vendredi 27 janvier 2012

Les ennemis de la bicyclette




Ancienne fabrique de roues Pouchain. Active vers 1890, toujours active en 1936. 8 passage Penel, XVIIIe ardt


Où l'on déplore que le bicycliste, trop occupé à lutter contre les fiacres, les piétons et les chiens, ne lise plus Bossuet


LES ENNEMIS DE LA BICYCLETTE

A Paris, et même autour, les ennemis du bicycliste pullulent. Passe encore pour le Bois de Boulogne, bien que la plupart des allées en soient inhumainement raboteuses. Mais qu'il s'agisse seulement de gagner la Porte-Maillot en partant de Saint-Philippe-du-Roule : l'ennemi du bicycliste est partout.
D'abord le haineux cocher de fiacre, qui, si on veut le dépasser, fait semblant de ne pas entendre votre grelot et refuse d'incliner à droite ; qui, si on va le croiser à droite, fait exprès d'incliner à gauche, et qui, si l'on veut entrer dans une avenue d'où il débouche, vous laisse ignorer jusqu'à la dernière seconde de quel côté il tournera. Puis, il y a le « coup » du fiacre arrêté contre le trottoir, et qui, juste au moment où vous allez le dépasser, démarre et tourne brusquement afin que vous brisiez votre machine contre le poitrail de son canasson...
Puis le piéton et toutes les variétés du piéton : ceux qui ne veulent pas se déranger ; ceux qui, en vous apercevant, s'arrêtent, oscillent et ne peuvent se décider à passer à droite ou à gauche ; ceux qui descendent de l'omnibus ou du tramway et tournent sur place avant de s'orienter ; et ceux qui font queue avec leur numéro ; et les enfants qui songent à autre chose ou qui jouent à traverser la chaussée, et les pensionnats en promenade, et, quelque fois, à la Porte-Maillot, les troupeaux de vaches et de moutons. (Pas trop désagréable, d'ailleurs, la chute au milieu des moutons, sur des toisons molles ; un de mes amis du moins, me l'assurait naguère.)
Puis les affreux rails, qui envahissent la chaussée au point de n'y laisser qu'un étroit chemin praticable ; les rails, vers lesquels de continuels embarras de voitures vous rejettent ; les rails, éternelle menace de dérapement.
Puis l'arroseur, qui prend un plaisir pervers à barrer presque entièrement les avenues, afin que voitures et bécanes ne puissent passer qu'en montant les unes sur les autres ; l'arroseur, qui reste une heure à la même place et n'a d'autre idée que de faire le plus de boue possible ; l'arroseur, qui, vous oyant venir, « ne veut rien savoir », n'entend ni votre grelot, ni votre trompette, ni vos cris ; qui finit cependant par abaisser sa lance (pour ne pas être en faute), mais qui a l'art de l'abaisser un quart de seconde plus tard qu'il n'aurait fallu, après vous avoir donné jusqu'au bout la terreur de recevoir tout son jet d'eau, et de manière à ce que vous soyez arrosé au moins des dernières gouttes retombantes, pas assez pour vous plaindre, assez pour n'être pas content. (Cette manœuvre de 'arroseur est sans doute un des sports de la corporation.)
Puis les chiens ; soit ceux qui ne vous disent rien, mais qui sont trop bêtes pour se ranger ; soit ceux qui vous poursuivent en aboyant, et qui s'entêtent, et qui ne vous lâchent pas, et qui en veulent à vos mollets, et qui, tout en vous donnant la tentation de les repousser à coups de pied, vous inspirent l'effroi d'être désarçonné par cette parade...
Puis le pavé gras ; le tas de crottes dont on veut éviter la souillure, ce qui souvent vous empêche de parer à des inconvénients plus sérieux ; et les morceaux de verre, et les clous, --et la pluie et le vent (j'avoue toutefois que ces derniers ennemis ne sont pas exclusivement parisiens).
Enfin, la bicyclette elle-même, machine délicate, fragile, capricieuse, dont la moindre chute et le plus léger heurt fausse les pédales et les fourches, brise les rayons, tord les jantes en forme de 8 et qui souvent même crie et grince et se détraque sans savoir pourquoi... C'est ainsi que je connais une bicyclette dont toutes les pièces, sans exception, ont été remplacées en moins d'un an et qui est donc, proprement, la bicyclette de Jeannot. Ce qui prouve d'ailleurs que rien n'a vaincu la persévérance du propriétaire, et ce qui fait que chaque partie de sa machine lui rappelle une maladresse si vous voulez, mais surtout une émotion, une lutte, en somme un trait de courage, --malheureux, qu'importe ?
Et ceci m'amène enfin où je voulais en venir. Ces périls, dont je viens de faire la sinistre énumération, songez que le bicycliste peut les courir tous dans le même instant, qu'il peut, après avoir dépassé un camion, se trouver en face d'un fiacre inattendu, affronter la traîtrise du rail pour esquiver le fiacre, et, pour échapper au rail, risquer d'être renversé par un piéton plein de malveillance, etc. Bref, une succession précipitée de frissons mortels et de petits froids à la racine des cheveux. Et c'est pourquoi je dis qu'à Paris, pour un honnête homme déjà mûr, un peu lourd, dont l'éducation physique a été négligée et à qui ses muscles n'obéissent qu'imparfaitement, la bicyclette est une admirable pourvoyeuse d'émotions, une constante éducatrice de la volonté, une sûre maîtresse d'héroïsme obscure.

