vendredi 10 août 2012

Pas de Géant rue de la Tombe Issoire






Le légendaire Géant Isoré sculpté par Corinne Béoust en 2006, en polystyrène, résine et laine de verre, École maternelle à l'angle de la rue d'Alésia et de la rue de la tombe Issoire, XIVe ardt, inauguré le 19 mai 2007. Actuellement la sculpture a été ôtée, sans que nous sachions si c'est définitif ou provisoire.





Où ce qui nous semble bien être une solution définitive à la question de l'énigmatique origine du nom " Tombe Issoire " est proposé, grâce aux lumières de Thomas Dufresne, l'auteur d'un brillant et très complet article sur le sujet, paru en 2002 dans le numéro 46 de la Revue d'Histoire de la société Historique et Archéologique du XIVe ardt.







Thomas DUFRESNE

La mystérieuse et médiévale TOMBE-ISSOIRE

Le nom de la rue de la Tombe-lssoire est, pour l'homme moderne, des plus énigmatiques. Peu de livres paraissent de nos jours sur l'histoire de Paris, sans l'évoquer.
En l'entendent, on ne peut se défendre de songer à une tombe, celle d'un certain lssoire. Mais qui serait cet lssoire ? Le géant Ysoré d'une célèbre chanson de geste, un bourgeois parisien, un gallo-romain du nom d’lccius ? Les trois hypothèses ont été proposées.



La tombe d'Ysoré
C'est certainement l'explication que l'on donne le plus couramment. Jadis, rue de la Tombe-lssoire, se voyait une grande pierre, tombe d'un géant tué en combat singulier.
Cet affrontement est décrit dans l'une des deux versions du Moniage Guillaume, texte anonyme du Xlle siècle appartenant au cycle de Guillaume d'Orange, l'une des grandes gestes de l'époque. Ysoré, roi de Coninbre, mesurant quatre mètres cinquante de haut, à la tête d'une armée de Sarrasins et de Saxons, y fait le siège de Paris, dans lequel est retranché le roi de France, Le géant dresse sa tente à Montmartre et tous les matins défie les assiégés.





Le légendaire Géant Isoré sculpté par Corinne Béoust en 2006, en polystyrène, résine et laine de verre, École maternelle à l'angle de la rue d'Alésia et de la rue de la tombe Issoire, XIVe ardt.







Guillaume d’Orange
Appelé à l'aide, le valeureux et déjà âgé comte Guillaume accourt à cheval par la route d'OrIéans (notre rue de la Tombe-lssoire). Surnommé au Court Nez, il est présenté par le texte comme étant Saint Guillaume du Désert (?-812).
Devant le pont de Paris (en cette fin du Xlle siècle, la porte méridionale de Paris était le Petit Châtelet défendant le sud du Petit Pont), Guillaume est refoulé par la sentinelle française. Il trouve alors refuge dans un fossé de la ville, en la modeste masure de Bernard des fossés. Ce dernier s'en va quérir des victuailles pour son hôte affamé, en pénétrant dans la ville pour se diriger vers le Petit Pont.
Le lendemain, comme tous les matins, le géant vient seul frapper à la porte de Paris. Guillaume, l'épée au poing, relève le défi non loin de la hutte de Bernard :

« Rois Ysorés tint le hace (la hache) trenchant (tranchante),

« Vers dant (seigneur) Guillaume est venus tost (vite) corant [(courant),

« Ferir (frapper) le quide (pense) sour (sur) son hiaume (heaume) luisant.

« Li quens (le comte) se haste (hâte) si (et ainsi) le feri (frappe) avant,

« Le col (cou) li (lui) trence (tranche) ausi con (comme celui) d'un enfant.

« Puis prent (prend) la teste a (avec) tout l'elme (heaume) luisant,

« Ainc (jamais) n'en vaut (peut) plus porter ne tant ne quant (davantage),

« Le cors laissa a tere (terre) tout sanglant. »






Le légendaire Géant Isoré sculpté par Corinne Béoust en 2006, en polystyrène, résine et laine de verre, École maternelle à l'angle de la rue d'Alésia et de la rue de la tombe Issoire, XIVe ardt.





Le duc de Bretagne et le comte d’Anjou

La chanson de geste du Moniage Guillaume ne situait donc pas la rencontre du comte et du géant dans les parages de l'actuelle rue de la Tombe-Issoire, loin de là.
A l'origine de ce texte, on trouve l’exploit d'un soldat de Hugues Capet vainqueur en combat singulier d'un Germain, à la porte du Châletet. Cet affrontement, rapporté par Richer, un moine de Saint-Rémi de Reims du X° siècle, eut lieu lors du siège de l'empereur Otton II (955-983)
L'historien Ferdinand Lot (1866-1952) a montré que ce haut fait, de 978, est à l'origine de plusieurs fictions littéraires. Tout d'abord celle, au milieu du Xle siècle, du duc de Bretagne, Alain Barbetorte battant un géant germanique de l'armée de Otton 1er (912-973), sous le règne de Louis IV18 ; puis, au début du Xlle siècle, celle de Geoffroi Grisegonelle comte d’Anjou terrassant Hasting, un géant saxon. Cette prouesse, enfin, fut attribuée à Saint Guillaume du Désert.


