vendredi 29 décembre 2017

Vitraux de Guerre 7







La guerre est finie. Une mère avec son grand fils et son enfant en bas âge sont devant la tombe du mari et du père, disparu durant le conflit de 1914-1918. Il faudra faire sans lui. Détail d'un grand vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920.



Dans ce septième chapitre consacré aux vitraux commémoratifs de la terrible guerre 1914-1918, nous découvrons une verrière signée Charles Champigneulle, qui pour une fois n'est pas située dans une église, mais dans une mairie. Aussi dans ce vitrail l'accent n'est-il pas mis sur l’héroïsme du sacrifice des soldats, comparé généralement au sacrifice du Christ dans les réalisations présentes au sein des lieux de culte catholiques, mais sur le retour à la paix du pays, et sur les graves conséquences terrestres de ce conflit. Il semble que cette inspiration différente vienne de l'équipe municipale qui a commandé cette fenêtre dès 1919, imprégnée par la pensée de Jean Jaurès. C'est donc un vitrail commémoratif laïc, presque pacifiste.

Ensuite nous visitons d'autres verrières qui reprennent l'expression du patriotisme et du sacrifice christique des soldats, rencontrées dans des églises parisiennes. Et nous nous souvenons grâce à un extrait du livre de Gabriel Chevallier " La Peur ", que ce sacrifice n'a pas été forcément le fruit de la volonté des français mobilisés dans cette guerre.







Avec la victoire de la France, la paix est revenue. C'est ce que symbolise la sorte de Marianne ailée, ange catholique laïcisé, tenant des feuilles de laurier et écrasant une épée, image de la guerre enfin finie. L'Espoir peut donc renaitre. Mais la douleur des familles ne s'est pas effacée.... Mère et enfants se retrouvent seuls, ainsi que les parents des combattants disparus, qui ne peuvent plus compter sur leur(s) enfant(s ) pour leurs vieux jours. A gauche un homme assis a perdu son bras droit, un autre, porteur de béquilles, a perdu sa jambe gauche, tandis que le troisième a été blessé à la tête. Toute cette population est comme la maison en arrière plan, presque détruite et à reconstruire. C'est une description de toute la population française en 1919. Vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920.










Le lendemain, on nous porta encore en avant.
Nous primes position dans un boyau perpendiculaire aux lignes ennemies, fermé par une barricade de sacs a terre, a la limite de notre avance.
Nous étions plus sales, plus fatigués, plus pales, plus silencieux que jamais. Nous comprenions que notre heure était proche.
Après ce que nous venions de voir, aucune illusion ne pouvait subsister. Des qu’un bataillon était hors de combat, on faisait avancer le bataillon suivant pour attaquer, sur le même terrain couvert de nos blessés et de nos morts, après une préparation d’artillerie insuffisante, qui était plutôt pour l’ennemi un signal qu’une destruction. L’inutile victoire qui consistait a enlever un élément de tranchée allemande se payait d’un massacre des nôtres. Nous regardions les hommes bleus étendus entre les lignes. Nous savions que leur sacrifice avait été vain et que le nôtre, qui allait suivre, le serait également. Nous savions qu’il était absurde et criminel de lancer des hommes sur des fils de fer intacts, couvrant des machines qui crachaient des centaines de balles a la minute. Nous savions que d’invisibles mitrailleuses attendaient les cibles que nous serions, dés le parapet franchi, et nous abattraient comme un gibier. Seuls les assaillants se montraient a découvert, et ceux que nous attaquions, retranchés derrière leurs remparts de terre, nous empêcheraient d’aller jusqu’à eux, s’ils avaient un peu de sang-froid pendant trois minutes.
Quant à avancer profondément, tout espoir était perdu. Cette offensive, qui devait nous porter à vingt-cinq kilomètres au premier bond, tout enfoncer, avait péniblement gagné quelques centaines de mètres en huit jours. Il fallait que des officiers supérieurs justifiassent de leurs fonctions devant le pays par quelques lignes de communiqué qui sentissent la victoire. Nous n'étions plus là que pour acheter ces lignes de notre sang. Il ne s'agissait plus de stratégie, mais de politique.
Une chose encore nous faisait réfléchir. Parmi tous tous ces morts qui nous entouraient, on ne voyait presque pas d'Allemands. Il n’y avait pas équivalence de pertes : nos faibles gains de terrain étaient mensongers, puisque nous étions les seuls a mourir. Les troupes victorieuses sont celles qui tuent davantage, et nous étions les victimes. Ceci achevait de nous démoraliser. Depuis longtemps les soldats avaient perdu toute conviction. Ils perdaient maintenant la confiance. Assaillants, soi-disant vainqueurs, ils murmuraient : « On nous fait tuer bêtement. »
Témoin de ce désordre, de cette boucherie, je pensais : bêtement n’est pas assez dire. La Révolution guillotinait ses généraux incapables. C’était une excellente mesure. Des hommes qui ont institué les cours martiales, qui sont partisans d’une justice sommaire, ne devraient pas échapper a la sanction qu’ils appliquent aux autres. Une pareille menace les guérirait de leur orgueil olympien, ces manieurs du tonnerre, les ferait réfléchir sur eux-mêmes. Aucune dictature n’est comparable a la leur. Ils refusent tout droit de contrôle aux nations, aux familles, qui se sont, dans leur aveuglement, confiées à eux. Et nous qui voyons que leur grandeur est une imposture, que leur puissance est un danger, si nous disions la vérité, on nous fusillerait.
Telles étaient les idées qui nous hantaient à la veille d’attaquer. Courbés sous la pluie et les obus, les soldats blêmes ricanaient :
- Le moral est bon ! Les troupes sont fraîches !








