vendredi 7 juin 2013

Enseignes sculptées





Quelques enseignes survivantes de nos jours,  gravures extraites de " L'histoire des enseignes de Paris " de Édouard Fournier, livre auquel nous empruntons le texte de ce billet.






Où nous retrouvons des enseignes parisiennes célèbres, en bas, voire haut-relief, guidés par des extraits du livre très complet " L'histoire des enseignes de Paris " paru en 1884, époque où il en subsistait encore un grand nombre. Nous en profitons pour prendre connaissance de leur histoire générale, résumée par des passages de cet ouvrage.





En février 1830, en déblayant trois maisons antiques, à Rome, on trouva dans une boutique trente-huit poids en bronze avec cette légende : Eme et Habebis (Achète, tu l'auras). Toutes les maisons de Rome, sous les empereurs, avaient, au lieu de numéros, des enseignes muettes représentant leur nom, ou des écriteaux sur lesquels leur nom était inscrit. On sait, par exemple, que le poète Martial, qui vivait sous le règne de Titus, était logé à l'enseigne du Poirier (ad Pyrum). Ces maisons avaient jusqu'à huit ou dix étages, et quiconque exerçait un commerce ou une industrie était libre de l'annoncer au moyen d'une enseigne, en sorte que les maisons étaient, du haut en bas, bariolées d'enseignes peintes ou sculptées avec des inscriptions. Cette multitude d'enseignes ou d'écriteaux devait employer un grand nombre de peintres ou barbouilleurs, qui n'avaient pas d'autre métier; c'étaient probablement ceux que Pline appelle rhyparographi, qui n'exécutaient dans leurs tableaux que des sujets bas et grossiers.
Les premières enseignes, selon Pline, avaient été des trophées et des boucliers , qui non seulement portaient des noms propres, peut-être avec indication d'une qualité professionnelle, mais encore qui offraient des peintures caricaturales :« Je vous montrerai tel que vous êtes, dis-je, un jour, à Helvius Mucia (c'est Cicéron qui parle). —Montrez, me répondit-il. Alors j'indiquai du doigt, dans le bouclier symbolique de Marins, sous les boutiques neuves, la figure d'un Gaulois tout contrefait, tirant une langue énorme, et les joues enflées »

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Parfois l'hôtelier se nommait lui-même sur son enseigne , qui était gravée sur pierre au frontispice de sa maison, comme le prouve cette inscription curieuse, trouvée en France :

MERCURIUS hic lucrum
Promittit, Apollo salutem,
Septimanus hospitium.
Cum prandio qui venerit,
Melius utetur. Post,
Hospes, ubi maneas prospice.

En voici la traduction : « Ici, Mercure te promet le gain, Apollon la santé, Septimanus l'hospitalité. Celui qui apportera son diner s'en trouvera mieux. Après cela, étranger, regarde où tu veux loger. »

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Les enseignes emblématiques étaient si bien appropriées à l'esprit du peuple romain, que l'édile faisait peindre, sur les monuments publics, des figures de serpents, et cette simple image, comprise de tout le monde, avait le même sens et la même autorité que cette inscription de police, plus explicite, qu'on retrouve partout dans les villes modernes :
Défense de déposer ici aucune ordure, sous peine d'amende. Le serpent, consacré à Esculape, commandait le respect et inspirait une sorte de crainte religieuse.

JURISPRUDENCE ET POLICE DES ENSEIGNES A PARIS
Nous n'avons pas trouvé, dans l'ancien droit coutumier, la moindre disposition légale relative à l'établissement des enseignes de Paris, Il est bien certain, cependant , que leur usage, devenu si général depuis la fin du XIIIe siècle, avait donné lieu à des règlements de police qui ne sont pas venus jusqu'à nous, puisque le commissaire Nicolas de la Mare n'en fait pas mention dans son Traité de la Police, dont il avait emprunté tous les matériaux aux archives du Châtelet. Il est impossible, en effet, que ces innombrables enseignes, de toutes dimensions, qu'on suspendait à l'entrée des maisons et au-dessus des ouvroirs ou boutiques, n'aient pas exigé des mesures d'ordre, de surveillance et de sécurité, que l'intérêt du public rendait absolument nécessaires. Ces enseignes, en pierre, en terre cuite, en bois, ou même en métal, la plupart attachées avec des anneaux à des potences de fer, qui faisaient saillie de deux ou trois pieds sur la rue, étaient un danger permanent pour les passants, surtout lorsque le vent les secouait en tous sens et menaçait à chaque instant de les arracher de leurs pivots mobiles et de leurs charnières rouillées. Quelques-unes de ces enseignes avaient un poids énorme ; d'autres s'avançaient jusqu'au milieu de la rue ou s'élevaient de plus d'un mètre au-dessus de l'auvent des boutiques.
Les proportions des auvents n'étaient pas moindres ; ils servaient d'abri pour les marchandises ou pour les marchands, contre le grand soleil et contre la pluie. Ils se succédaient l'un après l'autre, se touchant et même se superposant, dans toute la longueur d'une rue, de sorte qu'on pouvait, en côtoyant les boutiques, n'avoir presque rien à craindre des averses et des coups de soleil. Ces auvents, placés trop bas, entravaient le passage des charrois et des voitures ; placés plus haut, ils empêchaient l'air et la lumière de circuler dans ces ruelles étroites où s'amoncelaient les odeurs des boues et des ruisseaux. Nous ne voyons nulle part que les marchands aient payé un droit à la ville pour avoir une enseigne, tandis que le droit d'avoir un auvent sur rue était taxé par le garde de la voirie, sans doute d'après la grandeur de cet auvent. Ce droit d'auvent fut acquis, moyennant 40 sous, le 6 novembre 1448, du garde de la voirie, pour la maison du Château frileux, située dans la rue de Jouy . Il est probable que ce furent les marchands eux-mêmes qui demandèrent la suppression des auvents, qui avaient tellement envahi les rues, que les enseignes n'étaient plus, visibles. Celles-ci, d'ailleurs, s'étaient multipliées en s'agrandissant tous les jours et en se disputant l'une l'autre une place au soleil. Ce fut d'abord aux auvents que s'attaqua la police de la voirie : ils furent donc déclarés gênants et nuisibles, en 1554, par une ordonnance de police, qui tomba bientôt en désuétude, puisque les auvents reparurent, plus envahissants que jamais. Il y eut donc lutte continuelle entre les auvents et les enseignes jusqu'à la destruction complète des premiers, qui subsistèrent encore plus d'un siècle, lorsqu'on eut fait disparaître une partie de leurs inconvénients en réduisant leur largeur et en fixant la hauteur qu'ils pouvaient avoir. Malgré l'existence des règlements de voirie contre les saillies qui causaient un embarras sur la voie publique, les enseignes, qui, à vrai dire, ne gênaient pas la circulation, échappèrent aux persécutions de la police. Les corps de métiers avaient assez de puissance et de crédit pour maintenir leurs enseignes, en dépit des réclamations de la classe bourgeoise. Les auvents avaient été tour à tour supprimés et rétablis, diminués et augmentés. Pendant les troubles de la Fronde, lorsque la capitale était bloquée par l'armée royale, les échevins ordonnèrent aux habitants d'abattre tous les auvents de leurs maisons. Il est probable que les enseignes reçurent alors une première atteinte et que les plus encombrantes partagèrent le sort des auvents. Elles avaient bravé trop longtemps les lois de la voirie, et l'on peut croire que quelques accidents décidèrent le lieutenant de police à sévir contre elles. Nous lisons, dans une lettre de Guy Patin en date du 2 novembre 1666 : « On réforme ici les auvents des boutiques, qui étoient trop grands ; à quoi les commissaires du Châtelet sont fort occupés. Il y en a même deux d'interdits de leurs charges pour n'y avoir pas vacqué avec assez d'exactitude ; mais on ne diminue pas les tailles, ni les impôts du Mazarin. »