D'une rive à l'autre

D'après le Moniage Guillaume, il est donc bien difficile de conclure si le combat singulier se déroule sur une rive ou sur une autre, ni surtout où le corps du perdant est enterré. Cette imprécision permit à nos ancêtres d'imaginer plusieurs légendes locales dont la nôtre.
Ainsi, au XIIIe siècle, la nouvelle Le roi Flore et la belle Jeanne précisait déjà :

« Et isi à une matinée hors de Paris, et s'en aloit le chemin d'Orliens, et tant ke elle vint à la tombe Ysoré... »



Vers et prose
Au XVe siècle, vint le goût des romans, on mit alors en prose les chansons de geste dont celles du cycle de Guillaume d’Orange. Ce remaniement présente plusieurs éléments nouveaux.
Le géant Ysoré y est toujours roi de Coymbres, mais cette fois, il campe sur la rive gauche « vers Nostre Dame des Champs ». Or, à l'époque, le fief de Notre-Dame des Champs s'étendait, vers le sud, jusqu'à l'emplacement de notre église Saint-Dominique.
Le combat singulier n'a plus lieu aux portes de Paris, mais  « pres de Nostre Dame des Champs [...] en ung petit quarrefour » du « grant chemin d’Orleans », c'est-à-dire soit notre rue du Faubourg Saint-Jacques, soit notre rue de la Tombe-Issoire. Ce texte, du XVe siècle, concorde donc enfin avec notre légende locale.
Le récit évoque la tombe du géant :

« Si puelt l'en encore veoir le lieu ou Guillaume le lessa mort, car ou propre lieu y ordonna le roy et fist faire une tombe ou une enseigne par quoy on l'a tousjours sceu depuis et congneu, scet l'en et congnoist l'en encore et en sera perpertue memoire. »






Le légendaire Géant Isoré sculpté par Corinne Béoust en 2006, en polystyrène, résine et laine de verre, École maternelle à l'angle de la rue d'Alésia et de la rue de la tombe Issoire, XIVe ardt.





La croix de la Tombe-lsore

Le monument dont il est question était probablement le calvaire dressé au carrefour des rues Dareau et Tombe-Issoire. Henri Sauval (1623-1676), au XVIIe siècle, constatait d'ailleurs déjà :
« ...sur le grand chemin d'Orleans, une vieille Croix ruinée, dont il y a encore des restes, est appellée la Croix lsore, et ne ressembloit pas mal au Tombeau d'une personne de qualité ; car outre qu'elle étoit de pierre, et élevée sur une espece de tertre. Elle étoit encore plantée au milieu d'une autre pierre fort grande et quarrée, longue à la façon d'une Tombe. »

C'était une des huit croix de carrefour du futur 14° arrondissement et comme cette grande croix, surmontant un socle massif, se nommait croix de la Tombe Isore, on aurait d'autant plus facilement confondu son orthographe avec croix de la Tombe Ysore. On sait que certains de ces calvaires, telle la croix de Jean de Bohème à Crécy ou la croix de la Sainte-Hostie boulevard de Port Royal, commémoraient un événement local et faisaient l'objet de légendes diverses.
Ce n'est donc pas parce que la croix de la Tombe Isore était la sépulture du géant qu'elle s'appelait ainsi, mais plus probablement parce qu'elle s'appelait ainsi qu'on l'aurait attribuée à la dépouille du géant.






Emplacement de la croix de la Tombe-Isore, carrefour rue de la Tombe Issoire, Avenue René Coty, rue Dareau, XIVe ardt.


(...)




Le don d’ubiquité

Mais là ne s'arrête pas le compte, car un autre quartier parisien revendiquait le souvenir du combat, cette fois contre l'église Saint-Merri. Raoul de Presles, le traducteur de Saint-Augustin, rapporte en effet :
« au lieu que len dit a larchet Saint Merry, ou il appert encores le costé dune porte. Et la fu la maison Bernart des Fossés, ou Guillaume dOrenge fu Iogié quant il desconfit Ysoré, qui faisoit siege devant Paris. »
La cabane de Bernard des Fossés a aussi été localisée au carrefour des rues de Rivoli et Saint-Martin !
Enfin, parmi les enseignes de la place Maubert, on voyait au XVIe siècle : Ysore et Guillaume au Court Nez. D'ailleurs, il aurait existé jadis, donnant sur cette place Maubert, une ruelle de I’Ysore. A l'origine de cette dernière tradition, selon Jaillot, il y aurait :
« le nom d'une Famille encore connue au XVIe siècle. qui occupoit une grande maison aboutissant à la Place Maubert. »
On le voit, l'histoire du combat de Ysoré avec Guillaume a, au moyen âge, enflammé les imaginations et il suffisait d'une homonymie, ou même d'une simple assonance, pour qu’une légende naisse. D'autant que Ysoré était un patronyme assez rare dans le royaume.





La Tour Saint-Jacques, 58 m de haut, vestige de l'église Saint-Jacques-La-Boucherie, point de rassemblement à Paris pour débuter le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, IVe ardt.







En route vers Saint-Jacques


Notre rue de Ia Tombe-lssoire était, on le sait, un des chemins de Compostelle. Ses pèlerins, avant de se recueillir sur le tombeau de l‘apôtre en Galice, avaient coutume d‘aller visiter d‘autres sanctuaires, comme le tombeau de Saint-Martin à Tours ou l'abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert. Les routes étaient jalonnées d'étapes offrant telle ou telle relique de saint ou même parfois de héros de chanson de geste.
« ...les pèlerins s'arrêtaient à la Tombe lssoire (rue actuelle) ou l'on se devait de jeter la pierre au géant lsoré, proprement dépêché sous terre, alors qu'il voulait prendre Paris au roi Louis, par Guillaume de Gellone, accouru de sa lointaine retraite du désert de Gellone. »
Tout cela participait de l'univers poétique et onirique du moyen âge, aujourd'hui peu compris.





Croix de la Tombe Issoire sur le plan de Paris de Delagrive de 1740






La tombe d’lccius

Certains ont pensé qu'il était plus pertinent de faire dériver lssoire du nom gaulois lccio, romanisé en lccius. Cette hypothèse repose sur la constatation que le long des premiers numéros pairs de la rue du Faubourg Saint-Jacques était situé l'un des grands cimetières gallo-romains de Lutèce. Mais cette étymologie a contre elle la statistique...
Le patronyme lccio ou lccius était relativement rare en Gaule. Il serait pour le moins étonnant que seules les tombes d'Iccius aient produit des toponymes. Nous devrions retrouver d‘autres lieux-dits formés avec le préfixe Tombe- et avec des dérives patronymiques gallo-romains communs. C'est-a-dire, par exemple, des Tombe-Martin pour les nombreux Martinus ou des Tombe-Aubin pour les nombreux Albinus. Au lieu de cela, nous ne relevons, en Ile-de-France et dans le sud de la Picardie, quasiment que des Tombe-Issoire, car - et nous le verrons plus loin - notre Tombe-Issoire n'est pas unique !