Le bouquet de roses sur la tombe du mari et du père disparu... Vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920, détail.





Nous entrons en agonie.
L’attaque est certaine. Mais, comme il faut renoncer aux assauts de front qui n’avancent plus, on va progresser par les boyaux. Mon bataillon doit attaquer à la grenade les barricades allemandes. Grenadier, je marcherai dans les premiers.
Reste a connaître l’heure de l’attaque. Vers midi, on nous dit : « Ce sera pour ce soir ou pour la nuit. »
Des feuillées, qui sont surélevées, on aperçoit la ligne ennemie. La plaine, qui monte légèrement, est couronnée dans le lointain par un bois déchiqueté, le bois de la Folie, que le commandement se propose, paraît-il, d’occuper. Le bruit court que nous avons devant nous la garde impériale allemande et qu’elle nous recevra avec des balles explosives.
Que faire jusqu’au soir ? Je ne compte guère sur les grenades, que je ne sais pas manier. Je démonte mon fusil, je le nettoie avec soin, je le graisse et l’enveloppe d’un chiffon. Je vérifie aussi ma baïonnette. J’ignore comment on se bat dans un boyau, à la file indienne. Mais enfin le fusil est une arme, la seule que je connaisse, et il faut me préparer à défendre ma vie. Je ne compte pas non plus sur mon couteau.
Surtout, je ne dois pas penser... Que pourrais-je envisager ? Mourir ? Je ne peux pas l’envisager. Tuer ? C’est l’inconnu, et je n’ai aucune envie de tuer. La gloire ? On n’acquiert pas de gloire ici, il faut être plus en arrière. Avancer de cent, deux cents, trois cents mètres dans les positions allemandes ? J’ai trop vu que cela ne changerait rien aux événements. Je n’ai aucune haine, aucune ambition, aucun mobile. Pourtant, je dois attaquer...
Ma seule idée : passer à travers les tirs de balles, de grenades et d’obus, en réchapper, vainqueur ou vaincu. D’ailleurs : être vainqueur, c’est vivre. C’est aussi la seule idée de tous les hommes qui m’entourent.
Les anciens sont soucieux et grognent pour se rassurer. Ils refusent de prendre la garde, mais tous sont volontaires pour partir à l’arrière, à la recherche d’un ravitaillement.
Des rafales d’obus et de mitrailleuses balaient la plaine. Le soleil se montre un peu. Au loin, nous entendons encore des clairons, la fusillade, les barrages.
Nous voudrions suspendre la marche du temps. Pourtant le crépuscule envahit le champ de bataille, nous sépare les uns des autres, nous pénètre de froid... le froid de la mort...
Nous attendons.
Rien ne se précise.
Je m’accroupis dans un trou pour dormir. Autant ne pas savoir à l’avance !
Je me souviens que j’ai vingt ans, l’âge que chantent les poètes...








Le sacrifice du soldat pour son pays entre en résonance dans cette fenêtre, avec le sacrifice biblique par Abraham de son fils Isaac, remplacé in-extremis par un bélier, le geste d'Abraham étant arrêté par un ange. Vitrail signé Julien Vosch, maître verrier belge installé à Montreuil-sous-Bois, 1939. Église du Cœur-Eucharistique-de-Jésus, 22 rue du Lieutenant-Chauré, xxe ardt.












Je revois le jour. Dans la tranchée déserte, j’étire mes jambes ankylosées. Je me dirige vers l’abri de notre caporal.
- Alors, on n’attaque plus ?
- C’est remis à ce soir.
Allons ! Cette journée encore ne sera pas gaie !
Il est tôt. Le front est calme. Sur la plaine, couverte de brumes, traînent de longues plaintes déchirantes, s’élèvent des râles saccadés et rauques. Ce sont nos blessés étendus entre les lignes, qui appellent : « Venez me chercher... Camarades, frères, amis... Ne me laissez pas, je peux vivre encore... » On distingue des noms de femmes, les hurlements de ceux qui souffrent trop : « Achevez-moi l », de ceux qui nous injurient : « Lâches ! lâches l » Nous ne pouvons rien, que les plaindre, en frissonnant. Dans ces cris, nous reconnaissons les cris que nous portons en nous, qui sortiront de nous, ce soir peut-être... Il semble que les deux armées se soient tues pour écouter, et, dans leurs tranchées, doivent rougir de honte.
Je me replie dans mon trou, je m'entoure la tête pour ne plus entendre, tâcher de dormir.
On me réveille quelques heures plus tard. Des vivres viennent enfin d’arriver : un ragoût figé dans les bouteillons, du vin, du café froid, de l’alcool. L'escouade se rassemble autour de notre caporal qui fait la distribution. Je mange sans appétit et j’ai terminé le premier. Le caporal me tend une brassée de journaux
- Lis-nous les nouvelles.
- Vas-y pour les bobards ! Approuvent les autres en s'approchant pour ne rien perdre.
En premier lieu, le communiqué, assez confus, leur fait hocher la tête.
- On est bons pour passer l'hiver dans cette mouscaille !
Puis je parcours les colonnes signées de noms illustres, d’académiciens, de généraux en retraite, même de gens d’Église, et j’en détache ces rares, ces précieuses fleurs de prose :
« La valeur éducative de la guerre n’a jamais fait de doute pour quiconque est capable d’un peu d’observation... »
« Il était temps que la guerre vînt pour ressusciter, en France, le sens de l’idéal et du divin. »
« C’est encore une des surprises de cette guerre et l'une de ses merveilles, le rôle éclatant qu’y joue la poésie. »