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Les enseignes se vengèrent sur les auvents, qui furent dès lors irrévocablement détruits ; puis, elles reprirent petit à petit leurs anciennes proportions, sous la tolérance de la police, si bien qu'en 1679 elles avaient reparu aussi grandes qu'elles l'étaient avant l'ordonnance de La Reynie. Les marchands attachaient tant d'importance à leurs enseignes, qu'ils payèrent tout ce qu'on voulut, et les enseignes pendantes, dont la taxe continuait à s'élever, se gardèrent bien de venir se coller honteusement à la muraille. Il n'y en eut jamais un plus grand nombre, et La Reynie signalait leur éclatante réapparition en 1688. L'autorité ne fit qu'exiger un modèle de potence plus solide, pour suspendre ces enseignes, et un droit plus fort, pour la permission qu'il fallait acheter à prix débattu.

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Depuis le numérotage des maisons, au XVIIIe siècle, la plupart des enseignes, que ce numérotage rendait inutiles, avaient disparu, il est vrai, et il ne restait plus que les enseignes des marchands. Ces derniers étaient las de subir la tyrannie et la vénalité des commissaires de la voirie. Ceux-ci proposèrent une réforme générale des enseignes, dans le courant de l'année 1761, et ils obtinrent des Trésoriers de France une ordonnance qui devait produire de nouveaux droits et de nouveaux profits, sous la direction du bureau de la voirie. D'après cette ordonnance, toutes les enseignes, sans exception, devaient être placées à quinze pieds de hauteur au-dessus du pavé des rues et n'excéder les murs des maisons que de deux ou trois pieds. « Sous prétexte, dit Barbier dans son Journal, qu'elles seront moins exposées à se détacher dans les grands vents et qu'elles incommoderont moins les fenêtres voisines, mais aussi peut-être pour quelques raisons de droits et de profits. » Les six Corps de marchands s'émurent de l'ordonnance des Trésoriers de France, qu'ils regardèrent avec raison comme un moyen de tirer l'argent des bourses. Ils se réunirent d'office en assemblée générale et firent rédiger un mémoire dans lequel on appréciait la dépense considérable que l'ordonnance imposait aux gens à enseignes, vu la difficulté de mettre de niveau toutes les enseignes qui étaient de grandeur inégale et dont la plupart devraient être entièrement changées. Le mémoire fut présenté au lieutenant de police, qui accorda aux six Corps de marchands la permission verbale de supprimer les enseignes saillantes et de les appliquer en tableau sur les murs des maisons, dans les trumeaux des croisées. « Ce qui offusquera encore moins, dit Barbier, les fenêtres du premier étage et la lumière des lanternes le soir. »

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Cependant nous sommes à peu près sûr que, depuis 1789 jusqu'en 1800, la police avait autre chose à faire qu'à s'occuper des enseignes. Elles n'ont pas été néanmoins oubliées dans le Code civil : « Une enseigne d'établissement commercial est une propriété légitime que chacun doit s'abstenir de léser, en se l'appropriant ou l'imitant de manière préjudiciable. » (Art, 544). Cet article était sans doute sujet à bien des interprétations, puisqu'un jugement de l'année 1821 a du en établir la jurisprudence, en disant : « Un établissement commercial en possession d'une enseigne peut exiger qu'un établissement plus nouveau et de même nature change une enseigne qui ferait confondre les deux établissements, surtout si l'identité avait donné lieu à des méprises. »





Aux Deux Pigeons, 62 rue de l'Hôtel de Ville, IV ardt, actuellement restaurant " Chez Julien "












Une enseigne assez proche de la précédente, maintenant disparue, au 8 rue Clément, VIe ardt. Photographie positive montée su vélin, sur papier albuminé d'après négatif sur verre au gélatinobromure par Atget,  18 x 24 cm, bibliothèque des Arts Décoratifs. Il s'agissait aussi  d'une enseigne Aux Deux Pigeons. Voir l'établissement.





La préfecture de police ne s'est pas désintéressée aujourd'hui des enseignes de Paris, quoique la plupart de ces enseignes ne soient plus représentées que par des tableaux figurés ou par de simples inscriptions. Voici la note curieuse qui a été communiquée au Figaro et qui fut insérée dans le numéro du 10 décembre 1871 :
« On s'occupe, depuis quelques jours, à la préfecture de police, de faire le relevé de toutes les enseignes de Paris, depuis les plus modestes jusqu'aux plus somptueuses ; travail formidable auquel sont employées plus de cent personnes et qui, néanmoins, ne sera pas terminé avant la fin du mois de février 1872. L’énumération de toutes ces enseignes formera quinze à vingt volumes in-folio, d'environ 1200 feuilles chacun. Ce recueil, assurément très original et très curieux à consulter, même pour les amateurs, sera mis gratuitement à la disposition des personnes qui auront un renseignement à prendre ou une réclamation à formuler. Toutes les enseignes nouvelles y seront inscrites, dès qu'elles se produiront, et, afin d'éviter les omissions, une ordonnance ministérielle obligera les commerçants et industriels à faire, à ce sujet, une déclaration à la préfecture de police. »
Nous ne pensons pas que cette ordonnance ministérielle ait été faite.