Un parisien

Le même type de raisonnement peut être opposé à l'idée selon laquelle la Tombe-Issoire serait la tombe des bourgeois Ysore. une famille parisienne que nous avons déjà croisée, place Maubert. Là encore, si la présence d'une telle tombe était féconde pour la toponymie, nous devrions avoir, ici ou là, des Tombe-Thibault ou des Tombe-Richard, car Thibault et Richard étaient des noms autrement plus courants que Ysore. Or, il n'en est rien.





A la recherche d'un lieu-dit
Nous avons vu que la croix de la Tombe-Isore se dressait à l'angle des rues Dareau et Tombe-Issoire et c'est bien en ces parages que les documents les plus anciens placent notre lieu-dit.





Croix de la Tombe Isore sur le plan de Albert Jouvin de Rochefort, 1672.






Quant au premier plan qui le mentionne, c'est celui d’Albert Jouvin de Rochefort, qui date des environs de 1675, et le désigne sous le nom de Tombisoire. Là encore. notre toponyme y est placé très exactement au carrefour des rues Dareau et Tombe-Issoire.
Cette localisation est confirmée par tous les autres plans et tous les autres actes que nous avons consultés.



Le Fief des Tombes

Une autre supposition avancée affirme que Tombisoire serait un simple dérivé de tombe, soit à cause du fief des tombes. soit de la grande nécropole septentrionale de Lutèce. Mais hélas le fief des Tombes était bien plus au nord, le long de la rue Saint-Jacques  et le cimetière. quant à lui, était « délimité approximativement, au nord et au sud, par les rues du Val-de-Grâce et Cassini ». On ne peut donc raisonnablement confondre ces lieux avec notre Tombe-Issoire bien plus au sud
En outre, il faudrait expliquer comment le substantif tombe aurait pu produire Tombisoire.On a également rapproché Tombisoire de Tombelle et de Tomblel qui désignaient une petite butte, un tertre ou un tumulus, Tumb- ou tom- est une racine présente en grec et dans les langues celtiques, avec le sens de tumulus ou de butte, de petite colline, de monticule.
Mais, outre que sur les plans anciens nous ne voyons aucune butte à ce carrefour, nous ne comprenons toujours pas le sens de la deuxième partie du nom : Is(s)oire !
En résumé, nous avons vu que ce lieu-dit remonte au moins au XIIIe siècle, qu'il se situe au croisement des actuelles rue de la Tombe-Issoire et avenue René-Coty et qu'il ne semble pas correspondre à une tombe ou à une butte. Il nous reste à trouver quel était le sens originel de cette étrange Tombe-Issoire qui garde si bien son secret depuis tant de siècles...






Inscription " Fief des Tombes ", 163 rue Saint Jacques, Ve ardt.








L’lsaurie en Asie

À notre connaissance, sa première mention est une charte d’octobre 1231, dans laquelle le seigneur Hugues Pilet de Beauvoir cède des terres et une grange aux frères de l'Hôpital de Jérusalem. On y lit l'expression juxta Tumbam lsaure et cette présence de l'Isaurie, pays d'Asie mineure, ne s'explique guère ici.
Quelques années plus tard, un autre acte de vente, de septembre 1259, mentionne deux arpents de vignes apud Tumbam Ysore. Notons que la permutation du Y et du I, en latin du moyen âge et en vieux français, est classique. Des documents, en français, de 1388, 1396 et 1406 citent eux aussi la Tumbe Ysore.
Ainsi, selon ces écrits des XIIIe, XIVe et XVe siècles, le nom du lieu semblait être en français : Tombe lsaure, Tumbe Ysore ou Tombe Ysore qui, quoique s'écrivent différemment, se prononçaient de la même façon




Croix de la Tombe-Issoire sur le plan de Delagrive, 1728




La Tombe lsoire

En 1466, apparaît l'orthographe Tombe lsoire  qui s'approche davantage de la nôtre.
Le plan d’Albert Jouvin de Rochefort dont nous avons déjà parlé, et celui de Pierre Bullet et François Blondel, tous deux des alentours de 1675, ainsi que le Plan des environs de Paris de 1705 de Nicolas de Fer, indiquent la Tombisoire,
Cette évolution s'explique par le fait que vers le XIIIe siècle, une grande époque de mutation pour la langue française, le suffixe nominal - ORE devint -OIRE. Notre lieu-dit ne faisant que suivre ce changement.
Une ordonnance du bureau de la ville, du 23 mars 1736, confirme, s'il en était besoin, l'orthographe Tombisoire.
ll est inutile de continuer, la cause est entendue, dès le XVIe siècle le nom du lieu s'écrit bien Tombisoire, ce qui est assez éloigné de la Tombe Ysoré, on en conviendra.





Sourde ou sonore ?

Pourtant de nos jours, nous orthographions rue de la Tombe-lssoire, avec deux S.
C'est vers 500 après J.-C. qu'en latin l'S entre deux voyelles s'est sonorisé en Z. Aussi, en ancien français, on doubla l'S pour transcrire le son sourd. Mais, longtemps, une certaine liberté subsista. Dans la moitié Nord de la France, l'S intervocalique servait assez souvent à noter la prononciation sourde. « Le son que représente l'S est tantôt doux, tantôt dur ; et dans une même charte la même orthographe est employée souvent pour noter les deux sons différents. Il en est de même de la double S qui n'a pas toujours le son dur et se met parfois à la place de l'S ordinaire. »
Les exemples, de l'emploi d'un seul S pour orthographier un toponyme parisien sont assez fréquents. Ainsi, sur le fameux plan de Paris d’Olivier Truschet et Germain Hoyau, de 1550, est localisé le Presoer de L’OteI Dieu, on écrirait aujourd'hui « Pressoir de l'Hôtel-Dieu ». Un beau parchemin des Archives nationales, daté des environs de 1640, indique le Fosé de la ville. Au XVIIIe siècle, le simple S était encore utilisé à l'occasion, comme on peut le constater sur un Plan terrier du Fief de Sainte-Geneviève où l'on lit : Les perres capusins qu'il faut évidemment rétablir : « Les pères capucins ».
On sait qu'au carrefour des actuelles rues de la Tombe-lssoire et Dareau, était inscrit au-dessus de la porte d'entrée de la Maison de la Tombe-lssoire : Fief de la Tombisoire. Cette inscription a sûrement eu un rôle dans la conservation de l'S unique.
Nous pensons donc que cette Tombisoire se lisait ordinairement Tombissoire, ce qui explique son orthographe actuelle. D'ailleurs, en français, il n'existe aucun substantif formé avec un suffixe -ISOIR(E).