Une interruption :
- Qu’est-ce qu’ils doivent toucher. comme sous, ces gars-là, pour écrire ces c... !
Poursuivant, je comble l’auditoire :
« Ô morts, que vous êtes vivants!»
« La gaieté règne dans les tranchées ! »
« Je puis maintenant vous suivre a l’assaut : je puis constater la joie qui vous prend au moment de l’effort suprême, extase, transfert de l’âme, vol de l’esprit qui ne s’appartient plus. »

Ils méditent un instant. Et Bougnou, le petit Bougnou, effacé et soumis, qui ne parle jamais, juge ces écrivains fameux et dit de sa voix de fille :
- Ah ! Les fumiers !










Sur la tombe d'un poilu, le blé repousse déjà promettant une bonne récolte.  Des fleurs d'été, bleuets, marguerites, coquelicots, rappellent le drapeau tricolore et la cocarde posée sur la croix. Les quelques barbelés de la clôture rappellent aussi la couronne d'épine du Christ, comme nous l'avions vu dans  " Vitrail de Guerre 6  " Une fois de plus on retrouve l'alliance du patriotisme et du catholicisme. Carton d'Ernest-Pascal Blanchard, réalisé par l'atelier Jac Galland. Vers 1925.  Église Saint François de Salle, 15-17 rue Ampère, XVIIe ardt.















Dans l’après-midi, le caporal me tire par le bras :
- Tu viendras en corvée ce soir. On ira chercher des claies.
- Ah ! non, non ! Je marche déjà comme grenadier, je ne veux pas aller en corvée.
- Tais-toi donc, on coupera à l’attaque...
Cette assurance me calme. Je passe une assez bonne soirée.
Il fait nuit depuis longtemps quand nous partons. Nous sommes cinq. J’ai laissé mon fusil et mon sac dans un petit élément de tranchée où je les reprendrai, ne conservant qu’une musette et mon équipement. Nous marchons très vite dans les boyaux sombres, effondrés par les obus. Nous sommes pressés de gagner l’arrière où nous nous abriterons.
Malheureusement, l’humidité de ces derniers jours et les biscuits moisis m’ont redonné des coliques. Je dois plusieurs fois m’arrêter et faire attendre les autres, qui se plaignent, redoutant qu’un tir nous arrive dessus à l’improviste. Pour moi, ce n’est pas facile, dans l’obscurité, de trouver un endroit propice. Une fois, un homme qui se dresse brusquement prétend me chasser.
- Fous le camp d’ici ! C’est les feuillées du commandant.
Je réponds grossièrement à ce serviteur fidèle que nul commandant au monde ne saurait imposer le garde-à-vous à mes entrailles. Son nez et des borborygmes l’informent que je ne mens pas. Il disparaît.
Nous trouvons des claies dans un dépôt de matériel et nous préparons notre chargement. Puis, dans un renfoncement couvert, nous nous asseyons, bien serrés pour nous tenir chaud, et nous allumons des cigarettes.
Bientôt de gros obus tombent pas très loin et résonnent terriblement dans cet endroit désert. Nous nous enfonçons au plus profond de l’ombre et nous nous persuadons que notre abri est solide. Par-dessus tout, nous pensons à ce qui se prépare là-bas pour le bataillon. Il vaut encore mieux être ici.
D’ailleurs, le tir cesse. Le silence retombe. Nous ne parlons pas. Nous écoutons les bruits confus du front, au loin. Nous sommeillons. Nous laissons passer le temps. Nous avons l’impression d’être des déserteurs.
Le caporal nous dit : « Il faut quand même retourner. »
Nous repartons. Nous avançons péniblement avec ces claies d’osier, plus larges que les boyaux, qu’il faut transporter obliquement. Jamais, en temps normal, nous n’aurions voulu faire cette corvée. Mais nous croyons que nous sommes favorisés.
Nous rejoignons nos positions.
Tout le bataillon est dans le boyau, baïonnette au canon, dans le plus grand silence.
- Qu’est-ce que vous faites ?
- On va attaquer.
Ainsi l’attaque n’a pas eu lieu ! Le caporal dit :
- Faites passer au capitaine que les claies sont arrivées.
L’information chemine d’homme à homme. Je pense à mon fusil, à aller le chercher... un ordre arrive :
- Les hommes de corvée en tête. Laissez les claies.
C’est un comble ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Il n’y a pas à discuter. Nous longeons le bataillon. Les hommes s’écartent pour nous laisser passer, avec une obligeance inhabituelle.