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Dans les Adages français de la même époque, on trouve ce conseil proverbial: « Ne t'y fie qu'à bonne enseigne, » Cette expression si usuelle et non moins proverbiale : « Être logé à la même enseigne, » s'emploie encore, dans le sens figuré, pour dire : Éprouver le même malheur, la même perte, le même embarras. On dit qu'un homme est logé à l'enseigne de la lune, ou bien qu'il a couché en plein air. On dit d'un méchant portrait ou tableau qu'il est bon à faire une enseigne à bière. Enfin, l'Académie a maintenu dans son Dictionnaire ce vieux proverbe : A bon vin, point d'enseigne ; signifiant que ce qui est bon n'a pas besoin d'être recommandé. Il faut citer encore cette locution au figuré : « L'enseigne promet plus qu'elle ne tient. » Nous croyons que les enseignes des maisons étaient en usage avant les enseignes des boutiques, car les boutiques, avec leur étalage de marchandises, annonçaient ainsi suffisamment ce qu'elles offraient au passant, tandis que les maisons, n'étant pas numérotées, n'avaient aucun signe extérieur qui les fit distinguer l'une de l'autre. On leur donna donc des noms d'enseignes, et ces enseignes furent représentées par des images en tableau ou en relief. La maison prenait aussi le nom de celui qui l'habitait.

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 Quand l'enseigne est qualifiée d'image, on peut assurer qu'il s'agit d'une statue en pierre, en plâtre ou en bois : ordinairement, c'était l'image d'un saint ou d'une sainte, à qui la maison était, pour ainsi dire, dédiée.






La plus vieille image ou enseigne parisienne connue, XIIIe siècle, pouvant représenter Saint Julien l'hospitalier, dont la légende a inspiré une nouvelle à Gustave Flaubert, 42 rue Galande, Ve ardt.



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La police d'autrefois n'avait rien à voir dans les enseignes, et la plus grande liberté était laissée aux propriétaires qui voulaient se donner le plaisir d'attacher à leur maison une enseigne burlesque, joyeuse ou même gaillarde. Il y avait seulement un léger droit à payer au voyer, pour changement d'enseigne. Dans la rue Saint-Honoré, la maison de l'Image Saint-Jean (1408) prit, en 1624, l'enseigne de la
Vache couronnée. Rien n'était plus fréquent alors que de couronner, dans une enseigne, la vache, le bœuf, le cheval, le singe et même l'âne. On ne voyait, dans ces singuliers couronnements, aucune injure à la royauté. Ainsi la maison du Bœuf couronné (1416), qui avait adopté l'Image de Saint-Martin en 1489, devait, en 1719, échanger son saint contre un tableau représentant le Grand Louis ou le Grand Monarque. C'était une épigramme contre le Régent, duc d'Orléans, que d'inaugurer une enseigne de Louis le Grand à deux pas du Palais-Royal et de l'hôtel du cardinal Dubois.
Cette enseigne du Grand Monarque avait été une flatterie des bourgeois de Paris, sous le règne de Louis XIV. On la retrouve, dans divers quartiers, avec les dates de 1680 à 1700. Dans la rue Jean-Saint-Denis, prés de la rue Saint-Honoré, elle avait succédé, en 1687, à l'enseigne de la
Grimace, qui datait de 1603 et qui était peut-être un souvenir de ce bateleur populaire surnommé maître Grimache. Les rébus et les jeux de mots fournissaient des enseignes plaisantes à certains propriétaires de ce quartier. Par exemple, on trouvait, là comme partout ailleurs, des maisons Au Cygne de la Croix (1687), où le calembour (Signe) pouvait seul expliquer la présence d'un cygne au pied d'une croix. L'enseigne de l'Étrille fauveau reproduisait en rébus le sujet de ces vers de l'épître du Coq-à-l'âne, composée par Clément Marot :

Une étrille, une faux, un veau ,
C'est-à-dire, étrille fauveau,
En bon rébus de Picardie.



"Au Cygne de la Croix ", 13 rue Saint Séverin, Ve ardt.  (Mise à jour du 2 avril 2015)





Un autre rébus de Picardie, la
Vertu de l'assurance, c'est-à-dire de l'A sur anse (1613), dans une enseigne de la Cité, rue du Chantre, ne fut peut-être pas beaucoup plus compréhensible, en créant l'enseigne de la Petite Vertu, dont nous ne connaissons pas la représentation figurée (1680). Il était encore plus facile de comprendre l'enseigne des Gracieux, que la prononciation transformait en Gras scieux et que le peintre avait représentés sous la figure de trois gros hommes sciant du bois.

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Un cygne sans croix,  bois peint, 43 rue Saint Honoré, Ier ardt.



 
Ces enseignes impies, ou plutôt simplement indécentes, ne se montrèrent probablement qu'à l'époque des guerres de religion, au XVIe siècle. C'est également à cette époque qu'il faut faire remonter l'apparition momentanée de pareilles enseignes. « On n'épargnait pas même la religion, dit M. Amédée Berger dans son excellent travail sur les enseignes, et souvent la police fut obligée d'intervenir pour faire enlever des inscriptions telles que le Juste Prix (le Christ enchaîné), le Cerf mon (t) (le sermon), le Cygne de la croix, (le signe de la croix), le Singe en batiste (le saint Jean-Baptiste), et autres inconvenances qui se trouvaient jusque sur les façades des maisons de débauche. »

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Enseigne de la Cour du Dragon, 50 rue de Rennes, VIe ardt, copie moderne d'un original de 1732 de Paul Ambroise Slodtz,  ( 1702-1758 ), maintenant au musée du Louvre. Moulage en résine de pierre par Marie Annick-Bresson.





La belle enseigne de la Cour du Dragon, dans la rue de l'Égout-Saint-Germain, vis-à-vis de la rue Sainte-Marguerite, a survécu à ces deux rues disparues depuis vingt ans. Faisant suite à la rue Sainte-Marguerite, cette cour ou passage devait porter le même nom, et l'architecte avait eu l'idée de lui donner pour enseigne le dragon légendaire sous la forme duquel le diable apparut à sainte Marguerite et l'avala d'une seule bouchée ; assez délicatement pour que la sainte ayant fait le signe de la croix dans les entrailles même du monstre en pût ressortir saine et sauve. Et voilà pourquoi sainte Marguerite était invoquée par les femmes en couches. La porte monumentale au-dessus de laquelle on voit ce dragon issant d'un cartouche évidé, les ailes étendues et la tête fièrement dressée contre la console d'une fenêtre du premier étage, superbe sculpture du XVIIIe siècle, qui donne une idée de ce qu'était naguère la statuaire des enseignes, se trouve aujourd'hui presque au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue de Rennes,







Enseigne de la Cour du Dragon, 50 rue de Rennes, VIe ardt, copie moderne d'un original de 1732 de Paul Ambroise Slodtz,  ( 1702-1758 ), maintenant au musée du Louvre. Moulage en résine de pierre par Marie Annick-Bresson.