Avec l'accent

Mais, dans le Moniage Guillaume, le son S intervocalique est en général orthographié SS, alors que le son Z l'est avec un simple S. En particulier, Ysoré y est toujours orthographié avec un seul S.
Ysoré n'est, du reste, pas un nom inconnu ; il est porté par de nombreux personnages de chansons de geste. Et si lsoré, Isorez, lsoree, lsore, lzoré, lzore, lzorey, lzoret, lzaure, Isaurez, lsaure, Ysoré, Yzoret, Yzoreth, Ysore, Ysaure et Yzaure sont des patronymes que l'on rencontre en France, jamais en revanche nous n'avons pu découvrir la trace de familles : lssoré, lssorez, lssoree, lssore, lssorey, lssoret, lssaure, Issaurez, Yssoré, Yssoret, Yssoreth, Yssore ou Yssaure. On peut donc en conclure que le nom Ysoré ne se prononçait pas lssoré mais bien lzoré !
L'évolution de Tombe Issaure - que nous proposons d'écrire Tombissore - en Tombissoire suit exactement l'évolution phonétique historique de la langue française. En revanche, celle de Tombe d’Ysoré- ou même de Tombe Ysore - en Tombissoire ne s'explique pas, notamment parce que l'accent aigu final des mots du 12e siècle s'est conservé dans le français moderne.
De plus, les deux mots présentent un accent tonique différent : l'accent d'intensité de Tombis(s)ore et de Tombis(s)oire étant placé sur le -O- et sur le -OI-, alors que celui de Ysoré l'est sur le -É final ! Pourtant, on sait que, à part quelques rares cas particuliers connus, les mots français ont tous évolué sans que leur accentuation tonique ne se déplace.





Origine d'une ancienne confusion

Et l'on voit que si l'orthographe de Ysoré ressemble fort à celle de Tombe Ysore, un seul petit accent aigu les différenciant, sa prononciation en revanche est très différente de celle de Tombissore.
Cela veut dire, que ce n'est pas la chanson de geste du XIIe siècle qui est à l'origine du nom de lieu-dit Tombe-lssoire, mais au contraire le nom du lieu-dit qui a influencé le remaniement en prose du XVe siècle.
Ainsi, à partir du XIIIe siècle, deux traditions ont coexisté, celle de la Tombis(s)ore, que nous avons vu plus haut sous la forme Tombe lsaure qui a évolué en Tombis(s)oire puis enfin en Tombe-Issoire, et celle légendaire de la Tombe d’Ysoré qui parlait sans doute davantage à l'imaginaire de nos ancêtres.





La vallée de I’Oise

La confirmation que notre Tombe-Issoire ne doit sa naissance, ni à une anecdote, ni à une légende strictement parisienne, est qu'il existe d'autres lieux-dits de ce nom, ailleurs.
Ainsi, à la frontière de la Picardie et de l'Ile-de-France, à environ 75 kilomètres du 14e arrondissement...
« On voit au nord de Jonquières, arrondissement de Compiègne, près du hameau de Montplaisir et de la grande route de Rouen à Reims, au lieu dit la Tombissoire, une éminence sablonneuse, de figure ovale, ayant quinze mètres d’étendue selon son grand diamètre, et deux à trois mètres de hauteur. Le nom signifie un souterrain sonore. L'opinion locale disait qu'il y avait des sépultures et des trésors cachés sous ce tertre qui a donné lieu à diverses autres versions populaires... ». De nos jours, ce monticule de sable a été rasé.
Tout à côté, à trois kilomètres de là, au sud-est de Canly, se situe une troisième Tombissoire.
Remarquons en passant que ces lieux-dits (celui de Paris, de Jonquières et de Canly) sont tous trois féminins. Il s'agit à chaque fois d'une Tombe-Issoire ou d'une Tombissoire.




Le français, le celte ou l’indo-européen ?

Sur le futur territoire du Quatorzième, on rencontrait jadis : le Chaperon vert, le chemin Vert, les Trois cornets, la rue d’Enfer, la Fosse aux lions, les Garennes, les Hautes Bornes, les Longues raies, les Marinières, les Plantes, etc. Or, dans un périmètre proche, autour des Tombe-Issoire de Canly et de Jonquières, on croise, parmi d'autres, les lieux-dits suivants : le Chaperon, le Chemin vert, les Cornets, l'Enfer, la Fosse aux lions, la Garenne, les Hautes bornes, les Longues raies, les Marnières et les Plantes. Il semble bien que nos Tombe-Issoire s'inscrivent donc dans un contexte logique de noms de lieux-dits, en langue d'oïl, communs à ces deux régions.
Ernest Nègre explique à ce propos que les : « lieux-dits […] portent presque tous un nom dialectal. » Il nous semble donc inopportun, dans ce contexte, de rechercher, de prime abord, une étymologie celte ou indo-européenne.




Simple ou composé ?

