samedi 11 février 2017

Les eaux de Paris, 4 : 1880. La commission des odeurs



Fontaine d'applique en pierre. 47, rue de Maubeuge, IXe ardt.  2de moitié du XIXe siècle.


Où, dégoûtée par des odeurs nauséabondes, infectes, putrides, écœurantes, ignobles, insupportables, abjectes et répugnantes, l'opinion publique s'émeut, la presse s'indigne, et les politiques créent des commissions, et où nous découvrons les premières pollutions industrielles






Pauvre faubourg Saint-Germain ! Vous connaissez ces images de la quatrième page de La Vie Parisienne. Un jeune élégant, aux genoux d'une charmante femme, lui dit en la regardant avec extase :
« Grand Dieu ma chère Yolande, que vous avez donc l'haleine fétide !
Et la vôtre donc, Adhérnar, croyez-vous qu'elle sente la rose?
Usons tous deux de l'élixir dentifrice Z..., et il n'y paraîtra plus. » .
Ces dialogues extraordinaires sont devenus la conversation courante du noble faubourg.
On échange des propos comme ceux-ci :
Le vidame. — Palsambleu madame la marquise, ça pue ferme dans vos salons
La marquise. — Mais vous-même, vidame, vous m'engloutissez le cœur. Dans quoi donc avez-vous marché ?
Le vidame: — Moi j'ai marché dans la rue. C'est l'air frais de la nuit qui est resté imprégné à mes vêtements.
Une chanoinesse (à la marquise ). — Est-ce qu'on vidangerait en bas, ma toute belle ?
La marquise. — Point du tout; c'est tout les jours comme cela.
Le vidame. — Je ne vois point le marquis; serait-il indisposé ?
La marquise. — Oui, heureusement.
Le vidame. — Comment, heureusement?
La marquise. — Il a un rhume de cerveau !
La chanoinesse. — Espérons qu'il ne guérira pas de longtemps.
La marquise. — Vous partez, vidame?
Le vidame. — Il n'est si bonne Compagnie Lesage qu'on ne quitte.
Etc, etc.
Et voilà trois ans que cela dure ! Oui, depuis l'abominable été de 1880, ceux qui n'avaient rien fait pour prévenir le mal n'ont rien trouvé pour y remédier.
Je me trompe ; un ministre, je ne sais lequel, a demandé à un savant un rapport sur les mesures à prendre.

Les odeurs de Paris, Francisque Sarcey, 1882
 


Pendant l’été 1880, des odeurs infectes envahissent Paris. 

La population s’en émeut d’autant plus que les épidémies frappent encore régulièrement. Si les épidémies de choléra de 1832 (16 500 morts) et de 1849 (19 000 morts) sont lointaines, le fléau a régulièrement frappé sous le Second-Empire et la typhoïde fait toujours, bon an mal an, ses 2 000 victimes. Or, il est maintenant avéré que ces maladies naissent et se propagent avec l’eau sale et le manque d’hygiène.

Si la révolution pastorienne, succédant à la théorie des miasmes, a commencé de dissocier l'odeur de la dangerosité, l'exigence de propreté s'en est trouvée renforcée, car qui dit puanteur dit saleté, dit microbes et donc maladie. 



Lithographie de A. Van Geylen, 1880-1890. Gallica.bnf.fr. Si la théorie des miasmes délétères avait été officiellement éliminée par la découverte des microbes, elle n'en restait pas moins bien vivante dans les esprits comme le démontrent maints ouvrages parus jusqu'à la fin du XIXe siècle. Ici, le parfum du Papier d'Arménie est censé chasser diverses maladies, dont la typhoïde et le choléra, comme la menthe et le camphre étaient censés protéger de la peste.


 
La révolution de l’eau à profusion, du nettoyage des rues par balayeuses et des larges égouts creusés sous chaque rue entreprise par Belgrand et Haussmann n’est pas encore achevée, mais la mentalité des parisiens a considérablement évolué depuis l’époque où l’on préférait l’eau de rivière à l’eau de source et où l’idée de connecter chaque immeuble aux égouts semblait une mesure dispendieuse.
Aussi la presse s’empare-t-elle de l’affaire, et ce d’autant plus que, si la pestilence frappe surtout les faubourgs, même les quartiers huppés sont touchés. Dans les journaux, d'innombrables chroniques condamnent l'incurie des pouvoirs publics. Toutes s’intitulent : “les odeurs de Paris”.