Voici l'original de 1732 par Paul Ambroise Slodtz,  ( 1702-1758 ), pierre, musée du Louvre. Le portail monumental sur lequel était posé ce dragon avait comme architecte Pierre de Vigny ; la femme du financier commanditaire de cette réalisation Antoine Crozat était prénommée Marguerite, d'où, en plus du nom de la rue Ste Marguerite, est venue l'idée de cette représentation.  ( Mise à jour du 3 février 2014 )






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Combien d'anciennes rues devaient leurs noms à des enseignes qui, la plupart, n'existaient plus depuis longtemps, mais dont quelques-unes étaient encore à la même place depuis deux ou trois siècles ! Il n'est peut-être pas sans intérêt de rechercher aujourd'hui ces noms de rue, qui sont comme des épitaphes sur des tombeaux. Beaucoup de rues n'ont pas même laissé de trace, et c'est à peine si l'on parvient à préciser l'endroit qu'elles occupaient ; mais il suffira de rappeler ici leurs noms, en rapprochant ces noms des enseignes qu'ils représentent et qui ont été quelquefois la cause de leur renommée populaire.

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Rue de l'Arbre-Sec, quartier du Louvre. Ce nom, que la rue portait déjà au XVe siècle, lui venait d'une enseigne .

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Rue des Canettes, quartier du Luxembourg. Elle tire son nom de l'enseigne des
Trois Canettes.
Rue du Cherche-Midi, quartier de la Croix-Rouge. Selon Sauval, c'était le nom d'une enseigne, où l'on avait peint un cadran et des gens qui y cherchaient midi à quatorze heures. «Cette enseigne, ajoute-t-il, a semblé si belle, qu'elle a été gravée, et mise à des almanachs tant de fois, qu'on ne voyait autre chose. On en a fait un proverbe : Il cherche midi à quatorze heures, c'est un chercheur de midi à quatorze heures. » L'enseigne fut remplacée depuis par une enseigne sculptée en pierre, qui subsiste encore.






Enseigne Au Cherche -midi, 19 rue du Cherche-midi, VIIe ardt, photographie positive sur papier albuminé d'après négatif sur verre au gélatinobromure par Atget, vers 1898-1900, 21,2 x 16,9 cm, BNF.



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Rue du Croissant, quartier Montmartre. Une enseigne représentant la lune dans son croissant lui avait fait donner ce nom.

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Rue des Quatre-Vents, quartier du Luxembourg. Nom d'une enseigne.

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Enseigne Au Cherche -midi, 19 rue du Cherche-midi, VIIe ardt, fin XVIIe ou XVIIIe siècle.






L'enseigne sculptée de la rue du Cherche-Midi n'est pas certainement celle qui avait donné son nom à la rue où elle se trouve. Sauval ne parle pas de cette enseigne sculptée, mais d'une autre qui était peinte, que l'enseigne actuelle a sans doute remplacée. Cette dernière, qui fait corps avec la maison du n° 19, forme un médaillon suspendu au milieu d'un encadrement d'architecture : il représente un astronome en costume antique traçant un cadran solaire sur une tablette que lui présente un petit génie. On lit au-dessous : Au Cherche-Midi. Cette sculpture, bien composée et bien exécutée, paraît être du XVIIIe siècle.

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Retournons à nos enseignes d'autrefois et allons chercher dans la grande rue du faubourg Saint-Antoine, n° 187, une autre
Tête noire, qui est celle d'un vrai nègre, sculptée en médaillon colorié ; ...









Enseigne A la tête Noire, marchand de vin, 187 rue du faubourg Saint Antoine, bois peint, XVIIIe siècle, maintenant au musée Carnavalet.





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Tous ces cabarets avaient des enseignes peintes ou sculptées, quelquefois dorées ou argentées. Les ordonnances de la Ville et de la Cour des Aides prescrivaient aux cabaretiers, taverniers, logeurs et autres, qui vendaient le vin en détail, de mettre des enseignes aux endroits où se faisait la vente. A défaut d'enseigne, le vendeur de vin plaçait sur sa porte un bouchon, ou un moulinet emblématique, annonçant que le vin fait tourner la tête. Les gentilshommes, les plus grands seigneurs, allaient au cabaret pour faire bombance et boire à tire-larigot. Pierre de l'Estoile, dans son Journal de Henri IV ( année 1607 ), affirme que la dépense était de six écus par personne, au Petit More et à la Hure, rue de la Huchette. Le poète Théophile, qui s'entendait en cabaret aussi bien qu'en poésie, nous a laissé cette peinture d'un ivrogne qu'il rencontrait souvent au Petit More :


Quant au chapeau qu'il porte, il est tel, à le voir,
Qu'on diroit vrayement que c'est un entonnoir ;
Le cordon qui l'entoure est fait à la marane,
Historié jadis comme le dos d'un asne ;
Son oreille est semblable à celle d'un cochon,
Où pend le Petit More, en guise de bouchon
.

Ce Petit More reparait sans cesse dans les chansons bachiques, sous le règne de Louis XIII :

Sus, allons chez la Coiffier,
Ou bien au Petit More.
Je vous veux tous défier
De m'enivrer encore - !


C'était le rendez-vous des plus vaillants buveurs. La Comédie des Chansons, qui fut peut-être représentée à l'Hôtel de Bourgogne avant 1640, en a fait un tableau assez peu décent :

Un jour, Paulmier, à haute voix,
Enivré dans le Petit More,
Tandis qu'on le tenoit à trois,
Desgobillant, disoit encore :
« Je veux mourir, au cabaret,
Entre le blanc et le clairet ! »


Pierre de l'Estoile place le cabaret du Petit More dans la rue de la Huchette ; mais il y eut sans doute plus d'un cabaret portant la même enseigne, car nous en voyons encore un, dans la rue de Seine, à l'entrée de la petite rue des Marais, aujourd'hui Visconti, et nous ne doutons pas que son enseigne ne soit du XVIIe siècle.








Enseigne de cabaret Au Petit Maure, bois, 26 rue de Seine, VIe ardt, XVIIe ou XVIIIe siècle.










Enseigne de cabaret Au Petit Maure, bois, 26 rue de Seine, VIe ardt, photographie positive sur papier albuminé d'après négatif sur verre au gélatinobromure par Atget, vers 1911, BNF.



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(Mise à jour du 17-11-2014)





Nous avions vu, il y a vingt-cinq ans, dans la rue du Monceau-Saint-Gervais, une ancienne enseigne, avec cette inscription : A l'Orme Saint-Gervais. Elle représentait un vieil arbre, à l'écorce rugueuse, dont le pied était entouré d'un parapet de pierre en forme de puits. Il est probable que c'est la même enseigne qu'on retrouve aujourd'hui dans la rue du Temple. L'orme de Saint-Gervais est resté debout, en face de l'église, pendant plus de trois siècles : c'était sous son ombrage que se tenait autrefois, après la messe, un tribunal de simple police ; c'était là aussi que se payaient certains impôts de voirie. Cet arbre vénérable a subsisté longtemps après la reconstruction de l'église sous Louis XIII ; les vues gravées au XVIIIe siècle le représentent encore bordé de sa margelle de pierre. Ingres avait fait don au Musée de la ville de Paris d'une peinture du XVIe siècle représentant les danses populaires sous un arbre qui pourrait bien être l'orme de Saint-Gervais, dans les branches duquel les musiciens ont établi leur orchestre en plein vent. L'attribution peut sembler un peu risquée ; en tout cas, on en peut juger de visu au musée Carnavalet, où se trouve encore ce curieux tableau échappé par miracle à l'incendie de 1871