Nous n'avons pu découvrir aucun autre lieu-dit composé avec lssoire, en Ile-de-France, en Picardie ou dans les environs. Pourtant la forme Tombe-Issoire ou Tombissoire s'y voit trois fois. Cela signifie que si Tombe-Issoire est un nom composé, comme le trait d'union pourrait le laisser penser, alors tombe et issoire doivent s’accoler logiquement et de préférence, pour des raisons linguistiques, anecdotiques, historiques ou géographiques.
ll y a bien, en vieux français, le substantif masculin issoir ou yssouer et le substantif féminin issor qui signifient : sortie, et qui dérivent du verbe latin exire. L'expression Tombe issoir pourrait dans ces conditions dire quelque chose comme « le chemin des tombes » ou plutôt « la tombe qui est sur le chemin de la sortie ».
Mais, outre qu'il est de genre masculin, on ne voit pas pourquoi issoir ne s'associerait jamais avec un autre substantif pour former un autre toponyme. Pourquoi n'y aurait-il pas des Forêt-lssoire ou des Vallée-Issoire en Ile-de-France, en Picardie, en Champagne, en Normandie ou dans l'Orléanais ? Sans compter qu'au XIIIe siècle la transcription en latin du lieu-dit n'aurait posé aucune difficulté ; il aurait suffi de décliner le latin, exitus. Au lieu de cela, le clerc est obligé d'aller
chercher un invraisemblable Isaurus...
Bref, ces éléments nous incitent à penser que la Tombissoire n'est pas une expression composée, mais un seul et unique substantif.




Une alternative

L'ancien français, comme le latin et comme bien des langues européennes, construisait de nouveaux mots à l'aide de suffixes.
Le suffixe -OIRE a servi à former des dérivés nominaux de radicaux verbaux, qui « désignent l'objet avec lequel ou dans lequel l'action se déroule [...] par exemple : balançoire f., baignoire f., bouilloire f., écumoire f., écritoire f., passoire f., patinoire f., nageoire f., rôtissoire f. »
Pour notre toponyme, les deux origines verbales possibles sont tomber et tombir. Le premier verbe a été défendu par Michel Roblin (1910-1998) dont les travaux sur le sujet font autorité, travaux auxquels nous nous sommes référés ici.
Notons que ces deux verbes sont construits sur le même radical tumb imitant le bruit sourd d'un objet qui tombe ou un bruit qui résonne. Le premier sens a donné notre verbe tomber, le deuxième le verbe tombir, disparu de la langue française, qui signifiait retentir, résonner.




Un ressaut de terrain

Le toponymiste Roblin voyait donc dans la Tombisoire un dérivé, du verbe tomber, signifiant un tertre, une butte. ll appuyait sa thèse sur l'existence du mot tombiseur, un terme de vénerie qualifiant un des premiers oiseaux qui attaquent le héron dans son vol. Pour restituer le chaînon étymologique manquant, il proposait un verbe tombiser, fréquentatif de tomber.
Toutefois, aucune carte ou plan ancien n'indique la trace d'une butte au carrefour des rues Tombe-lssoire et Dareau qui, pourtant, nous l'avons vu, est le siège historique du lieu-dit. Le substantif tombisseur n'est attesté qu'à partir du XIIIe siècle, alors que le toponyme parisien l'est dès 1231. Enfin Tombisseur est un terme isolé, propre à la fauconnerie et il est difficile de s'appuyer sur lui seul pour tirer des conclusions sur l'évolution de la langue française aux XIIe et XIIIe siècles. Tombir est,en revanche, à l'origine de plusieurs dérivés utilisés par quantité de textes anciens.




Un tombissement

L'ancien verbe tombir a été jusqu'ici curieusement sous-estimé comme candidat à l'étymologie de Tombissoire. La raison en est que l'on n'a pu identifier, à ce jour, quel bruit ainsi retentirait.
En 1832, Louis Graves (?-1857), à propos du lieu-dit de Jonquières, voyait déjà dans Tombissoire, un substantif picard signifiant « un lieu qui résonne ou retentit sous les pieds. » Cette explication, présentée sans appareil scientifique, rapportait sans doute une tradition locale.
La langue française connaissait plusieurs dérivés du verbe tombir, dont tombissement qui avait le sens de « retentissement, bruit que cause une secousse, un tremblement. » On employait aussi : estombissement, restombissement (qui ont tous deux le sens de retentissement), retondir, retondissement et retombissement. Ce dernier substantif est à souligner, car, en 1788, la Tombissoire de Canly était nommée les Retombissoirs  ! De plus, sur un document de la même époque, on trouve un autre lieu-dit, la Retombissoire, à 800 mètres de la précédente.
Dans ces conditions, pourquoi aller chercher une étymologie acrobatique, lorsque le radical du nom du lieu-dit existe en ancien français ! Pourquoi rejeter l'hypothèse, sémantiquement la plus naturelle, selon laquelle la Tombissoire serait, tout simplement, l'endroit où les bruits tombissent.



Lorsque l’infixe se met à parler

On peut facilement vérifier que la quasi-totalité des substantifs de la langue française se terminant par -ISSOIR(E) sont formés à partir d'une base verbale ; -lSSOlR étant à l’origine plutôt de noms masculins (brunissoir, épissoir, ourdissoir, polissoir) et -ISSOIRE de noms féminins (glissoire, pâtissoire, périssoire, rôtissoire). Or, les Tombissoire sont bien, dans les textes, féminins.
Mais continuons...
Les adverbes et les substantifs, dérivant de verbes du deuxième groupe, ont, et ceci est un point crucial, une particularité morphologique : envahir ayant donné envahissement, établir établissement, évanouir évanouissement, accomplir accomplissement, rôtir rôtissoire, brunir brunissoir, polir polissoir...
Notre ancien maire du 14° arrondissement, le linguiste Ferdinand Brunot, écrivait : « La syllabe ajoutée est invariablement IS, ISS [...] Cette conjugaison renferme dès le plus ancien français, outre les verbes déjà inchoatifs en latin, une série de verbes nouveaux en IR qu'elle a attirés à elle. »
Et l'on peut effectivement constater la présence de cet infixe -lSS-, dans notre Tombissoire. En revanche, si notre lieu-dit était un dérivé du verbe tomber, verbe du premier groupe, on aurait plutôt la forme tomboir(e).