Le Gaulois du 11 août 1880 a l'idée d'aller interroger Haussmann
sur le problème des odeurs. Il l'attribue au rejet des excréments
dans des égouts trop peu alimentés en eau et rappelle son projet de
construction d'un canal amenant à Paris l'eau de la Loire.
C'est l'Avre et le Lunain qui seront choisis.





Devant l'ampleur du scandale, les politiques doivent se pencher sur le phénomène, même si c’est en se bouchant le nez. Une commission ministérielle est formée fin septembre, qu'on surnomme « Commission des odeurs ». Son rapport final, défavorable aux objectifs de la ville en matière de tout-à-l’égout, provoquera en réponse la création d'une « Commission technique de l'assainissement de Paris » approuvant les avis des ingénieurs de la ville.


Fontaine d'applique dans une cour d'immeuble. 11, rue Pastourelle, 3e ardt. Modèle du Val d'Osne.

 

Certains journaux, sans doute influencés par le puissant lobby des vidangeurs, désignent les égouts comme seuls responsables de la puanteur. “Puissant lobby des vidangeurs” peut sembler étonnant si l'on ignore d’où cette industrie peu ragoûtante tirait sa puissance.

C’est que la “matière” exploitée par cette profession était d’un très bon rapport. Les vidangeurs apportaient le contenu des fosses (qu’elles soient fixes ou mobiles) à de gros exploitants qui transformaient ce produit, soit, par dessiccation, en poudrette, soit, avec les progrès de la chimie, en sulfate d’ammonium, deux produits utilisés comme engrais (L’excédent, assez considérable, était tout simplement rejeté dans la Seine en aval de Paris, sauf la partie utilisée par les épandages agricoles de Gennevilliers). Aussi le Syndicat des Vidangeurs voyait-il d’un assez mauvais œil les projets des ingénieurs de l'administration parisienne.

La ville avait en effet décidé en juin 1880 de supprimer les fosses d’aisance, d’assurer le tout-à-l’égout en trois ans, et de multiplier la surface des champs d’épandage en en établissant de nouveaux dans la forêt de Saint-Germain. Une véritable déclaration de guerre à des industriels bien installés et décidés à user de toutes leurs relations pour enrayer ces funestes projets.

L’affaire des odeurs est donc une bonne occasion de mettre en cause les égouts, égouts qui accueillent depuis 1867 les rejets des tinettes filtrantes décriées par de nombreux hygiénistes.



Fontaine d'applique dans une cour d'immeuble. 2de moitié du XIXe siècle.


L’analyse de la ville est toute autre. Pour ses experts, la faute n’incombe pas aux égouts, mais aux… vidangeurs, à leurs usines et à leurs dépotoirs.

En effet, la ville s’agrandissant, les habitations entouraient maintenant les divers dépotoirs et usines de transformations installés autour de Paris pour pallier le quasi abandon de la voirie de Bondy depuis 1872. On comptait en 1880 25 dépotoirs (où les vidanges stagnaient à l'air libre) et usines établis aux portes de la capitale, les plus redoutables se situant à Ivry et à Saint-Denis.


Quasiment abandonnée depuis 1872, la voirie de Bondy recelait toujours des milliers de mètres cubes d'excréments qui séchaient sur place ou s'écoulaient dans le canal de l'Ourcq au bord duquel elle avait été installée. Cette brochure entend démontrer, statistiques à l'appui, sa nocivité, et exige l'installation du tout à l'égout. L'infection de Paris et de la banlieue : la fièvre thyphoïde et la voirie de Bondy, 1883.


Le principal dépôt de vidanges de l'ancien Paris, qui se situait à Montfaucon, fut fermé en 1848 après une épidémie de choléra. Un nouvel emplacement dut être trouvé et le choix se porta sur la lisière de la Forêt de Bondy. La nouvelle voirie se trouvait à une dizaine de km de Paris, dans une zone peu habitée, et elle était reliée à la capitale par le Canal de l'Ourcq. De plus, les matières non traitées étaient rejetées en aval de Paris, vers Saint-Denis, alors que celles de Montfaucon s'écoulaient au milieu de la ville. L'établissement faisait 1 km de long, il produisait de la poudrette, puis, à partir de 1862, du sel d'ammoniaque. Carte env. 1895