Enseigne à l'Orme Saint-Gervais, bois, musée Carnavalet. (Mise à jour du 17-11-2014)










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On s'est demandé souvent autrefois proverbialement : « Où vont les vieilles lunes ? » On aurait pu se demander aussi : « Que deviennent les vieilles enseignes ? » Sans doute, la pluie, la sécheresse, le soleil, l'humidité et la poussière faisaient leur œuvre sur ces enseignes, exposées à toutes les intempéries de l'air et des saisons, pendant de longues années ; mais si on ne les repeignait pas, si on ne les nettoyait pas de temps à autre, on les changeait trois ou quatre fois dans un siècle, et les vieilles enseignes n'étaient pas condamnées à faire des fagots pour allumer du feu. Il y avait sans doute des vendeurs et des acheteurs pour ces vieilles enseignes, qui passaient d'une maison à une autre et servaient tour à tour à recommander différentes industries et différents commerces ; car l'enseigne n'avait pas toujours un rapport direct et caractérisé avec la profession de l'artisan, qui la choisissait par caprice ou par hasard.

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Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que nous trouvons ces marchands-là : « Chez les marchands de ferraille du quai de la Mégisserie sont des magasins de vieilles enseignes, dit Sébastien Mercier propres à décorer l'entrée de tous les cabarets et tabagies des faubourgs et delà banlieue de Paris. Là, tous les rois de la terre dorment ensemble : Louis XVI et Georges III se baisent fraternellement, le roi de Prusse couche avec l'impératrice de Russie, l'Empereur est de niveau avec les Électeurs ; là, enfin, la tiare et le turban se confondent.Un cabaretier arrive, remue avec le pied toutes ces têtes couronnées, les examine, prend au hasard la figure du roi de Pologne, l'emporte, l'accroche et écrit dessous: Au Grand Vainqueur. » Mais il ne s'agit ici que de tôles peintes représentant des portraits de rois et de reines, qui étaient en faveur, à ce qu'il paraît, auprès des cabaretiers de Paris et de la banlieue. Ces marchands de ferraille avaient à leur disposition les peintres d'enseigne pour rafraîchir et enjoliver la marchandise au plus juste prix : « Un autre gargotier demande une impératrice ; il veut que sa gorge soit boursouflée, et le peintre, sortant de la taverne voisine, fait présent d'une gorge rebondie à toutes les princesses de l'Europe. » La police, si tracassière et si épineuse pour tant de sujets indifférents, ne prenait pas sous sa protection ces pauvres souverains, auxquels le peintre donnait « un air hagard ou burlesque, des yeux éraillés, un nez de travers, une bouche énorme. » On se contentait d'exiger que la légende de l'enseigne ne fût pas injurieuse.
« Quand je vois, ajoute philosophiquement Mercier, toutes ces vieilles enseignes, pêle-mêle confondues, comme on les change, comme on les marchande ; quand je songe aux destinées qui promènent de cabarets en cabarets ces grotesques portraits de souverains ; au vent qui les ballotte, aux épithètes dont le barbouilleur, ennemi de l'orthographe, les décore, à leur dernier emploi enfin, qui est de guider les pas chancelants des ivrognes, il me prend envie décomposer, sur ces métamorphoses et sur ces vicissitudes de la royauté, un petit dialogue où ces augustes enseignes converseraient entre elles à la porte des bouchons. »

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Enseigne Aux Trois Canettes, 18 rue des Canettes, VIe ardt, dessin de Jules Adolphe Chauvet, BNF.





L'enseigne des
Trois Canettes, au numéro 18 de la rue de ce nom, est peut-être le produit de la légende de la cane de Montfort. « Je m'assure aussi, écrit Mme de Sévigné à Mademoiselle de Montpensier (30 octobre 1656), que vous n'aurez jamais ouï parler de la cane de Montfort, laquelle tous les ans sort d'un étang avec ses canetons, passe au travers de la foule du peuple en canetant, vient à l'église et y laisse de ses petits en offrande.» Cette légende a été recueillie, par un chanoine de Sainte-Geneviève, dans le Récit véritable de la venue d'une cane sauvage depuis longtemps en l'église de Saint-Nicolas de Montfort (ou Montfort-la-Cane, Ille-et-Vilaine), dressé par le commandement de Mademoiselle. Enseigne et légende, c'était tout un, autrefois.






Enseigne Aux Trois Canettes, 18 rue des Canettes, VIe ardt. A noter qu'à l'instar de mousquetaires célèbres, les trois canettes sont quatre, puisqu'une qui a la tête sous l'eau et le derrière en l'air se remarque moins.










Enseigne A la Bonne Source, 122 rue Mouffetard, Ve ardt.



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L'enseigne du
Puits sans vin, ou Puissant Vin, devait être assez commune à Paris, puisque Berty nous indique une maison du Puits sans vin, dans la rue Saint-Honoré, avec la date de 1713. Une autre enseigne, sculptée en bas-relief et peinte, qu'on voit encore dans la rue Mouffetard, à la porte d'un épicier qui y a fait ajouter, de chaque côté, en pendentifs, deux pains de sucre, avec cette légende : A la bonne Source, représente deux francs lurons qui tirent de l'eau d'un puits et qui pourraient bien avoir figuré autrefois à la porte d'un marchand de vin dans une enseigne du Puits sans vin.







A la Bonne Source, 122 rue Mouffetard, Ve ardt. " Vieille enseigne de 1716 ",  dessin de Jules Adolphe Chauvet, ( 1828-1906 ), BNF.



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Le
Signe de la Croix, un cygne au pied d'une croix qu'il enlace avec son cou, et le Bon Coing, avec ce fruit odorant, qui veut dire le bon coin, se retrouvent encore sur beaucoup d'enseignes de Paris, sans avoir changé de sens ni de caractère depuis des siècles.






Enseigne Au Bon Coing, marchand de vin autrefois 36 rue des Francs- Bourgeois, IIIe ardt, début XIXe siècle, musée Carnavalet.






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Vieille enseigne A l'Ours, rue du faubourg Saint Antoine n° 95, XIIe ardt, dessin Jules Adolphe Chauvet, ( 1828-1906 ) daté du 18 Août 1894, BNF.








Enseigne A L'Ours, 95 rue du Faubourg Saint Antoine, XIIe ardt.








Enseigne A L'Ours, 95 rue du Faubourg Saint Antoine, XIIe ardt.




Parfois, une enseigne pouvait être aussi peu compréhensible qu'une devise. Pourquoi une maison de la rue Saint-Antoine avait-elle en 1361 l'enseigne de l'
Ours ? C'est que cette maison appartenait à l'abbaye d'Ours-champs. Or, nous retrouvons encore cette vieille enseigne de l'Ours dans la rue du faubourg Saint-Antoine.