Les métamorphoses d’Issoire

On voit que notre toponyme respecte parfaitement les règles de formation des substantifs à base verbale, si l'on fait dériver le nom féminin tombissoire du verbe du deuxième groupe : tombir.
Tout devient alors clair et l'on peut très facilement tracer son évolution historique : à l'origine Tombis(s)ore, puis Tombis(s)oire, pour arriver à l'actuelle Tombe-Issoire...




Un écho venant du moyen âge
Mais la nature du bruit à l'origine du nom de ce lieu-dit est, jusqu'à nos jours, restée une énigme. Pour tenter de la résoudre, revenons tout simplement au sens du verbe tombir...
La continuation du Perceval, au début du XIIIe siècle, chante :

« Toute la fories (forêt) en fremist,
« Et la valee en retombist. »

En ce même siècle, dans le roman d'aventure Le Bel inconnu du conteur Renaut de Beaujeu, le bruit des sabots sur le sol fait tombir les alentours :

« La sale fu a pavement
« Et li cevals ne vint pas lent,
« Des quatre piés si fort marcoit
« Que tot le pavement brisoit
« Et fu et flame en fait salir ;
« Tot en fait le païs tonbir. »

Soit, selon la traduction libre de Michèle Perret et Isabelle Weill :

« ...la salle pavée. Le cheval galopait rapidement : de ses quatre sabots,il frappait si fort le sol qu'il en brisait les dalles, en faisant jaillir feu et flammes, dans un fracas qui se répercutait partout. »

En 1288, un roman courtois de Gautier d’Arras décrit également le bruit des sabots sur le sol :

« Romain ont fait lor poindre ensanle ;
« la terre en tombist tote et tranle. »
Qui a été traduit par :
« Les Romains prennent ensemble leur élan. La terre résonne et tremble. »

Le poème Renart le nouvel, du Lillois Jacquemart Giélée, achevé en 1289, évoque l'écho des vallées et des plaines :

« Li airs et li terre en tombist
De ses gens et de ses chevaus. »

« A l'esmouvoir (au départ) mainent (font) tel bruit
De timbre (tambour), de cor et d’araines (trompettes)
Que tombir les vaus et les plainnes. »

Le livre des amours du Chastellain de Coucy et de la Dame de Fayel, un texte picard en prose du XVe siècle, dépeint lui aussi ce phénomène de réverbération des sons :

« ...a l'assambler qu'ilz firent, demenerent (produirent) sy grant bruit que d'une grosse liewe (lieue) on les pooit oÿr (ouïr) pour le grant tombissement des destriers quy marchoyent sus la terre... »

En ce même XVe siècle, l'historien picard, Wavrin, relate :

« Tant estoient les chemins couvers de gens, chariotz et chevaulz, que, plus de deux lieues loingz, on oioit (entendait) le bruit et tombissement : tant que c'estoit chose espouventable. »

Ces textes viennent pour la plupart du nord ou du nord-est de la France.




L’oubli
Au XVIIe siècle, quelques dictionnaires répertorient encore ce radical devenu bien archaïque. En 1606, le Thresor de Nicot note :
« quand la terre tombit du bruit & petelis (sabots qui foulent) des chevaux. »

Toujours en ce XVIIe siècle, l'invantaire des deus langues, françoise et latine, assorti des plus utiles curiositez de l'un et de l'autre idiome cite :

« la terre tombit sous le fais et bruit des charretes. »

Les dictionnaires de Thomas Corneille (1625-1709) et de Gilles Ménage (1613-1692)
rangent le verbe et le substantif dans la catégorie du vieux français.
Dans son fameux Dictionnaire universel, Antoine Furetière, au XVIe siècle, ne présente plus de dérivés de tombir. Le radical tombé en désuétude, le lieu-dit de la Tombis(s)oire devenait incompréhensible.





La route d’Orléans
A partir du milieu du XII siècle, la France connut une révolution des transports. Le dallage des principales routes fut rénové. Ce revêtement permit un trafic plus intense, mais amplifia le bruit des fers à cheval et des bandages métalliques des roues frottant sur le sol.
S'y ajouta le grincement des essieux. « Les chars à roues pleines clavetées sur l'essieu, présentaient une particularité, celle d'émettre un son strident produit par le frottement, bois sur bois de l'essieu dans les échantignolles [...] On rapporte à ce sujet que des charretiers espagnols mettaient un point d'honneur à faire grincer le plus possible les roues de leurs chars qu'on entendait à deux kilomètres ».
Il est, paradoxalement, bien difficile pour nous d'imaginer le vacarme qui régnait alors sur notre vieille route d’Orléans à l'approche de Paris. C'était pourtant une des routes principales - et par conséquent des plus bruyantes - du royaume. Déjà « La circulation parisienne est d'une densité inouïe des premières lueurs du jour à la tombée de la nuit... »
Le temps a passé, la voie s'est bitumée, le long des trottoirs se sont dressés des immeubles modernes, et pourtant elle est toujours le siège d'un vacarme. Serait ce l'écho des sabots et du charroi ancien que nos modernes s’échinent ainsi à perpétuer ?





Croix de Saint Hypolite sur le plan de Paris de Turgot, 1739. La croix de la Tombe Issoire serait plus loin à droite de la rose des vents, si le plan ne s’arrêtait avant.  Partant de ce carrefour vers l'Ouest on peu noter la présence du Chemin et de la voie Creusée.







La vallée de la Bièvre

A l'endroit précis de la Tombissoire, le chemin d’Orléans est à environ 56,80 mètres d’altitude . Nous sommes sur les premières pentes de la vallée de la Bièvre ou vallée de Gentilly, pentes douces qui s'inclinent des hauteurs de l'Observatoire (61 m), de la Mairie du 14e arrondissement (63,30 m) et de la Cité Universitaire (80,40 m), pour se diriger vers le 13e arrondissement.
Vers le sud, la rue de la Tombe-Issoire monte vers Montrouge. Le lieu-dit s'inscrivait donc dans un cirque naturel qui avait d'autant plus de chance de tombir (de résonner) qu'il était déboisé !