Sainte Thérèse apparait aux poilus pendant la bataille,  Amédée Buffet,  Chapelle Saint-Joseph-des-Carmes , 70 rue de Vaugirard , VIe ardt. Il s'agit de Sainte Thérèse de Lisieux, canonisée en 1925, qui considérait  Jeanne  d'Arc comme  " sa sœur chérie ". Elle est donc représentée ici comme une autre défenseure de la France, au même titre que Jeanne d'Arc, que l'on voit aussi apparaitre aux poilus en pleine bataille . A noter le Sacré-cœur de Jésus sur le drapeau français, dans la partie blanche.










En bas de la barricade se tient notre capitaine, jugulaire au menton, le revolver dans la main. Il me montre des caisses :
- Prends des grenades.
- Mon capitaine, j’ignore leur fonctionnement.
C’est vrai. Ce sont des grenades cylindriques en fer-blanc, comme je n’en ai jamais vu. Il répond très sec :
- Pas d’explications !
En effet ! Je prends docilement cinq ou six grenades et les glisse dans ma musette. Il me montre la barricade.
- Saute !
Je vois une courte échelle. J’y grimpe. J’enjambe les sacs et me trouve au niveau de la plaine, au dessus des tranchées. Des lueurs m’aveuglent. Fusées, obus. Des balles sifflent, me frôlent. Je me laisse tomber.










Un poilu meurt au combat, sacrifié pour son Pays. Détail du vitrail Le sacrifice d'Isaac, signé Julien Vosch, maître verrier belge installé à Montreuil-sous-Bois, 1939. Église du Cœur-Eucharistique-de-Jésus, 22 rue du Lieutenant-Chauré, xxe ardt.











De l’autre côté de la barricade...
Un homme court devant moi. Je cours derrière lui.
En courant, courtes réflexions : « Donc, j’attaque en tête d’un bataillon. J’ai pour seule arme cinq grenades d’un modèle inconnu et je marche à la garde impériale allemande... » Mes idées ne vont pas plus loin. Je regrette mon fusil bien graissé.
D’autres hommes courent derrière moi. Il ne faut pas songer à m’arrêter, et je n’y songe pas. Les fusées se succèdent et nous éclairent. J’aperçois un fusil contre la paroi du boyau et m’en empare. Un vieux fusil français : culasse bloquée, baïonnette tordue et rouillée. Mieux que rien !
Je n’imagine pas du tout le combat, je n’ai aucun réflexe de soldat. Je me dis :
« Tout cela est idiot, absolument idiot ! » Et je cours, je cours comme si j’étais pressé.
Ai-je peur ? Ma raison a peur. Mais je ne la consulte pas.
Idiot, idiot !



Au pied de la deuxième barricade, quatre énergumènes percutent des grenades et les lancent, en hurlant pour s’exciter.
Ainsi, nous sommes cinq bougres qui attaquons l’armée allemande avec ces cylindres de fer-blanc? Quelle histoire !
L’un des furieux me crie:
- Passe des grenades !
Je pense: « Bien volontiers!» Je lui tends le contenu de ma musette.
- Encore !
L’homme de derrière me tend les siennes. Je transmets. D’autres grenades arrivent, de main en main.
Les quatre n’arrêtent pas de percuter, de lancer et de hurler... Ça ne pourra pas durer éternellement ?


Je suis soulevé, sourd, aveuglé par une fumée, traversé par une odeur aiguë. Des griffes me labourent, me déchirent. Je dois crier sans m’entendre.
Ma pensée jette cette lueur dans mon obscurité : « Tes jambes sont arrachées ! » Pour un début...
Mon corps s’élance et court. L’explosion l’a déclenché comme une machine. Derrière moi, on crie : « Plus vite ! » sur un ton d’affolement et de souffrance. Alors seulement je m’aperçois que je cours.
Ma raison revient un peu, s'étonne, contrôle : «  Sur quoi cours-tu ? » Je crois courir sur des tronçons de jambes... Elle ordonne : « Regarde ! » Je m'arrête, dans le boyau où passent des hommes que je ne vois pas. Ma main, qui a peur de rencontrer quelque chose d’affreux, descend lentement le long de mes membres : les cuisses, les mollets, les souliers. J'ai mes deux souliers !...Alors mes jambes sont entières ! Joie, mais joie incompréhensible. Pourtant il m'est arrivé quelque chose, j’ai reçu un coup...
Ma raison poursuit: « Tu te sauves... As-tu le droit de te sauver ? » Nouvelle inquiétude. Je ne sais plus si je souffre, ni où. J’ausculte mon corps, je le tâte dans l’ombre. Je rencontre ma main gauche qui ne répond plus à ma pression, dont les doigts ne peuvent serrer. Du poignet coule un liquide tiède. « Bon ! je suis blessé, j’ai le droit de partir ! »
Cette constatation me calme et me rend aussitôt le sentiment de la douleur. Je geins faiblement. Je suis surtout étourdi et étonné.
Je retrouve la première barricade où l’on a fait une brèche pour faciliter le passage. Le capitaine est toujours là. Personne ne m’arrête. Les soldats de mon bataillon, dont les baïonnettes brillent, tendent leurs visages pâles et anxieux pour voir ce premier blessé. Je reconnais des hommes de la classe 15, qui me disent:
- Veinard !
L’un se détache : Bertrand. Il me retire mon équipement et me demande :
- C’est grave ?
- Je n’en sais rien.
- Ça marche là-bas ?
- Je n’ai pas eu le temps de me rendre compte.
- Bonne chance !
- À toi aussi, mon vieux !
- Sois sûr que je préférerais être à ta place.
Leur inquiétude, leurs paroles me donnent conscience de ma fortune.
Il s’agit maintenant de gagner l’arrière, de ne pas me perdre dans les boyaux, d’échapper aux obus... Je répète: « Veinard. »