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"à l'Y ", 14 rue de la Huchette, Ve ardt. (Mise à jour du 2 avril 2015)





Certaines enseignes ont constamment mis en éveil la curiosité des passants, qui ne les comprenaient pas et qui cherchaient à en trouver le sens. Telle fut l'enseigne à l'Y. Le sieur de Blegny, sous le pseudonyme d'Abraham du Pradel, cite dans son Livre commode des Adresses de Paris, en 1692, une de ces mystérieuses enseignes à l'Y : « Les aiguilles et les épingles, dit-il, se vendent en gros, prés la Croix du Tiroir, à la Loupe d'Or, et, rue de la Huchette, à l'Y. » Le commentaire que j'ai joint à mon édition du Livre commode présente une assez amusante étymologie : « Cette dernière enseigne a besoin d'être expliquée, ai-je dit. Autrefois on appelait le haut-de-chausses : grègues, grèques, à cause de la ressemblance avec les courtes et larges culottes des Grecs. Le nœud de ruban, que les merciers vendaient pour l'attacher au pourpoint, se nommait lie-grèques. Or, c'est de ce mot, un peu modifié, que vient notre enseigne. De lie-grèques, en forçant légèrement la prononciation, on eut l'Y, et la fameuse lettre fut ainsi acquise aux merciers. Elle a, d'ailleurs, la forme d'une culotte, les jambes en l'air, et par là convient d'autant mieux, comme armes parlantes, à ces marchands de culottes et de caleçons. » Adolphe Berty nous avait appris que l'Y grégeois existait dès 1527 dans les enseignes de Paris. Était-ce la même enseigne que celle signalée par le sieur de Blegny ? Était-ce la même que celle que l'on voyait encore, en 1854, quai Saint-Michel, et que relevait cette inscription : Maison fondée en 1690? Était-ce la même que celle qui a été sculptée sur la façade de la maison qui porte le n° 14 dans la rue de la Huchette? Question peu importante, mais difficile à résoudre. Dans tous les cas, les enseignes à l'Y sont encore fréquentes chez les merciers de province, qui ne connaissent pas, à coup sûr, l'origine de leurs enseignes.
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J'intercale ici un passage d'un autre ouvrage concernant cette enseigne de la rue de la Huchette :

 
Une des petites voies qui donnent dans la rue Saint-Denis portait le nom de rue de l'Aiguillerie. Cependant, depuis le dix-septième siècle jusqu'à la Révolution, les aiguilles les plus estimées se vendaient rue de la Huchette, à l'angle de la rue du Chat-qui-pêche, dans une maison qui avait pris pour enseigne l'Y. C'était une enseigne en rébus, comme il y en avait tant alors à Paris. Les grègues ou hauts-de-chausses étaient réunies aux bas-de-chausses par un lien devenu ainsi un  lie grègue.  Beaucoup de commerçants avaient adopté cette enseigne, entre autres un marchand d'épingles du Petit-Pont, dont la boutique fut détruite par l'incendie de 1718 ; mais c'est le mercier de la rue de la Huchette qui surtout la rendit célèbre. En 1790, cette maison appartenait au mercier Thomas-Charles de Lastre.


La Vie Privée d'Autrefois, Arts et Métiers, Modes, Mœurs, Usages des parisiens, du XIIe au XVIIIe siècle, Les Magasins de Nouveautés,  par Alfred Franklin, 1895.


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Les sages-femmes ont eu, de tout temps, la spécialité. des enseignes équivoques et gaillardes, qui faisaient une partie de leur notoriété. Balzac décrit deux de ces enseignes dans son Petit Dictionnaire, et nous n'avons pas négligé de les reproduire dans notre chapitre XXIV, parce qu'elles sont accompagnées de vers. Nous citerons ici une autre enseigne de sage-femme et la plus réjouissante de toutes, avec une plaisante inscription :

J'ouvre la porte à tout le monde.

Cette enseigne facétieuse a longtemps amusé les flâneurs sur le quai Saint-Paul.

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Chez la seconde sage-femme, Mme Vachée, rue de Buci, n° 2, on restait interdit devant une enseigne dont la description ne saurait être plus complète qu'elle l'est dans le Petit Dictionnaire de Balzac : « Cette dame, dit-il, voit s'échapper d'une machine qu'on ne peut mieux comparer qu'à un four, une nuée d'enfants habillés des costumes de différents états, et elle leur adresse ces vers :

Sortez, mes chers enfants,
et d'une ardeur commune.
Par des chemins divers,
courez à la Fortune.


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Pendant la Révolution :
Depuis que l'armée des princes se formait à Coblentz dans le but de venir délivrer Louis XVI, prisonnier de l'Assemblée nationale, les bureaux des racoleurs fonctionnaient à Paris avec une fiévreuse activité pour donner des hommes à l'armée royale, qui avait besoin de nouvelles recrues en prévision d'une guerre d'invasion. D'autre part, ces bureaux s'étaient multipliés depuis que le ministère payait la prime d'engagement, et leurs enseignes, exclusivement militaires et patriotiques, avaient remplacé partout des enseignes bachiques et affriolantes, qui eurent toujours tant d'empire sur les pauvres dupes du racolage. De cette époque datent certaines enseignes qui ont subsisté jusqu'à nos jours, et qui faisaient appel à la bonne volonté des remplaçants, dont la conscription autorisait légalement le trafic, comme une espèce de marché de chair humaine. Il n'y a pas longtemps que nous avons vu disparaître le
Petit Tambour, au coin de la rue de Bièvre ; le Grenadier, rue Corneille, etc ; l'Ancien Tambour, quai de la Tournelle, existe même encore, ainsi que les Deux Sapeurs de la rue Jean-Jacques-Rousseau.





Au Tambour, 63 quai de la Tournelle, IVe ardt, 1908 par Eugène Atget, photographie positive sur papier albuminé d'après négatif sur verre au gélatinobromure, 21,5 x 16,8 cm, BNF. Il semble qu'après la disparition du Petit Tambour, son voisin l'Ancien Tambour se soit renommé simplement le Tambour.




La gravure de l'enseigne A l'Ancien Tambour extraite du livre " L'histoire des enseignes de Paris " paru en 1884, comparée à la photo d'Atget de 1908, Le Tambour. C'est bien la même enseigne, aujourd'hui disparue.