 Immeuble de façade de la ferme de Montsouris ou de Ficherolles, 26 rue de la Tombe-Issoire, XIVe ardt.





Le ru de la rue Dareau

Quant à la seconde voie, la rue Dareau qui menait à Lourcines, elle avait une particularité, rappelée par ses anciens noms : chemin Cavé ou voie Creuse, cavé désignant un chemin creux en dialecte. L'Atlas géologique de la ville de Paris montre que ce chemin était effectivement logé dans un vallon naturel, vallon qui par temps de forte pluie devait se transformer en ruisseau. Ce thalweg, après quelques méandres dans le 13e arrondissement, rejoignait bien vite la Bièvre.






Regard XXV de l'aqueduc Médicis, 8 bis avenue René -Coty, XIVe ardt.





Aujourd'hui, au carrefour des rues Tombe-Issoire et Dareau, le vallon se distingue peu, le percement de l'avenue René Coty ayant remodelé les parages. On peut toutefois avoir une idée de l'ancienne pente du sol en regardant la ferme de Montsouris au 26, rue de la Tombe-Issoire, le regard XXV de l'aqueduc Médicis au 8bis, avenue René-Coty et les escaliers des rues des Artistes et de l’Aude.


L'escalier de la rue des Artistes, XIVe ardt., dans le film de Agnès Varda," Cléo de 5 à 7 ", 1961.







Dans le Compiègnois
Nous avons personnellement vérifié, en 1999, que le vallon de Canly, au lieu-dit la Tombissoire, quoique ne bordant qu'un simple chemin, est le siège d'un étonnant phénomène d'écho. Quant à la Tombe-Issoire de Jonquières, son maire écrivait, il y a de cela quelques dizaines d'années : « D'après les vieux du village, la Tombe Issoire est simplement un lieu sonore. »






La Tombissoire... de Canly, environs de Compiègne, Oise.



L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert  notait :
« Les murailles, les vieux remparts de ville, les bois épais, les maisons, les montagnes, les rochers, les hauteurs élevées de l'autre côté d'une rivière, peuvent produire des échos. Il en est de même [...] des champs où il croît certaines plantes qui montent fort haut ; car ils forment des échos : de-là viennent ces coups terribles du tonnerre qui gronde, et dont les échos répétés retentissent dans l'air. »




Un roulement de tambour

Et cela nous conduit naturellement à d'autres toponymes : le Trou de Tonnerre, les Fosse à Tonnerre et le Trou qui bruit qui sont dans l'Oise, l'Eure et Loire ou les Yvelines.
Un autre groupe est encore à rapprocher de notre Tombissoire, nos ancêtres n'ayant pas manqué de comparer le pas du cheval aux mains qui frappent alternativement la peau du tambour, petite caisse de résonance ; ce sont les nombreux lieux-dits portant les noms de Tambour, Tambourin ou même Tambouret.
Si l'on prend la peine de rapporter sur une carte ce dernier toponyme et ses dérivés, on s'aperçoit que la plus forte concentration est dans la Somme, la Marne et le Pas de Calais. On peut en conclure que l'on relève plutôt des dérivés de tambour dans le nord de la Picardie et qu'en revanche on rencontre plutôt des dérivés de tombir ou des Trou de Tonnerre dans le sud de la Picardie et dans le nord de l'Ile-de-France.




Les mots voyagent

À ce point de notre recherche toponymique, on ne peut qu'être frappé par deux faits. Le premier est que les exemples anciens que nous avons donnés de l'emploi du verbe tombir et de ses dérivés dans la littérature viennent pour la plupart de l'ancien picard. Le deuxième est qu'il existe deux autres Tombissoire précisément aux frontières de cette même Picardie.
Rappelons que le picard et le francien150 étaient deux dialectes de la langue d'oïl et que le sud du domaine linguistique du picard touchait le nord du francien, précisément dans les environs de Compiègne.
Une des principales routes du moyen âge allait de Péronne à Orléans, reliant la Picardie à l'Ile-de-France. Cette voie par excellence du domaine royal des premiers capétiens empruntait non seulement notre rue de la Tombe-lssoire, mais passait à six kilomètres à l'ouest de Canly ! Les quatre Tombissoire ou Retombissoire étaient donc de part et d'autre de cet axe historique.




La vraie étymologie et la fosse...

ll nous reste à procéder à une dernière vérification. Si notre hypothèse est la bonne, c'est-à-dire qu'une tombissoire est un lieu où la terre retombit, alors il nous faut nécessairement trouver d'autres toponymes, en Ile-de-France ou en Picardie, dérivant des verbes tombir ou retombir, de préférence dans un vallon ou un creux et éventuellement au bord d'une route ancienne.
Au nord de l'Oise, dans la Somme, il y a bien la Sole du Tomby (une « sole » étant à l'origine une parcelle consacrée à la culture ou à la jachère, selon l'assolement).
Mais il y a mieux, dans la Marne, au centre de la Champagne pouilleuse, se rencontre la Fosse aux retombis. Et l'on ne peut guère invoquer le hasard, puisque cette fosse est sur une voie romaine qui reliait Châlons-en-Champagne à Bar-sur-Aube !




