samedi 13 septembre 2014

Cinq sens en quête d'auteur





 " L'Odorat ", (pour certains " Flore "à cause de la fleur que cette femme tient dans la main droite), Hôtel de Salm, 1 rue de Solférino, VIIe ardt. Pour ce qui est du sujet, aucun doute, nous le verrons plus bas. Nous commençons par ce thème car c'est le seul qui est illustré par deux compositions bien différentes, sans qu'on sache laquelle des deux a été créée initialement pour cette série.




Où ayant découvert une série de bas-relief reproduits à plusieurs endroits dans Paris, nous nous mettons en quête de leur signification et de leur auteur. Pour donner un sens à ces compositions la tâche fut aisée puisque on pouvait en donner un, bien distinct, à chaque représentation. Il s'agissait en effet d'une évocation des cinq facultés sensorielles classiques, La Vue, l'Ouïe, le Goût, l'Odorat et le Toucher.
Mais quant à trouver un auteur certain à ces moulages nous n'avons pour l'instant rien de solide sur quoi nous appuyer pour le connaitre. Nous mentionnons seulement une attribution au moins deux fois rencontrée pendant nos recherches. Si nous arrivions à identifier l'auteur de ces œuvres du XVIIIe siècle, il ne resterait plus qu'à compléter ce billet. 







 "Allégorie de la prudence ", de bon conseil en début de cet article pour nous éviter de conclure trop rapidement concernant la question de l'auteur (voire de deux auteurs)  pour ce cycle des cinq sens. En fait cette vertu accompagne trois des cinq sens sur la façade du 137 rue Vieille du Temple, IIIe ardt.












ÉCOLE FRANÇAISE.****** STELLA.****** CABINET PARTICULIER.

LES CINQ SENS.
Par cette dénomination des cinq sens, on entend parler des organes dont l'homme fait usage lorsque il exerce la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat ou le tact. C'est donc pour rendre ces différentes sensations que le peintre Stella a réuni plusieurs personnes, dont chacune occupe plus particulièrement l'un des sens.
A droite, une femme, vue par le dos, parait vouloir cueillir une rose qu'elle flaire avec attention. Près d'elle, un homme achève de vider un verre qui contenait une liqueur, dont il goûte le reste avec plaisir. De l'autre côté, une femme, jouant du luth, lui fait rendre des sons pleins d'harmonie et qui flattent agréablement l'ouïe de chacun ; elle est assise sur les genoux d'un homme qui la tient embrassée et désigne ainsi le tact ou toucher. Quant à la vue, elle est désignée par un vieillard dont on ne voit que la tête et qui paraît fort intéressé à toute cette scène.
Ce tableau, d'une bonne couleur, a appartenu à M. Haquin ; vendu depuis peu à M. Papin, il a été lithographie par M. Feraut..

Musée de Peinture et de Sculpture, ou recueil des principaux tableaux,statues et bas-reliefs des collections publiques et particulières de l’Europe. Dessiné et gravé à l'eau forte par Achille Réveil, 1830.






Deuxième composition pour " l'Odorat ", bien distincte de celle qui est en haut de ce billet, sur la façade du 137 rue Vieille du Temple, IIIe ardt., accompagnée en ce lieu de la Prudence, de la Vue et de l'Ouïe. Nous l'avons aussi observée dans la salle n°62 du musée Carnavalet, placée en dessus de porte et flanquée le la Vue, de l'Ouïe et du Goût, tels que nous les découvrons plus bas.







C'est par le moyen des cinq sens, qui sont la vue, l’ouïe, l'odorat, le goût & le toucher, que le cerveau est averti de tout ce qui se passe au dehors ; c'est pourquoi ils sont tous placés à la face, commet à là partie la plus exposée aux impressions des objets extérieurs & la plus voisine du cerveau : car de même que les Ministres d'un Prince sont toujours auprès de sa personne, pour l'avertir plus promptement de ce qui vient à leur connaissance, & pour veiller conjointement avec lui aux affaires de l’État ; de même aussi ces sens étant comme les premiers ministres du cerveau, devaient en être proches, pour lui communiquer les émotions qu'ils reçoivent des corps étrangers, & par là le prévenir des choses qui lui sont avantageuses afin qu'il les cherchât, & de celles qui lui pourraient être nuisibles afin qu'il les évitât.