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Toutes les enseignes n'ont pas disparu pendant la Révolution ; ainsi qu'on a pu le voir par celles que nous avons citées, beaucoup de figures en pierre ou en bois trouvèrent grâce devant le vandalisme brutal de la populace, quand elles n'avaient aucun sens politique, comme le Lion d'Argent, charmant détail de la maison n° I de la rue des Prouvaires, dont la gracieuse ornementation est un des rares spécimens intacts du style Louis XV ; Le Lion ferré, de la rue Saint-Martin, le Vieux Satyre, de la rue Montfaucon, et surtout comme l' Hercule, de la rue Grégoire-de-Tours, alors rue des Mauvais-Garçons-Saint-Germain, que les républicains du quartier avaient pris sous leur sauvegarde, en le surnommant le Vieux Sans-Culotte, et qui, comme les trois qui précédent, existe encore aujourd'hui. On vit renaître les enseignes non politiques et inoffensives sous le Directoire, mais d'abord en très petit nombre. La Terreur avait donné des leçons de prudence et de réserve aux plus aventureux





Enseigne A l'Hercule, 6 rue Grégoire de Tours, VIe ardt.







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On préférait autrefois les enseignes sculptées aux enseignes peintes, parce qu'elles duraient longtemps et qu'elles n'étaient pas sujettes, comme les secondes, à des détériorations résultant des intempéries de l'air et des saisons. On peut dire même que, dans l'origine et jusqu'au milieu du XVe siècle, il n'y avait que des enseignes de pierre sculptées en ronde bosse. La plus ancienne qui s'était conservée, et qui datait probablement de cette époque, était la fameuse
Truie qui file, petit bas-relief plaisant et naïf, qui se trouvait au n° 24 du marché aux Poirées, au coin de la rue de la Cossonnerie. On comptait encore plus de cinq à six cents enseignes sculptées, dans Paris, au commencement du siècle ; aujourd'hui, le nombre en a beaucoup diminué. La plupart d'entre elles étaient grossièrement travaillées et d'après un mauvais modèle ; mais plusieurs pouvaient être considérées comme de bons ouvrages d'art.

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Page 386 du livre " L'histoire des enseignes de Paris " de Édouard Fournier, livre auquel nous empruntons le texte de ce billet. Ici la gravure d'une des nombreuses enseignes Au  Coq  Hardi, un coq audacieusement perché sur le dos d'un lion.







A notre connaissance on ne trouve plus d'enseigne Au Coq Hardi à Paris intra-muros, mais il existe ce bel exemplaire au 91 rue Pierre Brossolette à Montrouge, Hauts de Seine, vraisemblablement du XIXe siècle.




Vieille enseigne Maison de l'Annonciation, N° 89 rue Saint Martin, IIIe ardt, dessin Jules Adolphe Chauvet, (1828-1906)   BNF.




Enseigne A L'annonciation, 89 rue Saint Martin, IIIe ardt, XVIIe siècle.





Il reste encore quelques bonnes enseignes en pierre du XVIIe siècle ; entre autres, celle des
Quatre Vents, rue du Faubourg-Saint-Denis ; celle du Cherche-Midi, au n° 19 de la rue qui porte ce nom, en beau style académique de la fin du siècle ; celle du Centaure, au coin de la rue Saint-Denis et de la rue des Lombards, grand bas-relief d'exécution magistrale ; celle de l'Annonciation, de la rue Saint-Martin, etc. Voici des enseignes qui paraissent appartenir à la première moitié du XVIII siècle : le Gagne-Petit, de la rue des Moineaux, tout récemment transporté Avenue de l'Opéra; un autre Gagne-Petit, tout à fait différent et fort curieux pour les détails du costume et de l'attirail, rue des Nonnains-d'Yères ;








Enseigne Au Gagne Petit  ( rémouleur ), XVIIIe siècle,  angle rue des Nonnains d'Hyères, rue de l'Hôtel de Ville, IVe ardt, en 1908, par Eugène Atget, photographie positive sur papier albuminé d'après négatif sur verre au gélatinobromure, 21,8 x 18 cm. Bibliothèque de l’École des Beaux-Arts.





Enseigne au Gagne Petit, copie moderne au coin des rues de Jouy et de Fourcy, IVe ardt, la rue des Nonnains d'Hyères ayant été détruite, l'original a été déposé au musée Carnavalet.





la
Barbe d'Or, au n° 21 de la rue des Bourdonnais, très élégante sculpture d'ornement ; le Petit Maure, au n° 26 de la rue de Seine, médaillon un peu lourd ; une Renommée, au n° 31 de la rue de la Ferronnerie, jolie statuette dorée ; le Panier Fleuri, quai Saint-Michel, sculpture d'artisan ;







Enseigne A la Renommée, 31 rue de la Ferronnerie, Ier ardt, bois. Elle serait du début du XIXe siècle.






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Ce n'est pas un bon sculpteur, mais un simple praticien imagier, qui a fait l'enseigne assez connue des
Trois Canettes, puisqu'elle a donné son nom à la rue des Canettes : elle représente, au n°' 18 de cette rue, trois canettes barbotant dans l'eau, sous les yeux de la mère cane. Cette naïve sculpture, assez gracieuse (voir figure page 214), avait remplacé sans doute au XVIIIe siècle l'enseigne primitive, qui datait du XVe ; ce petit bas-relief entouré d'un cartouche rococo, avec une tête de Minerve en pendentif, était peint, comme l'enseigne des Trois Poissons, fort habilement sculptés au milieu des roseaux, dans un médaillon de forme ovale, au n° 14 de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.







Enseigne Aux Trois Canettes, 18 rue des Canettes, VIe ardt, photographie positive sur papier albuminé d'après négatif sur verre au gélatinobromure par Eugène Atget, 24 x 18 cm, Bibliothèque des Arts Décoratifs.




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En tout cas, nous demandons grâce pour quelques-unes des anciennes enseignes qui subsistent encore, qu'on doit regarder comme de véritables œuvres d'art, et qui présentent un curieux spécimen de ce que furent les enseignes sculptées dans leur beau temps ; par exemple, il serait très regrettable de voir détruire l'enseigne du
Griffon, rue du Faubourg-Saint-Antoine, sculpture très fine et très élégante du XVIIIe siècle, dans un médaillon d'architecture ; le Vieux Satyre, au coin des rues du Four et Montfaucon ; l'enseigne du Cherche-Midi, celle de la cour du Dragon, le Centaure, de la rue des Lombards, le Soleil d'Or, de la rue Saint-Sauveur, la Truie qui file, de la rue Saint-Antoine, l'Arbre de Jessé, au coin de la rue des Prêcheurs, les Trois Canettes, l'Hercule, rue Grégoire-de-Tours, le Lion d'Argent, rue des Prouvaires, enseignes dont nous avons reproduit les figures.
Il y a des enseignes, comme plusieurs de celles que nous venons de citer, qui dureront aussi longtemps que les maisons sur lesquelles l'artiste les a taillées dans la pierre de la façade ; comme aussi le
Croissant, de la rue Montorgueil, n° 9 ; une enseigne d'architecte, au n° 57 de la même rue ;







Ce pourrait être cette enseigne d'architecte dont il est ici question, une erreur de numérotation de la part de l'auteur étant possible, surtout entre 51 et 57,  51 rue de Montorgueil, IIe ardt.







le
Mouton, de la rue du Four ;



Enseigne Au Mouton, 24 rue du Four, VIe ardt.