Des nuages aux couleurs apaisées sur la maison blessée, la maison France à reconstruire. Vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920, détail.











Peu à peu, je me refroidis. Mes jambes se raidissent et je boite du pied droit, qui me fait mal. J’avance péniblement, à travers le lacis des boyaux sombres et déserts. Ce secteur, dans lequel nous ne nous sommes déplacés que de nuit, m’est inconnu. La nuit encore le recouvre et l’étend à l’infini. Je n’ai qu’un indice, qui est de suivre les voies qui sont piétinées davantage, où ont passé le plus de troupes. Je me guide sur la nature du sol et m’applique à tourner le dos aux fusées qui indiquent l’avant. Je suis seul et mes forces diminuent.
À ma montre : trois heures du matin. Je trouve un fusil brisé pour m'appuyer. Je suis de plus en plus fatigué, mais je sens que si je m'arrête, je ne pourrai repartir. J'ai la chance d'avoir quitté, le premier, le lieu de l'attaque, sans le secours des brancardiers. Il faut profiter de cette chance et éviter d'être pris sous les barrages. Justement l’artillerie donne au loin, sur les lignes.
Quatre heures. J’ignore toujours où je. me trouve, j’aboutirai et n’ai encore rencontré personne. Des obus tombent aux environs. Je m'engage dans un chemin creux. J’entends des pas, des voix, et je croise des corvées de ravitaillement. Les hommes m’offrent à boire, du café, de l’alcool, m’expliquent la direction à suivre, pour atteindre le village et le poste de secours, situé à l’extrémité. Ils disent qu’il faut une heure pour s’y rendre.
Une heure pour eux, mais il me faut bien davantage. Dans le village, je quitte les boyaux et prends la route, pour gagner du temps. C’est un de ces villages du Pas-de-Calais, tout en longueur. Le décor est sinistre. Et voici les obus sur ma droite, les gros fusants qui craquent bas et les percutants qui font jaillir des pierres. S’ils arrivent jusqu’à moi, je ne pourrai ni me sauver ni m’abriter ; je vais comme un infirme. Là, j’ai vraiment peur, peur qu’on m’achève...
Une croix rouge. Je descends dans une cave. Le major me panse sommairement, s’étonne du nombre d’éclats que j’ai reçus, mais me rassure néanmoins. Le bas de ma capote est entièrement effrangé et mes jambières sont cisaillées. Je n’ai plus de force pour repartir. Un infirmier me porte sur son dos jusqu’au poste d’évacuation voisin. Le jour se lève. Il est plus de six heures.
Devant le poste d’évacuation se trouvent deux brancards, dont l’un est occupé. Je m’étends sur le second. J’éprouve immédiatement un bien-être et un sentiment de sécurité : le plus dur est fait, je n’ai plus qu’à me confier, on s’occupera de moi.
Un jeune prêtre, au visage sympathique, s’approche, se penche et nous demande avec cordialité si nous désirons quelque chose. Je lui demande une cigarette. Lorsqu’elle est allumée, je souris, pour remercier. Il ouvre les bras avec un geste un peu liturgique, et dit :
- Nos soldats sont admirables d’abnégation. Ils souffrent et ils ont encore le courage de rire !
Pendant qu’il va nous chercher à boire, l’autre blessé me glisse :
- Il est naïf, le ratichon ! Il voit pas qu’on rigole parce qu’on fout le camp !
On nous descend dans une cave encore vide qui est installée, avec des portants, pour recevoir trois rangées de brancards superposés. Je m’étonne d’être là, de mon extraordinaire aventure... Mais je suis très fatigué et je m’endors bientôt lourdement.
Quelques heures plus tard, à mon réveil, la cave est pleine de blessés qui crient. Toutes les couchettes sont prises. Leurs occupants épuisent la gamme des intonations de la douleur et du désespoir. Certains sentent venir la mort et luttent contre elle farouchement, avec des imprécations et des gestes frénétiques. D’autres au contraire laissent partir leur vie en un mince filet de fluide, avec des soupirs étouffés. D'autres exhalent des gémissements rauques, réguliers, par quoi ils bercent leur souffrance. D’autres implorent pour qu’on les soulage ; d’autres pour qu'on les aide à en finir. D'autres appellent à leur secours des êtres que nous ne connaissons pas. D'autres, dans le délire, se battent toujours, poussent d'inhumains cris de guerre. D'autres nous prennent à témoin de leur misère et nous reprochent de ne rien faire pour eux. Quelques-uns invoquent Dieu ; quelques-uns s'en prennent à lui, l'injurient, le somme d'intervenir s'il est puissant.
A ma gauche, je reconnais le jeune sous-lieutenant qui commandait notre section. De sa bouche molle sort une plainte monotone et faible de petit enfant. Il agonise. C’était un brave garçon et tout le monde l'aimait.