Les Pavillons-sous-Bois, Seine-Saint-Denis. Emplacement de l'ancienne voirie.
Depuis un nouveau dépotoir installé à La Villette où le contenu de toutes les fosses d'aisances parisiennes convergeait, les matières étaient expédiées jusqu'à Bondy au moyen de pompes, par une canalisation qui suivait le canal. Toute fuite, et il y en eut, renvoyait les immondices à Paris dans l'eau du "service public" et parfois du "service privé".
En 1872, l'entreprise exploitante n'ayant pas renouvelé son bail, il fallut autoriser de nombreux dépotoirs plus petits et situés plus près de Paris. En 1880, le dépotoir de Bondy, qui recevait encore des vidanges, contenait des milliers de mètres cubes d'immondices pratiquement laissées à l'abandon. Il fut fermé quelques mois en 1880, mais ne disparut qu'en 1905.



Les Pavillons-sous-Bois, Seine-Saint-Denis. Emplacement de l'ancienne voirie.

Étrangement, l'emplacement porte encore le nom de "poudrette". Il est vrai qu'il s'agissait encore il y a peu d'une zone à l'abandon qui n'hébergeait que des logements sociaux vétustes, une zone artisanale et un cimetière. Parions que la réhabilitation en cours lui vaudra un de ces noms inodores qu'affectionnent nos communicants.





Pour se faire une idée des odeurs qui devaient, surtout lors de fortes chaleurs, assaillir les narines de l'imprudent qui osait ouvrir sa fenêtre, lisons plutôt le sommaire du Rapport général du Conseil de Salubrité de 1880 au chapitre :



industries relatives à l'emploi de matières animales

Abattoirs publics, tueries d'animaux, clos d’équarrissage, échaudoir pour la préparation des tripes, atelier de salaison des viandes, fonderie de graisses et suifs, fabrication de chandelles et bougies, savonneries, fabrication de noir animal, de colle forte, de gélatine, calcination es os, dépôts de boues et d'immondices, vidanges, industries des peaux et cuirs, dépôts de peaux de chiens de mer, fabrique de parchemin, secrétage de poils, porcheries, vacheries, dépôts de fromages.

Auquel s’ajouteront en 1887 : aplatissage des cornes et découpage des fanons de baleine !

Activités puantes auxquelles s’étaient jointes depuis 1870 les industries chimiques.


Mais n’oublions pas les autres activités odorantes qui fleurissaient un peu partout autour et dans la ville : brûleries de café, brasseries, fabrique de papier d’Arménie, chocolateries, etc. Il n’est malheureusement pas certain que le mélange des bonnes et des mauvaises odeurs donne un résultat satisfaisant.

Ce scandale aboutira finalement à un renforcement de la politique de la ville dont les mesures prendront alors un caractère d’urgence : meilleur contrôle des installations insalubres, amélioration et amplification de l’épandage agricole, nouvelles adductions d’eau permettant un nettoyage plus efficace des égouts et l’arrivée du tout à l’égout (autorisé en 1886, obligatoire en 1894, même si la mise en œuvre prendra encore des années). 



Borne fontaine dans une cour d'immeuble. 7, place Denfert Rochereau, XIVe ardt. Fonte du Val d'Osne.



Cette affaire des "odeurs de Paris", perçue dans un premier temps comme un de ces problèmes de vidanges et d'égouts que la capitale avait toujours connus, trahissait en fait l'irruption de la pollution industrielle dans la capitale. 

Le phénomène ne disparaîtra d'ailleurs pas avec ces mesures et les règlements sur l'installation des établissements dangereux, incommodes et insalubres (qui deviendront nos établissements classés), et suite à de nouvelles infections, le Préfet Lépine formera en 1896 une nouvelle Commission des odeurs de Paris.
 