L'anatomie de l'homme, suivant la circulation du sang, et les nouvelles découvertes...Pierre Dionis, 1780.











 

" Le Goût " (pour certains Pomone), 1 rue de Solférino, VIIe ardt. Il semble bien que les bas reliefs de l'Hôtel de Salm soient  les plus anciens représentants de cette série, même si ceux qu'on peut voir actuellement sont certainement des copies ou surmoulages des reliefs ayant survécu à l'incendie du bâtiment en 1871. A moins que les premiers soient ceux du 137 rue Vieille du Temple, ancien hôtel de Guérard, construit en 1778, si ces bas-reliefs sont contemporains de la construction.






Nous retrouvons dans ce texte du XVIIe siècle une bonne partie des symboles représentés sur nos bas-reliefs pour évoquer les Cinq Sens, ne laissant aucun doute sur leur signification. Ici le Toucher s'appelle l'Attouchement.

Les cinq Sens de la Nature.


Remarques générales sur les cinq Sens de la Nature.Il n'est point besoin que nous employions beaucoup de temps à discourir sur cette matière, puisque nous n'en saurions dire rien de plus considérable que ce qu'en ont écrit Aristote, Galien, Avicenne, & les autres Philosophes ou Physiciens, comme encore Pline, Aulu-Gelle, Plutarque, Lactance Firmien, Saint Damascène, & Caelius Rhodiginus ; c'est pourquoi il nous suffira d'en rapporter ici les symboles & les figures hiéroglyphiques.



" La Vue ", 7 rue Leconte de Lisle, XVIe ardt. Est-ce un épervier qui regarde le soleil fixement, comme le dit le texte ci-dessous,  ou un aigle à la vision si puissante ?





La Vue peut être représentée par le loup cervier, animal qui a les yeux, à ce que l'on tient, extrêmement aigus et pénétrants. Pour la même raison encore on lui donne pour symbole l’épervier, oiseau qui regarde le soleil fixement, et le ciel duquel, comme le remarque les naturalistes, éclaircit la vue, & ôte les taches des yeux. Aussi était-il anciennement consacré au soleil par les égyptiens, ainsi que le rapporte Plutarque dans son traité d'Isis & d'Osiris : où nous devons remarquer avec le même auteur, que la Vue a un merveilleux rapport avec le ciel & la lumière : car en effet bien qu'il n'y ait qu'un monde, il ne laisse pas pourtant d'être composé en certaine façon de cinq Corps tous différents, qui font le corps de la Terre, de l'eau, de l'Air, du Feu, et du Ciel, qu'Aristote appelle cinquième substance, quelques uns Lumière, & les autres Éther. Il s'en trouve plusieurs qui appliquent les facultés des sens égaux au nombre des cinq corps susdits ; comme par exemple, l'Attouchement à la Terre, parce qu'elle résiste : le Goût à l'Eau, d'autant que les qualités des saveurs se tirent de l'humidité de la langue, pour être spongieuse & humide : L'Ouïe à l'Air, d'où se forment par répercussion la voix & le son : l'Odorat de nature affamée, au Feu ; & l’Éther, à la clarté, parce que l’œil lumineux instrument de la vue, contient en soi, l'humeur cristalline, & nous fait participants des rayons célestes.








" L'Ouïe ", 137 rue Vieille du Temple, IIIe ardt. On retrouve bien un lièvre à gauche, en plus d'un petit orchestre composé d'un femme et de quatre putti.