Les parents du soldat et grands-parents des jeunes enfants se retrouvent seuls et démunis. Vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920, détail.









La place manque. A terre sont affalés des malheureux, des blocs boueux surmontés d’un visage hagard, empreint de cette atroce soumission que donne la douleur. Ils ont le regard des chiens qui rampent devant le fouet. Ils soutiennent leurs membres brisés et psalmodient le chant lugubre monté des profondeurs de leur chair. L’un a une mâchoire fracassée qui pend et qu’il n’ose toucher. Le trou hideux de sa bouche, obstrué par une langue énorme, est une fontaine de sang épais. Un aveugle, muré derrière son bandeau, lève la tête vers le ciel, dans l’espoir de capter une faible lueur par le soupirail de ses orbites, et retombe tristement dans le noir de son cachot. Il sonde le vide autour de lui en tâtonnant, comme s’il explorait les parois visqueuses d'une basse-fosse. Un troisième a les deux mains emportées, ses deux mains de cultivateur ou d’ouvrier, ses machines, son gagne-pain, dont il disait probablement, pour prouver son indépendance : « Quand un homme a ses deux mains, il trouve partout du travail. » Elles lui manquent déjà pour souffrir, pour satisfaire ce besoin si naturel, si habituel, qui consiste à les porter à l’endroit douloureux, qu’elles serrent, afin de calmer. Elles lui manquent pour se tordre, se crisper et supplier. Celui-là ne pourra jamais plus toucher. Je réfléchis que c’est peut-être le plus précieux des sens.
On a apporté aussi un débris humain si monstrueux que tous, à sa vue, ont reculé, qu’il a étonné ces hommes que plus rien n’étonne. J’ai fermé les yeux : je n’ai que trop vu déjà, je veux pouvoir oublier plus tard. Cela, cet être, hurle dans un coin comme un dément. Notre chair soulevée nous suggère qu’il serait généreux, fraternel de l’achever.
L’artillerie allemande coupe la route ; les obus résonnent sourdement. On ne peut nous évacuer. Dehors, de nouveaux blessés arrivent constamment qui attendent sous la pluie, pour entrer, que nous devenions des cadavres. Les infirmiers sont débordés. Ils vont d’une couchette à l’autre surveiller les râles. Dès que ces râles ne sont plus que des balbutiements, qui indiquent que le moribond est au seuil du néant, on sort l’homme qui achèvera de mourir dehors, aussi bien, et l’on apporte à sa place un autre blessé qui a des chances de vivre. Le choix sans doute n’est pas toujours heureux, mais les infirmiers font pour le mieux, et tout dans la guerre est une loterie. On emporte de la sorte notre sous-lieutenant.
Tous ceux qu’on retire d’ici sont destinés à faire des macchabées, ces rebuts du champ de bataille qui n’apitoient plus personne. Les morts encombrent les vivants et épuisent leurs forces. Dans les périodes agitées on les laisse à l’abandon, jusqu’à ce qu’ils se rappellent à l’attention par l’odeur. Les fossoyeurs trouvent qu’ils sont vraiment trop nombreux et se plaignent de ce surcroît de travail qui empiète sur leurs nuits. Tout ce qui est mort est indifférent. S’attendrir serait s’affaiblir.
Un major pensif, surmené, et privé de moyens médicaux, circule à travers les rangées. Il réconforte comme il peut, avec des paroles bourrues, et montre ses galons aux plus crédules pour les persuader qu’ils s’en tireront. On devine sa lassitude ; il sent l’alcool dont il use pour se soutenir. Et il est tellement sillonné d’éclaboussures sanglantes que son sourire, qu’il voudrait doux et ferme, paraît cruel comme celui d’un bourreau








Tombe du lieutenant Marcel Suss, mort au combat à la bataille de la Marne le  9 septembre 1914. Caveau, cimetière Montparnasse, XIVe ardt.