Jules Lemaître, du Journal des Débats.



(...)
Nous ne lisons plus guère qu'à petites gorgées. Notre estomac débile ne nous permet plus de débauches. Nous ne pouvons supporter qu'une nourriture légère. Prenez la plupart des livres qui « se vendent ». Regardez et soupesez. Les « blancs », les alinéas, les interlignes y sont savamment ménagés pour que le lecteur essoufflé puisse s'arrêter en chemin et reprendre son élan. Je connais des volumes à 3fr. 50, qui vraiment ne contiennent pas pour vingt sous de marchandise. C'est aminci ou gonflé, réduit ou bouffi, comme de la crème fouettée ou comme un gâteau feuilleté. On ne peut prévoir jusqu'à quel degré d'anémie nous mènera cette peur de l'indigestion.
D'où vient cette impuissance à fixer notre attention? Et à quelles causes faut-il attribuer cette paresse d'esprit qui, peu à peu, nous déshabitue de la lecture? Je m'attends encore à cette sempiternelle antienne « Nous n'avons pas le temps. » Mais que diable ! Mme de Sévigné n'avait pas que cela à faire. Elle avait ses gens à mener, ses terres à faire valoir, sa maison à tenir. De plus, elle entendait la messe tous les matins, recevait des visites, travaillait régulièrement à sa tapisserie. Enfin, elle écrivait, comme on sait, pas mal de lettres.
Evidemment, ce n'est pas dans la multiplicité fiévreuse de nos occupations, de nos soucis et de nos affaires, qu'il faut chercher l'unique raison de notre oisiveté mentale. Ce serait tourner dans un cercle vicieux. En effet, ce qui nous jette dans ce tourbillon d'actions incohérentes, c'est précisément l'impuissance où nous sommes de lier deux idées et d'appliquer notre intelligence à un dessein suivi. Nous aimons l'éparpillement, le déséquilibre, ce qui s'égrène, ce qui se défait, ce qui s'évanouit. La symétrie nous choque. Nous voulons être amusés par des images sans suite. Nous voulons changer de spectacles, changer de positions, changer de lieux, changer de tout. Nous sommes travaillés par une espèce de maladie inquiète, qu'on appelle vulgairement la « tracasson » et que l'Imitation de Jésus-Christ nomme, plus pompeusement, mutalio locorum.
La bicyclette. Mais je ne sais si j'oserai, moi aussi, toucher ce grave sujet après MM. Paul Hervieu et Jules Lemaître (tous deux cyclistes), qui ont esquissé récemment la psychologie du cyclisme. Ma foi, tant pis, je me risque sur cette pente.
Donc, la bicyclette, bête noire des piétons, des loueurs de voiture, des cochers de fiacre, des mastroquets citadins et des libraires, est certainement complice qu'elle le veuille ou non de ce mouvement centrifuge qui nous dissémine à tort et à travers.
A Dieu ne plaise que je calomnie cet instrument! Ce serait manquer de reconnaissance. Ne disons pas trop de mal de la bécane. L'humanité lui doit des sensations imprévues, des frissons inédits et de nouvelles délices. Se laisser aller, d'une pédale molle, le long d'une route peu inclinée ; – arriver au haut d'une montée et contempler à ses pieds une belle descente ; -- filer, par un virage sournois, sous le nez d'un charretier hostile; – découvrir, en des hameaux ignorés, l'auberge du bon vieux temps, le « bouchon », l'hôtesse accorte et l'hôte joufflus ; –dépasser les breaks, humilier les phaétons, lutter avec les plus fameux trotteurs, insulter le confrère maladroit et ne pas même entendre, au loin, le bruit indistinct de sa réponse, voilà des plaisirs qu'Epicure ne pouvait pas énumérer dans son catalogue des voluptés humaines.
(…)
Cela dit, avouons que l'usage immodéré de la bicyclette donne à l'humanité actuelle une bizarre apparence. Nous avons l'air de nous fuir nous-mêmes à toutes jambes, à toutes pédales. C'est le comble du «divertissement», au sens où Pascal entendait ce mot. Et puis cet exercice, d'ailleurs hygiénique, entraîne avec lui des préoccupations, des soucis et des propos qui ne rentrent pas nécessairement dans l'ordre intellectuel. On ne songe plus qu'à gonfler son « pneu ». Une course sous la pluie représente au moins trois bonnes heures d'astiquage. On n'a plus en tête que billes, écrous, goupilles et manivelles. Allez donc, en un pareil état d'âme, lire les Oraisons funèbres de Bossuet !
A table, les récits de cyclisme remplacent les anciens récits de chasse. On ne parle que de kilomètres et de « records ». On discute sur la valeur des « marques ». On se passionne pour la querelle de la jupe et du pantalon. Au besoin, on se vante des « pelles » que l'on a ramassées. Ce n'est pas le moment de songer à Lamartine ou à Victor Hugo.
La France ne lit plus. Que la faute en soit imputable, oui ou non, à la bicyclette, c'est un malheur.

Gaston Deschamps, Le Temps, 22 septembre 1895



Parc Rodin. Issy-les-Moulineaux, Hauts-de-Seine




1 commentaires:

  1. j'habite au 8 ! et je suis ravi d'apprendre le nom de la manufacture qui a laissé ce portail à la gloire des roues à rayons ... merci encore ! en plus le lien google street view montre ma moto !!

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