L'Ouïe a pour symbole le lièvre, comme le remarque Plutarque dans son quatrième Symposium (Par référence au
Banquet de Platon, seconde partie d'un repas, correspondant aujourd'hui au dessert, pendant laquelle un groupe restreint de convives buvaient et discouraient sur un sujet. Synoyme : Symposie Ndr) question quatrième, où il dit qu'en matière d'ouïe cet animal surpasse les autres, & qu'à raison de cela les égyptiens s'en servent à dépeindre l'Ouïe dans leurs figures hiéroglyphiques.
Les mêmes égyptiens représentaient encore l'Odorat par le chien ; comme en effet il n'est point d'animal qui ait meilleur nez que celui-ci, qui par un instinct naturel sait discerner les étrangers d'avec les domestiques, (la famille qui habite la maison, Ndr) & sent par où a passé la bête qu'il va relancer jusque dans son fort. Ces trois sens que nous venons d'expliquer, ne sont pas communs à tous les animaux, car il est certain que les uns naissent aveugles & sans yeux, les autres sourds & sans oreilles, les autres sans narines & sans odorat, bien que néanmoins on trouve que les poissons qui n'ont ni l'un ni l'autre, ne laissent pas d'ouïr et & de flairer. Mais quant aux derniers des cinq sens, Aristote dit que tous les animaux parfaits les possèdent. L'Homme les surpasse tous en ce qui est du goût & de l'attouchement, mais en ce qui regarde les autres sens, il leur est inférieur. Comme en effet il est certain que l'aigle voit plus clair que lui. Pline remarque à ce propos que le vautour est celui des oiseaux qui a l'odorat meilleur ; que la taupe quoique couverte de terre, ne laisse pas d'ouïr fort bien ; & que l'huitre est privée de tout autre sens, à la réserve de l'attouchement : opinion que l'on peut rejeter, & dire qu'elle jouit du goût de même manière, si il est vrai, comme l'on tient, qu'elle se repaisse de rosée.






" Le Goût " 24 rue Vieille du Temple, IVe ardt. Est-ce que cette femme ne se nourrit que de l'odeur de ces fruits, comme les Astons du texte ci-dessous ?









Pour ce qui appartient au Goût, il est à croire qu'il se trouve en tous les animaux, puisque il n'en est point qui ne se nourrisse de viandes et de saveurs. Ce qui n'empêche pas toutefois que Pline n'ait dit, qu'aux derniers confins de l'Inde, vers la rivière du Gange, naissent sans bouche certains peuples appelés Astons, qui ne mangent & ne boivent point, mais vivent seulement des odeurs qu'ils attirent par les narines : c'est pour cela, que quand ils sont à faire quelque long voyage, ils portent toujours en main des racines, des fleurs & des pommes sauvages, afin qu'ils aient toujours de quoi flairer, & par conséquent de quoi se nourrir. Mais quoi qu'il en soit, tels monstres que la nature produit, ne peuvent goûter les aliments, puisqu'ils sont sans bouche. Le pourceau goûte tout, jusque à la boue même & aux plus sales ordures : mais nous laissons à part ces choses, puisqu'elles procèdent d'un effet de gourmandise ; & ne parlons non plus des oiseaux à long cou, tels que la grue & l'onocrotale (Pélican Ndr) semblable au cygne, puisqu'ils sont aussi de vrais symboles d'un appétit gourmand & tout à fait déréglé. Témoin Phyloxène fils d'Erixide, qui se plaignait contre la nature de ce qu'elle ne lui avait donné le cou d'une grue, pour pouvoir plus à loisir & plus longtemps goûter le vin, et savourer les viandes. Mais d'autant que nous voulons éviter ici les hiéroglyphes qui regardent le vice, nous prendrons pour vrai symbole du Goût le faucon, oiseau qui l'a si bon, qu'au rapport de Saint Grégoire, quelque faim qu'il ait, il aime mieux l'endurer, que se repaitre de charognes ou de chairs pourrie.
(…/...)
Quant à l'Attouchement, c'est chose certaine qu'il est commun à tous les animaux, quand même ils seraient privés de tout autre sens. Lui-même aussi, selon Aristote, s'épand par tout le corps, lequel par le moyen de l'attouchement reçoit et sent les puissances des choses touchées. Il a pour objet les premières qualités, qui font le froid, l'humide, le chaud & le sec, comme encore les qualités secondes, à savoir le mou, le dur, les choses pesantes, les légères, les douces, les rudes & les piquantes. Or bien qu'il soit vrai, comme je viens de dire, que l'Attouchement s'étend par tout le corps, si est-ce qu'il consiste principalement aux mains, avec lesquelles nous touchons & prenons les choses. Voilà pourquoi nous l'avons représenté par la figure du singe, qui approche fort de celle de l'Homme, sur tout ce qui est des doigts, des mains et des ongles, dont il se sert pour toucher & prendre les choses, imitant en cent façons les actions humaines.
(…/...)