La plupart des blessés portent le numéro de mon régiment, mais j’en fais partie depuis trop peu de temps pour les connaître, et beaucoup sont méconnaissables. Des bribes de conversation m’apprennent que l’attaque de la barricade a été très meurtrière. Elle a coûté plus de cent cinquante hommes. On a d’abord avancé, puis il a fallu reculer et revenir aux emplacements de départ. Les Allemands, qui sont moins épuisés que nous et se cramponnent aux positions de crête, ont contre-attaqué vigoureusement et profité de ce que nos flancs n’étaient pas couverts. J’étais curieux de connaître le résultat de cette action, à laquelle j’ai participé d’une manière si étrange. J’aimerais savoir aussi ce que sont devenus mes camarades de la classe 15 et ceux de mon escouade. Cette escouade, au sein de laquelle nous nous querellions fréquemment et qui rassemblait des individus si différents, si peu faits pour se comprendre, était pourtant une petite famille, et je serais peiné qu’il fût arrivé malheur à l’un deux, surtout à notre jeune caporal. Mais je suis très mal placé, au ras du sol, et n'aperçois que les blessés étendus contre la muraille. Ils sont trop éloignés, trop recueillis sur eux-mêmes pour que je les interroge. D’ailleurs mon désir d’apprendre est moins grand pourtant que mon désir de ne pas faire d’efforts.
Et moi ?
J’ai honte. J’ai honte parce que je souffre moins que certains hommes qui m’entourent et que j’occupe une place entière. J’ai honte, et aussi par comparaison, je suis, non pas fier, non pas heureux mais satisfait de mon destin. L’égoïsme, malgré tout, domine la pitié qui m’envahit parce que la douleur ne m’absorbe pas entièrement, comme les malheureux qui sont très gravement touchés. Je suis partagé entre ces deux sentiments : la gêne d’étaler une trop grande richesse devant des misérables et la supériorité un peu insolente des êtres que le sort a comblés. Mon corps, tourné vers l’espoir, vers la vie, se détourne des corps broyés ; l’animal, qui veut rester intact, me dit : « Réjouis-toi, tu es sauvé! » Mais mon esprit est encore solidaire des pauvres hommes de la tranchée, dont j’étais ; il les aime et il les plaint. Les risques que nous avons courus ensemble, la peur qui nous a secoués, nous ont unis. Je ne suis pas encore détaché d’eux et leurs cris trouvent en moi un écho. Peut-être est-ce la vue des mutilations qui auraient pu me frapper qui m'émeut ? Notre pitié n’est-elle pas une méditation sur nous-même, à travers les autres ? Je ne sais. Ce qui doit m’excuser à leurs yeux, c’est que nous étions exposés aux mêmes coups, que ce qui les a atteints eût pu m’atteindre. Pourtant, immobile sous ma couverture, les yeux clos, je leur dissimule ma chance injuste.
J’ai aussi mes motifs d’inquiétude. Si je porte à plat sur mon dos, la blessure du thorax m’étouffe. Si je veux me tourner, il semble qu’on m’enfonce des poignards dans le corps. Il se pourrait que ma main, si pesante au bout de mon bras, ne retrouve jamais sa souplesse... Si je ne pensais que mes camarades sont encore là-bas derrière la barricade, les pieds dans les flaques d’eau, environnés de cadavres, et que leur vie est en jeu à chaque instant, je considérerais sans doute qu’un grand malheur m’est arrivé. Si j’avais subi pareille commotion ailleurs qu’à la guerre, on m’eût sans doute emporté évanoui. Ici, j’ai marché plus de trois heures pour trouver un poste de secours. Mais en somme mon sort n’est pas fixé, je ne serai rassuré que lorsque toute menace d’amputation sera écartée.







Les trois mutilés de Guerre. Vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920, détail.