 


un curieux et très bon bas-relief, grandeur nature, non signé, mais daté de 1868, représentant deux ouvriers prenant des mesures sur une pierre de taille, et divers attributs du métier, au n° 12 de la rue Monge, indiquant sans doute que la maison est celle d'un entrepreneur ou d'un architecte. Mais vienne à passer par là le tracé d'une nouvelle voie, et voilà tout à bas, sans que peut-être on songe à porter l'enseigne intéressante ou curieuse au musée Carnavalet, gardien naturel de tout ce qui se rattache à l'histoire de Paris.








Ce n'est pas l'enseigne d'un entrepreneur, ou d'un architecte, au 12 rue Monge, Ve ardt, mais selon Rochegude une enseigne de l'Association fraternelle des ouvriers maçons et tailleurs de pierre, bas-relief sculpté à l'entresol de la maison construite en 1867. ( Le coffrage de façade d'un restaurant cache le bas de cette enseigne. )








On voit maintenant le bas-relief en entier et la la mention de l'année 1868 apparait... 12 rue Monge, Ve ardt. (Mise à jour du 25 novembre 2014).












Allégories des cinq continents, ancien Comptoir national d'escompte de Paris, actuellement BNP Paribas, mosaïque d'après des cartons de Charles Lameire (1832-1910), vers 1880, 14 à 18 rue Bergère, IXe ardt, L'Océanie.





Allégories des cinq continents, ancien Comptoir national d'escompte de Paris, actuellement BNP Paribas, mosaïque d'après des cartons de Charles Lameire (1832-1910), vers 1880, 14 à 18 rue Bergère, IXe ardt, L’Amérique.








Allégories des cinq continents, ancien Comptoir national d'escompte de Paris, actuellement BNP Paribas, mosaïque d'après des cartons de Charles Lameire (1832-1910), vers 1880, 14 à 18 rue Bergère, IXe ardt, L’Europe.









Allégories des cinq continents, ancien Comptoir national d'escompte de Paris, actuellement BNP Paribas, mosaïque d'après des cartons de Charles Lameire (1832-1910), vers 1880, 14 à 18 rue Bergère, IXe ardt, L’Asie.





Allégories des cinq continents, ancien Comptoir national d'escompte de Paris, actuellement BNP Paribas, mosaïque d'après des cartons de Charles Lameire (1832-1910), vers 1880, 14 à 18 rue Bergère, IXe ardt, L’Afrique.





Cartons de l'Allégorie des Cinq continents du Comptoir National d'escompte de Paris, moins l'Asie, Charles Lameire, Musée d'Orsay.




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Signalons encore, dans la rue Bergère, l'ornementation de l'hôtel du Comptoir d'escompte, bâti vers 1880, où figurent, avec les statues du Commerce et de l'Industrie, des médaillons en mosaïque sur fond d'or représentant les cinq parties du monde. Mais ce sont là, jusqu'à présent, des exceptions et nous craignons bien que les enseignes matérielles et décoratives, qui semblaient être naguère l'accessoire obligé des boutiques, ne reprennent jamais entièrement possession de leurs antiques prérogatives.

Histoire des enseignes de Paris, Revue publiée par le Bibliophile Jacob, Édouard Fournier, Jules Cousin, 1884.






N'oublions pas la célèbre enseigne sculptée " Au grand Saint Antoine ", à l'angle du 28 boulevard Saint Denis et du 2 de la rue du faubourg Saint Denis, Xe ardt, qui décorait la charcuterie Véro-Dodat aujourd'hui disparue, Saint Antoine étant le patron des charcutiers. L'immeuble date de 1884.








Statue de Sainte Catherine d'Alexandrie, angle 2 rue de Sévigné, 100 rue Saint Antoine, IVe ardt. Cette sculpture d'angle, vraisemblablement de l'époque de la construction de l'immeuble, 1896, reprend la tradition de la maison à l'image, qu'au moyen age on aurait pu appeler "  Maison à l'image Sainte Catherine ".






En fait la maison précédant celle bâtie en 1896, avait déjà une statue d'angle. Il semble que ce n'était pas la même, quoique on voit une femme portant dans sa main droite les palme du martyre, comme sur la statue actuelle. Mais difficile à vérifier sur ce dessin de Jules Adolphe Chauvet de 1887, angle 2 rue de Sévigné, 100 rue Saint Antoine, IVe ardt, BNF.








Impossible de ne pas mentionner cette belle enseigne du début XIXe siècle, bien qu'absente de notre livre de référence : " A l'enseigne du Lion d'Or ", angle rue des Vinaigriers-rue Jean Poulmarch, Xe ardt. Il s'agissait d'un marchand de vin. (Mise à jour du 15 novembre 2014.)









" A l'enseigne du Lion d'Or ", angle rue des Vinaigriers-rue Jean Poulmarch, Xe ardt.  Détail. Il s'agissait d'un marchand de vin. (Mise à jour du 15 novembre 2014.)


" A l'enseigne du Lion d'Or ", angle rue des Vinaigriers-rue Jean Poulmarch, Xe ardt.  Détail. Il s'agissait d'un marchand de vin. (Mise à jour du 15 novembre 2014.)


" A l'enseigne du Lion d'Or ", angle rue des Vinaigriers-rue Jean Poulmarch, Xe ardt.  Détail. Il s'agissait d'un marchand de vin. Avec ces têtes de Bacchus et ces pampres de vigne, cela ne fait aucun doute. (Mise à jour du 15 novembre 2014.)








Enseigne Bernel-Bourette, 36 rue de Poitou, IIIe ardt. (http://lafabriquedeparis.blogspot.fr/2012/09/le-thermometre-de-la-rue-de-poitou.html) Et comme le fait remarquer JPD sur Paris Bise Art, le thermomètre fonctionne, ici 11,5°. (Mise à jour du 2 avril 2015)





Petit à petit, les inscriptions ont complètement remplacé les images, ici Le grand Hôtel du Lion d'or ( Au lit on dort ), 5 rue Houdart, XXe ardt.

2 commentaires:

  1. Une très belle promenade ''à l'ancienne''. Merci d'avoir étudié et publié à propos de ces enseignes qui étaient réalisées selon les règles de l'art( bois et mosaïques). Elles demeurent ''inspirantes''

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  2. Merci Mr Brivore.
    En fait si on s'attend plus à trouver des anciennes enseignes en province, on en trouve également à Paris, c'est pourquoi nous avons désiré approfondir ce thème. C'est vrai que quand on observe tous ces témoignages de la vie de nos prédécesseurs dans la capitale on ne peut qu'admirer la qualité des artisans en tout genre qui les ont créés.
    A.F.

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