Représentation des Cinq sens par l'auteur de ce texte  extrait de " Iconologie, ou la Science des emblèmes, devises..."









" La Vue ", 137 rue Vieille du Temple, IIIe ardt. Nous retrouvons bien l'oiseau (épervier, vautour, aigle ?) fixant le soleil, le miroir et l'arc en ciel, éléments définis dans notre texte pour représenter la Vue.










La Vue.

Elle a pour symbole un jeune homme qui tient un vautour de la main droite (car c'était l'oiseau que les égyptiens lui attribuaient, en rapport avec Orus Apollon, & de la gauche un miroir, avec un arc en ciel derrière.
Le miroir signifie, que cette illustre qualité n'est autre chose qu'un emprunt que fait notre œil, qui est resplendissant comme un miroir, ou diaphane comme l'eau, des formes visibles des corps naturels, dont elle se rend susceptible comme un miroir, pour le communiquer aux sens commun, & du sens commun à la fantaisie ; bien que le succès en soit faux assez souvent. Et c'est d'où procèdent les difficultés qui se rencontrent aux Sciences & aux connaissances qui appartiennent à la diversité des choses  Aussi est-ce de là qu'Aristote juge de l'excellence de ce même sens & d'où pareillement il infère, qu'avec plus de facilité que les autres, il ouvre un chemin aux secrets de la nature, ensevelis dans la substance des choses mêmes, que l'entendement met après au jour par divers moyens.
Ajoutez à cela, comme j'ai dit ci-devant, que par le vautour est marquée la subtilité de la vue ; et par l'arc en ciel, la diversité des couleurs qui sont les objets des yeux.









 Troisième exemple de la même composition, " La Vue ", 32 rue du Faubourg Poissonnière, Xe ardt. Le soleil semble avoir été masqué par le badigeon.











Quatrième version, 28 quai de Béthune, IVe ardt. Le soleil semble aussi " éclipsé " et c'est le seul exemple où le miroir un peu plus grand est tenu par deux amours, au lieu d'un.











Cinquième version de la Vue, ici nous sommes vraiment dans du bas-relief, alors que les deux précédentes versions étaient plutôt des hauts-reliefs. La femme a le visage de profil et l'arc en ciel a disparu, comme dans la version de la rue Leconte  Delisle montrée plus haut. Hôtel de Salm, VIIe ardt.



















" L'Ouïe ", Hôtel de Salm, VIIe ardt. Il y a le lièvre à l'oreille sensible et la femme qui tient un luth. Ici aussi le relief est plus plat que celui de la version du 137 rue Vieille du Temple reproduit plus haut.






L'ouïe.

Elle nous est représentée par une femme, auprès de laquelle est couchée une biche, et qui tient un luth de la main gauche & de la droite une oreille de taureau.
Par le luth est signifiée la douceur et l'harmonie, de laquelle on ne saurait jamais bien juger si on a pas l'oreille bonne.
Par la biche : la subtilité de ce merveilleux sens, qui est si particulière à cet animal, qu'à la moindre feuille que le vent ébranle il prend la fuite, & a toujours l'oreille alerte.
Par l'oreille de taureau, qu'il faut ouïr soigneusement & avec diligence très particulière, ce qui est nécessaire à la durée & à la conservation de nous-mêmes. Suivant cela quand les égyptiens voulaient dépeindre l'Ouïe, ils la figuraient par l'oreille du taureau, qui l'a toujours prête & tendue aux mugissements que fait la génisse toutes les fois qu'elle est en amour.




Troisième version de l'Ouïe, ici 28 quai de Béthune, IVe ardt.