Avec le soir, les cris redoublent, le délire s’empare de nous. La température là-dedans est très élevée, l’atmosphère irrespirable, chargée de l’odeur fade du sang, des pansements souillés, des excréments. Je suis affaibli, la tête me tourne, il me semble que cette cave m'oppresse, me descend sur la poitrine...
La fièvre me prend, me secoue, m’hallucine. Elle dresse devant moi une barricade fulgurante, un bûcher où flamboient des hommes bleus et gris, qui ont des visages de cadavres ricanants, des mâchoires privées de gencives, comme le masque de Neuville-Saint-Vaast. Ils se lancent à la tête des grenades qui les couronnent d’explosions. Le nuage dissipé, à moitié décapités, sanguinolents, ils continuent de se battre avec acharnement. L’un a un œil qui pend. Pour ne pas perdre de temps, il tire la langue et le gobe. Un autre, un grand Allemand, a le dessus du crâne ouvert ; le cuir chevelu fait charnière et retient l’os qui ballotte comme un couvercle. Au moment où il manque de munitions, il plonge la main dans son crâne, en retire la cervelle et la jette à la figure d’un Français qu’elle enduit d’une bouillie répugnante. Le Français s’essuie, et, furieux, entrouvre sa capote. Il déroule ses intestins et leur fait un nœud coulant. Il lance ce lasso au cou de l’Allemand, lui met son pied contre la poitrine, et, penché en arrière, suspendu de tout son poids, l’étrangle avec ses boyaux. L’Allemand tire la langue. Le Français la tranche avec son couteau et la fixe à sa capote avec une épingle anglaise, comme une décoration. Puis arrive une femme qui allaite un enfant. Elle détache l’enfant de son sein, le pose au sommet de la barricade où. il grésille. La femme se retire tristement, en gémissant : « Ah ! mon Dieu, comment cela est arrivé ! » Alors accourent les ordonnances. Ils placent dans un plat de campement l’enfant rôti à point, comme un cochon de lait, et emplissent de pleins seaux de sang, qu’ils emportent pour la popote du feld-maréchal, qui prend l’apéritif dans le lointain, en observant le champ de bataille avec des jumelles à prismes et en bâillant parce qu’il a faim. La barricade s’effondre, et il n’y a ni vainqueurs ni vaincus, parce qu’il ne reste que des cadavres.
Me voici en première ligne, dans un petit poste, armé d’une mitrailleuse. Soudain, un papillon noir, taché de rouge, voltige au-dessus des fils de fer. J’ai la consigne de tuer ce papillon. Je pose le doigt sur la détente et je le cherche dans le cran de mire. Tout à coup, je comprends cette chose terrible : ce papillon, c’est mon cœur. Affolé, j’appelle le sergent et je lui explique. Il me répond : « C’est l’ordre ! Tue-le ou tu seras fusillé ! » Alors, je ferme les yeux, et je passe des bandes, des bandes, pour tuer mon cœur... Le papillon vole toujours... Survient le général qui se met en colère : « Qui est-ce qui m’a foutu un conscrit aussi maladroit ! Moi, je le descends du premier coup ! » D’un étui de peau humaine, il tire un revolver tout en or. Il vise et il tue mon cœur... Je pleure... J’irai chercher le pauvre papillon noir, cette nuit, en rampant...
Et maintenant, je suis seul sur un brancard, entre les tranchées. Le soir tombe. Les armées s’éloignent et m’abandonnent. J’entends une sonnerie de clairon, des commandements, j'aperçois sur une route, là-bas, des troupes qui présentent les armes. D’une automobile à fanion descend un colonel. Je le reconnais malgré la distance : c’est celui qui m’a fait passer un examen sur le Champ-de-Mars, au dépôt... Il s’accroupit, craque une allumette et enflamme quelque chose près du sol. Puis il remonte dans sa voiture qui démarre rapidement. Encore un bruit d’armes, encore une sonnerie de clairons. Les.sections se forment par quatre et s’éloignent à leur tour, sans se retourner. Je voudrais appeler, mais quelque chose m’obstrue la gorge. Me voici seul à nouveau et j’ai froid. Je pense aux rats qui grouillent sur la plaine et vont peut-être m’assaillir. Comment me défendrai-je ? Je n’ai aucune force et je suis attaché sur mon brancard. Je cherche du secours dans cette étendue morne et glacée... Je découvre une petite lueur, que je prends d’abord pour un ver luisant. Mais elle vient à ma rencontre, lentement, en ondulant sur la terre. Je la croyais à des kilomètres et c’est seulement sa petitesse qui me donnait cette impression d’éloignement. En réalité, elle est proche et avance toujours. Qu’est-ce donc ? Subitement.tout se révèle ! Mes cheveux se dressent, je transpire d’horreur. Oui : ce colonel était mon ennemi depuis que je l’avais salué de la main gauche, par distraction. La lueur est une flamme qui court au bout de la mèche qu’il a allumée, de cette mèche qui vient de la route jusqu’à moi, qui me traverse la gorge ; qui m’empêche d’appeler. Et ma poitrine, mon ventre sont bourrés de cheddite, je le sais...










Marianne foule aux pieds le glaive représentant le combat, c'est la Paix revenue. Vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920, détail.








Le train sanitaire roulait depuis une heure, nous ramenant à l’intérieur. Dans le wagon à bestiaux aménagé avec des couchettes, nous étions douze blessés fiévreux, fatigués d’avoir attendu plusieurs jours déjà sur un brancard, de poste de secours en poste de secours. Quelques-uns étaient atteints sérieusement et souffraient cruellement.
Pris d’une inspiration soudaine, celui qui avait un éclat d’obus dans la hanche surmonta sa douleur, et nous annonça une ère nouvelle :
- Dites, les copains : écoutez, on n’entend plus le canon !
- Pour nous, lui répondit-on, la guerre est finie !
Il y a de cela un grand mois. Je le croyais aussi. J'en doute aujourd’hui.


Extrait de La Peur, de Gabriel Chevallier, 1930.










Laurier de la Victoire ou rameau d'olivier de la Paix ? Vitrail de Charles Champigneulle, escalier d'honneur de la mairie du Kremlin- Bicêtre,  Val-de-Marne, 1920, détail.






Pour en savoir plus sur le vitrail du Kremlin-Bicêtre, un document rédigé par la mairie de cette ville.










"Réunis " par Guillaume Seignac. L'Allemagne représentée par un oiseau de proie, un aigle, a été chassée par le glaive français, ainsi l'Alsace retrouve sa place au sein du giron national. Huile sur toile, 92 x 65,5 cm.










Autre " vitrail de guerre " celui qui occupe le fond de ce monument érigé à un soldat de la grande guerre, Armand Cahen.. Le motif de la palme exprime le mérite militaire du disparu, qui n'a survécu que quelques mois à la fin de la guerre. Cimetière Montparnasse, XIVe ardt.

















Voir aussi dans ce blog :

Vitraux de Guerre 6








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