Vous pensez bien que Jean Frollo, qui a l'œil et l'oreille partout, n'a pas non plus la nez dans sa poche.
Aussi, ayant remarqué que, depuis quelque temps, des odeurs infectes se répandent le soir dans certains quartiers de Paris, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre, parfois dans plusieurs en même temps, il s'est rendu à la préfecture de la Seine pour s'enquérir des causes de ce phénomène nauséabond.
Pourquoi ces émanations?
Pourquoi l'ouvrier, rentré de ne peut-il plus se mettre à la fenêtre, sans courir le risque d'être asphyxié ?
Pourquoi l'étranger qui vient dépenser chez nous ses dollars ou ses livres sterling a-t-il envie de reprendre la train pour se soustraire aux exhalaisons de la capitale ?
Pourquoi moi-même, Jean Frollo, ne puis-je vaquer aux multiples devoirs de mon importante mission, sans le concours d'un mouchoir de poche toujours prêt à préserver mon odorat?
II parait que je n'étais pas le premier qui accourais ainsi dans les bureaux de la préfecture, armé de questions comminatoires, car mon interlocuteur a souri d'un air significatif.
Vous êtes tous les mêmes, a-t-il fait ; vous croyez que ce sont les égouts qui occasionnent les odeurs dont vous vous plaignez justement, et vous vous en prenez à nous ?
-- Mais le conseil départemental d'hygiène et de salubrité l'a déclaré !
D'abord, il est loin d'avoir été aussi affirmatif ; ensuite, quand une assemblée se réunit pour interpréter un fait et pour y remédier, il faut bien qu'elle en donne une explication quelconque.
-- Mais le baron Haussmann le soutient dans les journaux bonapartistes.
Le baron Haussmann, qui était préfet sous l'empire, trouve naturellement que l'administration républicaine est inférieure à la sienne et que, si Paris sent mauvais, c'est qu'il n'est plus à la tête de sa voirie, de ses égouts, de ses eaux et de ses finances.
Là-dessus mon interlocuteur un ingénieur, s'il vous plaît m'a longuement expliqué la cause du phénomène qui motivait ma visite.
Les égouts ne lui paraissent pas responsables, du moins dans la mesure où on le dit d'abord parce que les émanations, qui devraient s'en dégager à tout moment s'ils constituaient ici les vrais foyers d'infection, sont spéciales à la soirée ; ensuite parce que l'odeur constatée n'est pas celle qui est propre aux matières liquides, seules admises à se déverser dans ce milieu souterrain. Il a, d'ailleurs, reconnu que l'eau ne circulait pas en quantité suffisante dans ces régions et que cinq cent mille mètres cubes de plus répartis en eaux potables et en eaux de nettoyage, ne seraient pas de trop pour les Parisiens. Mais, même en admettant que ce progrès soit accompli, les odeurs actuelles pourraient se produire à nouveau.
-- Alors, d'où viennent-elles ? ai-je repris.
L'ingénieur fouilla dans sa bibliothèque, et en retira une petite brochure qu'il me tendit
C'est la nomenclature de tous les établissements reconnus insalubres, dangereux ou incommodes, dit-il. Il y en a comme cela toute une ceinture autour de Paris. Quand le soir, le personnel de ces dépotoirs et de ces usines a achevé son travail et qu'on lâche de tous côtés les eaux résiduaires qui ont servi dans la journée, il s'opère, sous l'influence du temps excessivement orageux que nous avons depuis un mois, une décomposition chimique, dont les produits gazeux envahissent l'atmosphère et se répandent ensuite sur Paris. Voilà pourquoi c'est surtout le soir que l'on constate ces émanations. Est-ce votre explication ?
-- Autant qu'elle est d'accord avec la science, laquelle, du reste, n'a pas dit son dernier mot en matière d'électricité. Et le remède ?
Éloigner des environs de Paris les usines reconnues insalubres, ou tout au moins interdire les pratiques indiquées ci-dessus. C'est l'affaire du préfet de police.
M. Andrieux, qui respire l'air pur des montagnes de la Savoie, se soucie sans doute fort peu des odeurs de la capitale. Si pourtant l'idée lui venait que les agents de sa préfecture peuvent s'employer plus utilement qu'à exhiber leurs revolvers sur les promenades, à se moquer de la presse et du reste du public, les bureaux de la Ville lui suggèrent le moyen de les occuper. En attendant, je lis la brochure de l'ingénieur, et j'admire cette administration qui, d'un main, dresse la liste des établissements préjudiciables à la santé publique, et qui, de l'autre, leur permet de fonctionner tranquillement aux portes d'une grande ville.
On dit que l'Europe nous l'envie !
JEAN FROLLO
 



L'intransigeant du 31 août 1898. Les problèmes d'odeurs continueront de se poser presque chaque été malgré
l'amélioration de l'évacuation des vidanges. La pollution industrielle a pris le relais, d'autant plus dangereuse
qu'elle est généralement inodore.


Dans Paris Myope :

Les eaux de Paris. 1 : le temps des pompes
Les eaux de Paris. 2 : avant Haussmann
Les eaux de Paris. 3 : Belgrand

Fosses mobiles inodores
Les odeurs de Paris
Épandage et maraîchage
 

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