Quatrième exemple de l'Ouïe, 32 rue du Faubourg Poissonnière, Xe ardt. Le cadre  a été plus resserré autour des personnages.








Cinquième version au 24 rue Vieille du Temple, IVe ardt. Ici des feuillets ou livres (partitions musicales ?) remplacent le lièvre.










Deuxième version de cette composition de l'odorat, 7 rue Leconte de Lisle, XVIe ardt. On retrouve le vase dans la main gauche de cette femme, quelques fleurs dans la main droite et le chien de chasse, éléments préconisés pour exprimer l'Odorat dans le texte ci-dessous. Pour éviter le moindre doute un brûle parfum dispense sa fumée odorante à gauche.






L'Odorat.

Sa peinture est celle d'un jeune garçon, qui tient un vase de la main gauche, & de la droite un bouquet ; outre qu'à ses pieds se voit un chien de chasse qui le suit partout, & qu'il a la robe semée de toutes sortes de fleurs.
Le bouquet signifie l'odeur naturelle, le vase celle qu'on tire des liqueurs par l'art de la distillation.
Quant aux fleurs de sa robe, & au chien de chasse qui l'accompagne, ce sont choses qui n'ont point besoin d'explication, puisqu’on sait assez que l'un & l'autre sont les symboles de l'odorat.




Troisième version de l'Odorat au 32 rue du Faubourg Poissonnière, Xe ardt. Les couches de badigeon " beurrent " le relief.











" Le Goût ", troisième version, 32 rue du Faubourg Poissonnière, Xe ardt. Là encore on retrouve bien la description du texte ci dessous.






Le Goût.

Il est représenté par une femme, qui de la main gauche tient une pêche, & de la droite un panier rempli de toutes sortes de fruits.
Le Goût est celui des cinq sens du corps qui se laisse le plus souvent tromper par une fausse image des choses bonnes en apparence, mais mauvaises en effet, quand on y apporte de l'excès. Témoin les épicuriens, qui voulaient que l'on crût qu'il était salutaire au corps de s'abandonner entièrement à l'ivrognerie & à la gourmandise, sans se piquer dans le monde d'aucun aiguillon d'honneur & de vertu.
On le peint portant divers fruits, parce que les anciens le prenaient pour un symbole du Goût, & particulièrement la pêche qu'on lui fait tenir pour cette même raison.




" Le Toucher ", seule version jusque ici connue de nous, dans cette série des Cinq sens, 28 quai de Béthune, IVe ardt.. Pourquoi cette rareté ? Est-ce que le toucher était jugé comme un sens inférieur aux 4 autres Sens, plus vulgaire ? Ou est-ce la composition moins heureuse de ce bas-relief qui le faisait écarter quand il s'agissait de choisir un décor ? Quinze bas-reliefs furent livrés à l'origine par le mouleur d'Hollande  pour décorer l'Hötel de Salm, il n'en reste que douze. Est-ce que le Toucher a disparu dans l'incendie de 1871? La femme modeleuse ne laisse aucun doute sur ce Sens et l'on retrouve la tortue du texte ci-dessous, avec laquelle un enfant joue à gauche.





L'Attouchement.

Il a pour symbole une femme, dont le bras droit est tout nu, & sur la main gauche de laquelle un faucon étend ses ailes ; joint qu'à ses pieds est une tortue, figure hiéroglyphique de l'Attouchement, comme le faucon en était un autre, ainsi que nous avons dit ci-devant


Iconologie, ou la Science des emblèmes, devises, etc., qui apprend à les appliquer, dessiner et inventer... augmentée d'un grand nombre de figures avec des moralités, tirées la plupart de César Ripa, Cesare Ripa, traduit par Jean Baudoin,1698









Il semble bien que cet ouvrage de Cesare Ripa, l'Iconologie, paru pour son édition initiale en 1593, ait fait autorité durant au moins deux siècles pour les créateurs d'allégories, d'emblèmes, de compositions symboliques, qu'ils soient peintres ou sculpteurs, témoin le dessin ci-dessous, projet de panneaux sculptés pour la chambre à coucher de la Duchesse de Mazarin, sur le thème des Cinq sens, par Nicolas Pineau :


Motifs de panneaux sculptés pour la chambre de la Duchesse de Mazarin : l'odorat, l'ôuye, le gout, la vue. Dessin à la plume à l'encre brune sur papier par Nicolas Pineau, 30 x 28 cm, XVIIIe siècle, musée des Arts Décoratifs.