Comment d'une rumeur peut naître une légende

En conclusion, cela veut dire qu'au Xlle siècle, à l'actuel carrefour des rues de la Tombe-Issoire et Dareau, se situait une fosse aux retombis. Le bruit du trafic de la route d’Orléans y résonnait - y tombissait et retombissait - comme si la terre à cet endroit était une véritable Tombissore !
Lorsque, sur l'acte de la cession aux Hospitaliers en 1231, il fallut latiniser le nom dialectal Tombissore, on se heurta à un problème de taille : le substantif ne venant pas du latin, il était impossible d'en rendre à la fois le sens et le son ! De plus, le verbe tombir et ses dérivés étaient peu usités en francien. Le clerc employa donc un expédient usuel en bas-latin qui consiste à scinder le nom pour former un équivalent phonétique latin. Il commença naturellement par employer la racine tumb-. Puis, il simule le suffixe par le nom propre Isaura. Il ne lui restait plus qu'à décliner les deux mots, ce qui lui donna l'étonnant Tumbam Isaure.
Mais la fantaisie du moyen âge se satisfaisait plus de la prèsence du mythique Ysoré que de celle d'un lsaure inconnu ! De Tombis(s)ore à Tombe Ysoré, il n'y avait qu'un pas... un pas de géant diront certains ! On sait que nos ancêtres goûtaient fort les étymologies reposant sur des à-peu-près, voire des calembours.
La confusion fut amplifiée par le fait que rapidement le verbe tombir tomba en désuétude. De plus le charroi ne fut que rarement possible au moyen âge. En France, ces circonstances se sont trouvées réunies au moins à trois reprises : à l'époque gallo-romaine, au XIIe et XIIIe siècles et dans les temps modernes à partir du règne de Louis XIV (...) C'est donc pendait les trois périodes indiquées, et exclusivement pendant celles-ci, que le réseau routier ayant été bien entretenu, le charroi a pu être pratiqué.





Quelques lettres blanches

Chez les habitants de la contrée, la prononciation de Tombissore fut toutefois conservée et put évoluer sans heurt en Tombissoire, pour être définitivement orthographiée, au XIXe siècle, Tombe-Issoire. De la sorte, nous a été conservé l'un des plus étonnants toponymes, témoignage du paysage sonore médiéval.
Notre étude se termine ainsi, sur un fracas de sabots, de roues, de charrois brinquebalants et d'essieux qui grincent dont l'écho du XIIIe siècle est fixé en lettres blanches sur le bleu foncé de nos plaques de rues...








Merci à Thomas Dufresne qui nous a autorisé à reproduire son étude éclairante sur le toponyme " Tombe Issoire ".







9 commentaires:

  1. attention seul sur le plan de Delagrive la croix entourée correspond à celle de la Tombe Issoire, en ce qui concerne les autres il s'agit de la croix de St Hipolite se trouvant sur le chemin de Gentilly

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    1. Bonjour,
      Je peux me tromper et tous les signalements d'erreurs sont bienvenus.
      J'ai donc ré-examiné les plans, et en effet, vous avez raison. La croix de la Tombe Issoire est en dehors du plan de Jouvin de 1672 et de celui de Turgot de 1739. Je vais donc corriger cette erreur immédiatement.
      Merci de votre lecture attentive qui nous permet de conserver la qualité de notre blog.
      André Fantelin

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  2. Suite précédent :
    En fait la croix de la Tombe Issoire apparaît bien sur le plan de Jouvin de 1672, juste au bord, j'ai donc pu mettre le gros plan de la carte dans ce billet. Ouf !
    Encore merci de ce signalement.
    André Fantelin

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  3. " …les pèlerins s'arrêtaient à la Tombe lssoire (rue actuelle) ou l'on se devait de jeter la pierre au géant lsoré, proprement dépêché sous terre, alors qu'il voulait prendre Paris au roi Louis, par Guillaume de Gellone, accouru de sa lointaine retraite du désert de Gellone."

    Bonjour - d'ou vient ce texte? Merci pour un article très interressant!

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    1. Bonjour Mr,
      Je n'ai pas le texte sous la main, mais j'aurai l'occasion de le consulter très bientôt, et je serai normalement en mesure de répondre alors à votre question.
      Si ce n'était pas le cas je m'adresserais à l'auteur, Thomas Dufresne. Il ne faut pas oublier que tout le mérite de cet article lui revient, je n'en suis que le passeur.
      Donc dès que possible je vous réponds.
      Très cordialement.
      André Fantelin

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    2. Bonjour Mr Schomburg,
      Aujourd'hui j'ai la réponse à votre question. Le passage que vous citez est extrait d'un livre de Alphonse Dupront, Saint-Jacques de Compostelle, paru en 1985, chez Brepols, et c'est à la page 53 qu'on peut le lire.
      Si vous avez d'autres questions je reste à votre disposition.
      Très cordialement.
      André Fantelin

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    4. Merci bien - il faut regarder son bibliographie alors, je vais voir si je peux trouver un copie de ce livre.

      Si cela vous intéresse, mon opinion ('théorie') sur le sujet: Le nom 'Tombe' peut avoir eu ses origines à un ère bien antérieur que ses chansons de geste qui mention le géant (beaucoup racontait des croisades en cours a cet époque), mais je vois un chaine des evenements qui menait a le 'hijacking' du lieu-dit (par Ysoré): le perte de Jérusalem (1187) qui ont poussé les hospitaliers de Jérusalem (désormais 'dit' 'de Latran') à mener leur pèlerinages ailleurs ('contre' les Sarrasins toujours présent en Espagne), qui menait a leur procuration de ce fameux propriété (en 1191) sur la route pour Saint-Jacques de Compostelle... bref, le légende, le locale, et enfin (peut-être) le 'clou principale', le première texte qui 'fixait' ce légende: le 1212 "Otia Imperialia" de Gervase (pour l'emperor-pape du Rome) qui mentionnait que 'nous avons vu' le tombe du Ysoré dans la banlieue parisienne... il est même possible que l'histoire d'Ysoré était crée ~pour~ les pèlerins (il n'appairait que dans quelques versions du 'moniage Guillaume').

      Sur l'histoire de "montsouris": cela me semblerai logique qu'il a un lien avec tombe-Issoire. Le Moulin de la Tombisoire, déjà existant à l'époque de prolifération des Moulins à vent, devrait se différencier des autres moulins du plateau - il avait deux moulins de 'mon(t)souris' trés voisin de Tombissoire en 1714 (plans). Ca m'étonnerait pas de tout si le nom du propriété (toujours isolé a cet époque) se répandait a des alentours ('mont-Ysori')... mais la je ne suis pas convaincu non plus. Mes recherches continue...

      Encore merci, best regards,

      Josef.

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