paris.










Cathédrale de Reims, église Ste Marguerite, 36 rue St Bernard, XIe ardt. Verrière "A nous le souvenir". Détail.





LA CATHÉDRALE DE REIMS

UNE LETTRE DU FRONT
Monsieur,
J'ai lu votre article sur la Cathédrale de Reims. Oui, c'est l'avis de nous tous officiers : il ne faut pas la réparer. Il faut la consolider, la recouvrir adroitement et la laisser comme un témoin de la barbarie teutonne. Il faut y transporter les ossements des soldats épars sur les champs de France. Il faut inscrire, en lettres d'or, sur des plaques de marbre noir, les noms des héros morts pour la Patrie. Il faut entourer cet ossuaire, des canons pris à l'ennemi, mis debout et reliés par des chaînes fondues dans du bronze allemand. Et que tous les ans, à la date de la signature de la paix, proclamant l'écrasement de l'Allemagne, la France aille s'agenouiller devant les morts; et que l'Armée envoie ce jour-là tous ses drapeaux, avec une délégation d'officiers et de soldats, saluer les héros
C T.

(…)

LETTRE DE RODIN

L'idée de défendre les ruines de la cathédrale de Reims contre toute restauration sacrilège et d'en faire le Panthéon des héros inconnus morts pour la Patrie, et dont les ossements sont aujourd'hui dispersés à travers tous les champs de bataille, est tout simplement sublime. J'y applaudis bien vivement comme aussi au projet de cette cérémonie annuelle où la France précédée par les drapeaux des régiments, irait s'agenouiller devant le glorieux ossuaire. Ce serait une sorte de sacre nouveau, et comme vous le dites, très justement, la vieille basilique mutilée, mais non défigurée par de profanes restaurations, verrait se renouer à travers l'histoire, les anneaux brisés de ses traditions nationales. Ce projet grandiose né dans l'âme d'un soldat et fait pour émouvoir l'âme de la France entière, doit aboutir.
Auguste RODIN.

(…)








Joseph Felix Bouchor,  la cathédrale de Reims, Septembre 1917







Mais si sur ce point assez délicat, j'en conviens, les consciences catholiques se montraient dogmatiquement irréductibles, ne pourrait-on pas, sans porter une atteinte profonde à la grandeur du projet initial, élever sur l'emplacement même où fut l'Archevêché, tout à côté de la cathédrale, solidement consolidée et riche de ses glorieuses blessures, le monument commémoratif aux héros inconnus morts pour la patrie, le Panthéon ossuaire, le tumulus honorarius sous lequel, dans de cryptes profondes,reposeraient pour l'éternité les ossements épars sur l'immensité du sol. J'entends bien l'objection de M. Henri Lapauze : « Les ossuaires seront constitués sur le champ de bataille. C'est bien le moins que les restes de nos glorieux soldats attestent leur héroïsme, là où il se manifesta. » Sans doute, mais je me demande, avec une certaine anxiété, ce que deviendront tous ces restes humains qui gisent aujourd'hui, deçà delà, des bords de l'Yser aux forêts des Vosges, sous des tertres hâtivement élevés, lorsque les socs impitoyables des plus formidables charrues et les dents des herses perfectionnées auront rétabli l'ordre dans le sol chaotique des batailles à travers les débris de fer et les ossements confondus :
« Ayez pitié des morts des sauvages assauts,
« Pêle-mêle enfouis sous terre par monceaux. »
Et, puis, en admettant même qu'à l'aide de réglementations municipales très sévères ces tertres mortuaires puissent être préservés contre toute injure involontaire, quel spectacle de désolations éternelles à travers nos campagnes de la Somme, de l'Aisne, de la Marne,de la Meuse... que celui de ces ondulations funèbres sur lesquelles le voile de l'oubli « double linceul des morts » s'étendrait d'année en année. Les restes identifiés seraient ramenés au pays natal et y reposeraient entourés des soins les plus pieux. Quand au Panthéon ossuaire de Reims, il ne renfermerait lui, dans ses cryptes profondes, véritables catacombes, dont l'hermétisme calmerait les appréhensions hygiéniques de M. Louis Bonnier, l'éminent architecte, que les restes des héros inconnus. Et, alors même que ces souterrains ne serviraient d'éternel refuge qu'aux pauvres restes dispersés seulement dans les plaines de la Champagne, leur suprême destination suffirait à justifier le pèlerinage dont parle l'auteur de la lettre anonyme citée plus haut et qui, suivant la belle expression de la comtesse de Noailles, deviendrait : « la fête de la douleur et de la gloire française ». Je vois déjà, vision poignante et sublime, se dérouler au milieu du frisson des drapeaux, au bruit des marches funèbres ou triomphales, le cortège immense des foules silencieuses, à l'ombre même de la cathédrale mutilée, mais toujours debout comme une éternelle protestation contre l'infamie des Barbares. Et cela dans la plus noble des cités, dans la ville martyre, qui fut, pendant l'interminable bataille, comme le cœur toujours saignant de la patrie envahie. Aujourd'hui, plus que jamais, s'affirme le devoir d'en faire le lieu sacré du pèlerinage annuel à la gloire des soldats du peuple, des héros morts pour la patrie.








Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt. Détail. On aperçoit la cathédrale de Reims en feu à gauche.





Je n'ignore pas que le vénérable archevêque de Reims s'élève contre tout projet qui consisterait à s'opposer à la restauration de la cathédrale, " Nous réparerons la cathédrale, a-t-il déclaré — cela il le faut — nous avons les moulages de ses statues, les photographies en couleurs de ses verrières Puis le jour viendra où les portes se rouvriront pour l'exercice du culte, car je tiens, avant toute chose, que la cathédrale où fut baptisé le premier roi chrétien, reste la première église de France. " Que Son Éminence me permette de lui faire observer qu'aux yeux de l'humanité toute entière, la basilique de Reims est aujourd'hui même, avec ses glorieuses mutilations, non seulement la première église de France, mais encore la première église de la Chrétienté. N'est-ce pas elle, en effet, que visait le geste incendiaire de l'impérial iconoclaste lorsqu'il s'écriait dans un accès de piétisme hypocrite : « Les églises catholiques du romanisme papal dont on vous impose l'admiration excessive sont parfois des injures au Tout-Puissant. Dieu y est injurieusement oublié au profit de saints imaginaires, véritables idoles substituées à la divinité par la superstition latine. Des maîtres allemands dignes de notre race ne doivent pas décrire de telles églises sans s'élever avec indignation contre les superstitions du romanisme... »

L'Art et les artistes : revue mensuelle d'art ancien et moderne. 1918








Louis Orr Intérieur de la cathédrale de Reims en janvier 1918









Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean










Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.











Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.









Église Notre-Dame-du-Bon-Conseil, 140 rue de Clignancourt, XVIIIe ardt.Verrière de Mauméjean. Détail.












Steinlen " Chanson de Route "









Quand au bout d’huit jours, le repos terminé,
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civelots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête…


Refrain :

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés,
C'est nous les sacrifiés !
Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.




Steinlen " Permissionnaires "





Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe,
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes… (au refrain)
C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là. (au refrain)
Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les troufions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez faire la guerre,
Payez-la de votre peau !



Variante:
Quand on est au créneau
Ce n'est pas un fricot,
D’être à quatre mètre des Pruscos.
En ce moment la pluie fait rage,
Si l’on se montre c’est un carnage.
Tous nos officiers sont dans leurs abris
En train de faire des chichis,
Et ils s’en foutent pas mal si en avant d’eux
Il y a de pauvres malheureux.
Tous ces messieurs-là encaissent le pognon
Et nous pauvres troufions
Nous n’avons que cinq ronds.

Refrain :
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes
C’est pas fini, c’est pour toujours
De cette guerre infâme
C’est à Verdun, au fort de Vaux
Qu’on a risqué sa peau
Nous étions tous condamnés
Nous étions sacrifiés

La Chanson de Craonne




Chapelle Ste Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927. Détail. Cette phrase est extraite d'un poème de Charles Péguy.










Chapelle Ste Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927. Détail.









Chapelle Sainte Thérèse des Orphelins Apprentis d'Auteuil, 40 rue La Fontaine, XVIe ardt.Verrière de Mauméjean, 1927.












Église Notre-Dame-de Clignancourt, 2 place Jules Joffrin, XVIIIe ardt.









Steinlen " Femme et blessé "















Voir ici L’œuvre de Guerre de Steinlen