Là encore le toucher ou attouchement est absent. Examinons les petits textes accompagnant chaque dessin (avec un doute sur la lecture de trois mots) :
En haut à gauche, l'Odorat . " Par une femme, un bouquet de roses, un chien et un vase pour les odeurs qu'on (liquore ?) (isole ?) par la distillation. "
En haut à droite, L'Ôuye. " Par une femme qui joue (de la lyre?), (du luth ?) et un lièvre. "

En bas à gauche, le Gout. " Par une femme tenant une pomme d'apis, une corbeille de fruits et un (ortolan ?) "

En bas à droite,  la Vue. " Par une femme tenant une lunette, un loup cervier et un épervier. "

On retrouve bien les symboles préconisés par le livre de Ripa, jusqu'à la main gauche tenant une pomme ou une pêche et la droite une corbeille de fruits, pour exprimer le Gout par exemple, ou les éléments choisis pour la Vue, en dehors de la lunette :
"La Vue peut être représentée par le loup cervier, animal qui a les yeux, à ce que l'on tient, extrêmement aigus et pénétrants Pour la même raison encore on lui donne pour symbole l’épervier, oiseau qui regarde le soleil fixement... (Ripa)".

On en conclut aisément que cet ouvrage, à l'origine du XVIe siècle, est la source des symboles choisis pour représenter les Cinq sens, aussi bien dans ce dessin que dans nos bas-reliefs, tous deux du XVIIIe siècle.







Dans ce document de Gallica, daté de 1871, "Paris, ses monuments et ses ruines" il est bien précisé que concernant l'Hôtel de Salm, musée de la légion d'honneur, " A l'extérieur peu de dégâts ". Ce qui laisse à penser que les bas-reliefs actuels sont bien pour la plupart des copies des originaux du XVIIIe siècle, des surmoulages.  (Sur Gallica). Mise à jour du 19 mars 2015.



Concernant l'attribution à un auteur de cette série sur les Cinq sens, série comportant SIX compositions, puisque nous l'avons vu, nous avons rencontré deux versions de l'Odorat, rien de sûr. Il pourrait même y avoir deux auteurs...
Un nom nous est apparu à deux reprises, dans un ouvrage récent vendu à la librairie de l'Hôtel de Salm et dans le " Portefeuille des Arts Décoratifs " publié en 1889, dont j'ai pu consulter un exemplaire à la bibliothèque du  Musée des Arts Décoratifs, celui de Jean Guillaume Moitte (1746-1810). Celui-ci ayant travaillé autour de 1784 à la décoration de l'Hôtel de Salm, y ayant contribué par de nombreuses réalisations, il semble assez naturel de le considérer comme l'auteur de nos Cinq sens. Toutefois selon les mémoires relatifs à la décoration de l'hôtel conservés aux archives nationales, ces bas-reliefs, placés à l'extérieur, ont été livrés par le mouleur d'Hollande, payés à ce dernier et non pas à Moitte. (Voir " Ouvrages de Décoration " sur cet article de Wikipédia).
Bien entendu rien n'empêche de penser que Moitte a fait un modèle sculpté ou dessiné de cette série, et qu'il l'a ensuite vendu au mouleur d'Hollande... Mais c'est une pure hypothèse. Il se peut aussi que la série du 137 rue Vieille du Temple soit l'originale, car ses reliefs sont ceux qui sont les plus " finis " et complets et l'Hôtel de Guérard a été bâti avant Salm, en 1778. Mais rien ne prouve que ces bas-reliefs étaient placés là dès l'origine.
Donc, pour l'instant, aucune certitude quant à l'auteur de cette série. Si nous devions progresser dans cette recherche, j'ajouterais ici nos résultats.
A.F.





Sur Gallica.








Dans sa conclusion du chapitre consacré à l'hôtel de Salm, J. Vacquier ne s'avance pas pour trouver un ou des auteurs aux bas-reliefs apposés à l'extérieur (dont 4 sur les 5 sens de notre série).  Extrait de " Les vieux hôtels de Paris, tome 4, Le Faubourg Saint-Germain, par J. Vacquier, chez F. Contet, 1920 " Bibliothèque Forney. Mise à jour du 22 novembre 2014.













  Planche 26 " Les vieux hôtels de Paris, tome 4, Le Faubourg Saint-Germain, par J. Vacquier, chez F. Contet, 1920 " Bibliothèque Forney.  On reconnait deux bacchanales d'enfants déjà vues dans les posts de ce blog consacrés à ce sujet. Mise à jour du 22 novembre 2014.






Dans un ouvrage d’Ivanohé Rambosson (1872-1943), on trouve cette interprétation fantaisiste d'un de nos bas-reliefs représentant la Vision :  " Amour et vérité " ! Il s'agit ici de la version de l'Hôtel de Salm, identique à celle de la rue Leconte de Lisle , donc sans arc en ciel.  (Mise à jour du 19 mars 2015.)







Sur lis cinq sens.
« Jusqu'à ce jour, de nos cinq sens,

» On a vanté la jouissance ;

» Mais aujourd'hui , moi , je prétends,

» Qu'un seul est nécessaire en France.

» Pour respirer un air mal sain

» Que sert un odorat facile!

» Et réduits à mourir de faim,

» Le goût peut-il nous être utile.

» Dépouillés de tout , sans argent,

» Du toucher que pouvons-nous faire!

» Et la vue est-elle un présent,

» Pour qui ne voit que la misère?

» Mais, pour d'un heureux changement,

» Avoir la nouvelle prospère,

» Des cinq sens l'ouïe [1] est vraiment,

» Le seul qui nous soit nécessaire.


La lutte entre le directoire et le corps législatif était d'autant plus évidente dans le mois de thermidor, que des journalistes à gages avilissaient impunément ces deux puissances en les dénonçant l'une à l'autre.


[1] Ce jeu de mot faisait allusion à Louis XVIII.



Mémorial, ou journal historique, impartial et anecdotique de la révolution de France, Pierre-Charles Lecomte , An IX , 1801.











D'autres exemplaires de nos bas-reliefs des cinq sens, avec toujours l'absence notable du Toucher. A noter en plus de leur état général médiocre, la restauration savoureuse du visage de la femme symbolisant la Vue. 16 rue Debelleyme, IIIe ardt. (Mise à jour du 2 avril 2015)





2 commentaires:

  1. Cela rappelle les tapisseries de la dame à la Licorne, au musée de Cluny, qui sont également six :

    "La signification généralement donnée aux pièces composant la tenture est celle d’allégories des cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, et le toucher. Toutefois, il existe
    six tapisseries et le mystère demeure quant à l’interprétation de la dernière pièce, la seule
    qui porte une inscription : «Mon seul désir»." (dossier de presse du musée)

    Encore une énigme !

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    1. Merci Alain de nous rappeler ces célèbres Cinq sens.
      Toutefois dans le cas de ces bas-reliefs, concernant le sixième opus, il n'y a pas de doute sur le thème abordé, il s'agit simplement de deux versions de l'Odorat à l'intérieur d'une même série. D'ailleurs nous n'avons pas rencontré de lieu où ces deux compositions soient exposées ensembles, ce qui ferait un doublon.
      Concernant la sixième tapisserie de la tenture de la Dame à la Licorne, une interprétation évidente vient vite à l'esprit : La Dame rangeant son collier dans un coffre présenté par une servante exprime le renoncement au monde " sensuel ", " Mon seul Désir " signifiant Dieu, le monde céleste. C'est l'évocation d'une sorte de " sixième sens ", spirituel et religieux, antithèse ou développement des cinq sens classiques plus " matériels ". Ce n'est qu'une hypothèse, mais cadrant avec l'esprit de l'époque de la création de cette tenture.
      A.F.

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